Jour 45

– As-tu bien dormi ?, m’a demandé mon amie.
– J’ai dormi comme si j’étais à la veille de partir pour un séjour de six mois en Europe.
– Je vois. Tu as dormi comme j’ai dormi.
– Pour les mêmes raisons ?, ai-je voulu savoir.
– J’ai le sommeil naturellement difficile, a-t-elle répondu. Je dirais que je dors bien seulement une nuit par semaine. Toi, qu’est-ce qui t’a fait mal dormir ?
– Je dirais mon âge !
– Ton âge…
– Comme tu sais, j’avais mis mes patins, nos réservations imprimées et mon sac-à-dos dans l’auto, deux jours à l’avance. Pour ne pas les oublier. Puis, hier soir, j’ai préparé mon lunch. Plutôt que de le mettre au frigo, je l’ai déposé sur le tapis, devant la porte du garage, pour être certaine, encore une fois, de ne pas l’oublier. Je me prépare, en vieillissant, comme si rien n’allait de soi.
– Pour moi aussi, je trouve, c’est plus compliqué qu’avant de m’organiser pour une sortie différente des autres. Sans raison, remarque, puisque les choses à faire sont les mêmes qu’il y a dix ans !
– Après le lunch, je suis montée me coucher, avec mon téléphone dont j’avais besoin pour me réveiller. Une fois dans ma chambre, je me suis rendu compte que j’avais oublié le fil pour le recharger. Or, il était chargé à 100%, mais des fois qu’il se décharge comme par enchantement, je suis redescendue chercher le fil. Et là, une fois couchée, je me suis mise à penser, bien sûr, qu’il ne fallait pas que je l’oublie sur la table de chevet ! Au secours !
– En plus Denauzier n’est pas là pour t’aider, a commenté ma copine.
– Exact. Il m’aide beaucoup dans pareille circonstance, il me suit à la trace jusqu’à ce que je monte dans l’auto !
– En parlant d’oubli, a mentionné ma copine en étirant la tête vers mon tableau de bord, est-ce qu’il faut mettre de l’essence, j’aimerais partager les frais.
– Ça aussi, j’y ai pensé ! J’avais pas mal pensé à tout, en fait. C’est pour ça que je te parle de mon âge. Plus jeune, je me serais préparée à la dernière minute sans craindre d’oublier telle et telle choses.
– Comme si on devenait plus craintives, en somme.
– J’avais même déposé mes vêtements sur le dossier des chaises, dans la cuisine, c’est là que je me suis habillée ! Les combinaisons pour les jambes, le pantalon coupe-vent par-dessus, le sous-vêtement de laine directement sur la peau, puis une veste polar pas trop épaisse, puis le manteau. Cela m’a fait faire le tour de la table !
– Le masque, il ne faut pas l’oublier celui-là.
– En effet, et le mouchoir dans une poche pour mon gros nez qui coule tout le temps.

Nous portions chacune un masque, d’ailleurs, dans ma petite voiture qui nous a menées au Domaine de la forêt perdue, dans les environs de Trois-Rivières. Nous avons été un peu déçues, en ce sens que les sentiers de glace pour patiner sont moins longs que ce que nous avions imaginé. Mais le lieu est enchanteur, on circule à travers une forêt de conifères. Ça sent un peu l’attraction touristique avec un grand labyrinthe construit tout en hauteur pour les enfants, accessible en été, avec aussi les lamas et les chèvres des montagnes qu’on peut aller observer ici et là. Comme les sentiers pour patiner sont étroits, il a fallu garder notre masque. Au début, cela m’a déplu, mais j’ai vite réalisé qu’il gardait mon visage au chaud.

Comme un couteau a deux tranchants, tout le temps, ce n’est pas plus mal qu’on ait trouvé exigeant de nous préparer pour notre activité de patin, car nous sommes revenues, en fin de journée, très satisfaites d’avoir réussi pas tant notre sortie que notre défi !

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Jour 46

Je vais essayer de retracer comment ça se fait que j’ai ressenti le besoin de me confier comme je l’ai fait dans mes deux derniers textes. Deux sur bientôt 2200, ce n’est pas énorme. On ne pourra pas dire que mon blogue aura été un lieu d’introspection. Quoique…

D’abord, je mentionne que j’ai passé la semaine seule, mon mari étant à l’extérieur. Il revient demain. On dirait que je désire abattre mille projets quand il s’absente, comme s’il m’empêchait d’ordinaire de les abattre, alors que ce n’est pas le cas. Ce que j’ai trouvé étrange, à cet égard, c’est que deux femmes cette semaine m’aient dit la même chose, à des moments différents, car je n’ai pas vu ces deux personnes en même temps. Je leur annonçais que Denauzier était absent… « Et tu veux en profiter », ont-elles glissé en terminant ma phrase.

