Jour 81

Cette fois, j’ai rêvé que je changeais d’emploi. J’allais devenir secrétaire et ma plus proche collaboratrice avait un jeune trente ans. Belle, pimpante, à son affaire, elle serait mon exemple à suivre car je me savais très moyennement efficace en la matière. Le problème c’est que, compte tenu de mon âge et de mon expérience accumulée dans le domaine des publications et du travail de bureau en général, elle se disait, réciproquement, que j’allais être son exemple, son espèce de mentor.
– Je n’aurai qu’à être attentive, qu’à me concentrer, me disais-je pour m’encourager.

Non seulement m’apprêtais-je à travailler avec cette jeune femme, mais aussi allions-nous dormir ensemble dans une espèce de grenier, sur des matelas directement déposés sur des planches de bois. Pour rendre l’endroit plus agréable, ma collègue avait commencé à le décorer en déposant ici et là des plantes grasses de format miniature.
– Je devrai faire attention pour ne pas marcher dessus, me disais-je, non sans apprécier en même temps cette forme de vie dans un endroit qui en manquait vraiment.

Nos nuits cependant allaient être entrecoupées d’autres nuits dans une sorte de famille d’accueil mixte, c’est-à-dire dont la mère était blanche de peau et le père noir, parents autour desquels gravitaient des garçons d’une dizaine d’années mignons comme tout. Je me sentais relativement à l’aise dans cette famille, chacun faisait son affaire sans qu’il soit important d’appliquer en tout temps les règles de la bienséance. J’allais être capable, me disais-je encore, de m’acclimater, de m’adapter à cet environnement.

Je formulais ces espoirs –bien classer les dossiers, bien me sentir dans la promiscuité nocturne du grenier comme dans la famille grouillante d’enfants– en pensant réellement qu’il allait être possible, et agréable, que je réponde à toutes ces exigences tellement contraires à ma nature. J’aspirais à devenir une personne différente sans pour autant renier l’être que je suis. J’espérais acquérir des compétences que mes soixante années de vie ne m’ont pas permis d’acquérir encore. C’est ainsi que je m’imaginais coller avec application des étiquettes sur des chemises de carton et y prendre plaisir.
– Rien ne m’empêchera, me disais-je encore, de surligner les mots importants sur les étiquettes pour me repérer plus facilement.

En d’autres mots, et de la même manière que dans mon rêve précédent, j’oscillais entre deux pôles : la sécurité de chouchou ou sa liberté dans mon avant-dernier rêve, et le réalisme ou l’utopie dans celui de la nuit dernière. D’une part je niais l’évidence, en ceci que je ne suis pas de nature à bien me sentir si je manque le moindrement de solitude. D’autre part je ne rejetais pas l’idée de tenter de m’adapter à un contexte qui ne m’est pas naturel. Or, à trop vouloir me vivre en caméléon, je ne peux que me dissoudre, m’affadir, affaiblir ma substance.

Comment dois-je interpréter ces deux rêves ? La première idée qui me vient –parce qu’elle fait partie de mon être depuis ma naissance !–, est que je manque de confiance en moi pour m’affirmer, prendre position, refuser. Cette première idée s’accompagne paradoxalement du constat qu’on aimera côtoyer une personne avec laquelle on sait à quoi s’en tenir. C’est confortable, on n’est pas en train de se demander constamment si on a dit les bonnes paroles ou fait la bonne affaire.

Certes, je manque de confiance en moi pour m’affirmer, mais je n’en manque pas pour me confronter à des situations nouvelles, pour vivre telles et telles expériences qui me sortent, souvent, de ma zone de confort. C’est déjà ça. C’est mieux que rien. C’est une autre forme de quête pour ne jamais cesser d’avancer, de m’améliorer.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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