Est-ce que le fait d’être seule, de pouvoir travailler sur mon ordinateur jusqu’à minuit si ça me chante, m’aurait incitée à me livrer davantage ?

Je mentionne aussi que j’ai eu une conversation très intéressante avec un ami cher. Ce n’est pas la première fois qu’il exprime qu’en me lisant, sur mon blogue, il demeure sur sa faim. Et que mes toiles, souvent, sont surencombrées, qu’elles manquent de fluidité. Je m’investis trop peu à l’écrit, d’après lui, et j’étale trop de tout en peinture –lignes, mouvements, couleurs. J’étouffe le sujet, je crée de l’interférence sur mes toiles, pendant que mes textes souffrent d’être trop sages, ou trop fanfarons, en fonction de mon humeur. Je reçois ses observations précieusement. Elles ne sont pas exprimées pour enfoncer un clou, elles ont pour but, j’en suis certaine, de nous faire progresser mutuellement.

Puis j’ai rêvé à ma soeur, une nuit de cette semaine, et cela a fait surgir le thème de la famille, laquelle traîne à sa suite des histoires qui font émerger le passé, qu’il soit récent ou ancien.

Au lendemain de ce rêve, j’ai commencé un texte, d’ailleurs, dont le premier paragraphe relatait l’événement suivant : un invité à une fête de Noël s’était excusé, en fin de soirée, de m’avoir adressé une toute petite remarque de rien du tout qui aurait pu être mal interprétée, et il voulait vérifier qu’il ne m’avait pas blessée. Mon neveu, qui était à côté de moi à ce moment-là, avait répondu à ma place, dans un mouvement complètement spontané, qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter parce que j’étais habituée de recevoir des critiques ! Finalement, j’ai effacé ce paragraphe parce qu’il n’était plus en lien avec le sujet que je voulais aborder.

Je récapitule : 1. mon mari étant parti, suis-je plus encline à me confier, dans la solitude qui m’est offerte dans notre grande maison ? 2. Mon ami me soumet des remarques constructives quant à mes créations –écrites et peintes. Bien sûr, j’aimerais qu’il prenne plaisir à explorer mes inventions, mais si tel n’est pas le cas, je n’y peux pas grand-chose. Cela me déçoit et me chagrine un peu, c’est sûr. Il veut m’inciter à aller plus loin, et je ne me ferme pas à ses propositions, au contraire, je les accueille. Rien ne garantit, cela étant, qu’elles me feront écrire ou peindre mieux ou autrement, puisque j’écris et je peins en fonction de l’être que je suis, avec les moyens dont je dispose, et compte tenu de la manière dont mes expériences de vie m’ont façonnée. Je peux améliorer ces moyens, cependant, et aussi, sinon surtout, emprunter de nouvelles avenues qui répondraient à des besoins peut-être encore non apprivoisés ? 3. Puis il y a le thème de la famille qui m’a rappelé, par un enchevêtrement de liens, l’épisode de ma rupture avec J-Y.

Il me semble que je termine ce texte en n’étant pas tellement plus avancée.

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Jour 47

En critiquant ma manière de m’y prendre, certaines personnes m’ont traitée durement quand je me suis séparée de Jacques-Yvan. C’était en 2007. J’aurais eu envie de leur répondre que je m’y prenais comme je le pouvais, mais quand il s’agit de m’adresser à une personne qui est susceptible d’enfoncer le clou plutôt que de s’excuser d’être allée chercher le marteau, je préfère me taire. J’ai probablement intégré le précepte de papa, au fil des années, à l’effet que « Toute vérité n’est pas bonne à dire ». Je n’avais pas à me justifier, de toute façon. J’avais déjà bien assez de mal à m’y retrouver moi-même, il n’était nul besoin que je me soucie par-dessus le marché de la réaction des autres. En outre, je n’avais pas encore découvert, à travers Béatrice Martin, que s’exprimer sur un sentier pavé d’émotivité n’est pas une faiblesse mais bien une force !

Je me rends compte avec le recul que je me suis séparée de Jacques-Yvan selon un plan de match que j’ai respecté, qui ne s’est pas transformé en cours de route, alors qu’il aurait dû l’être, or j’étais aveugle quant à la possibilité qu’il le soit. Je suis donc partie de notre maison familiale, je me suis installée dans un appartement situé à quelques rues, de telle sorte que chouchou passait d’un endroit à l’autre dans un minimum de complication pour elle. Je pensais qu’en m’absentant de lui, Jacques-Yvan allait avoir envie qu’on se rapproche à mon retour, qu’on développe des manières de créer entre nous de la connivence, comme autrefois. Je me séparais, en fin de compte, pour mieux me rapprocher.

Or Jacques-Yvan, bien entendu, n’a pas interprété les choses de la même manière et j’en ai été la première surprise. Je suis retournée habiter à la maison familiale en réalisant, à peine venais-je de la réintégrer, que je n’y avais plus ma place. Non pas en fonction de la réaction de Jacques-Yvan, qui m’y a accueillie dans une allégresse incroyable, mais en fonction de mon cheminement qui me situait dorénavant ailleurs. C’est bien maudit ! Et c’est bien moi.

J’aurais été incapable de revisiter mon plan de match. C’est ça que je retiens aujourd’hui, avec le recul. Je n’aurais pas été capable d’aller vérifier, en m’installant à quelques coins de rue, s’il n’était pas préférable que je poursuive ma vie sans Jacques-Yvan. Je le quittais temporairement, dans ma perception des choses. La suite de l’épisode ne se déroulait pas sans lui, mais bien avec.

Après avoir traversé les presque quinze mois de mon plan de match en m’épanouissant, en rencontrant bien sûr des obstacles, des hauts, des bas, il ne m’est pas venu à l’esprit une micro seconde qu’il n’était pas nécessaire que je retourne d’où j’étais arrivée.

Ça veut dire que je m’étais construit tout un stratagème pour justifier mon changement de voie, et que sans ce stratagème je n’aurais pas été capable d’agir comme je l’ai fait. Est-ce que mon inconscient, ou disons est-ce qu’une part de moi savait, dès le début de cette entreprise, que je m’orientais vers une rupture, et non vers une opération de renouveau quant à notre relation de couple ? Autre manière de poser la question : faut-il être excessivement naïf pour penser que cette opération de renouveau allait fonctionner ?

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Jour 48

Cet événement géographique et touristique a eu toutes sortes de conséquences dans ma vie. Les entrevues professionnelles, par exemple. J’en ai passé plusieurs, parce que je suis masochiste, parce que je cherche à tester mes capacités. À me dépasser, aussi, un peu. Ou disons à ne pas m’endormir, à demeurer vigilante, peut-être un peu pétillante. Pas une seule fois il ne m’est arrivé d’être vraiment intéressée par le poste pour lequel on m’invitait en entrevue. Je voulais seulement vérifier que j’allais être capable de parler malgré ma nervosité. Comme j’en étais capable, je me surprenais à avoir plein de choses à dire, je prenais plaisir à répondre en empruntant de longs détours alors qu’on me demandait d’aller droit au but. Je savourais l’entrevue parce qu’elle me confirmait que j’étais vivante, que j’étais capable de faire en sorte que Lynda Longpré soit à la hauteur de ce que j’espère d’elle.

Les conseillères des ressources humaines essayaient de me faire comprendre que je manquais de sérieux, qu’il faut bien se préparer et convaincre l’éventuel supérieur qu’on est la personne toute désignée, blabla. Je m’en fichais pas mal.

En réunions, aussi, il m’arrivait de sentir mon coeur battre la chamade à l’approche de mon tour quand à propos de telle ou telle chose on faisait un tour de table. Sous le coup de l’émotion, je pouvais avoir la voix chevrotante comme si j’avais quatre-vingt-dix ans. Je ne m’aimais pas dans ce temps-là. Je me sentais inférieure à tous les autres qui parlaient comme si de rien n’était.

Il y a quelque temps, à la télévision, j’ai vu et entendu Coeur de pirate répondre à une question difficile. Sa voix était chevrotante, ses phrases n’étaient pas bien construites, sa respiration était entrecoupée, son visage exprimait l’inconfort d’une émotivité exacerbée. Mais elle est allée jusqu’au bout de son idée. Je suis restée devant l’écran, admirative, enchantée de constater qu’il émanait d’elle de la force.

Je pense qu’il y a, dans mon contact avec les mots, des relents de cette crise de panique d’il y a trente ans, aussi bien dans ma manière de parler que d’écrire. On dirait que je me contente de jouer avec eux, dès lors que je découvre que je suis encore capable de les attraper et de les assembler. Plutôt que de réfléchir, de développer une pensée, de créer une atmosphère, je me satisfais de les lancer comme des dés, rassurée d’avoir vérifié qu’ils ne me font pas faux bond. Je ne m’intéresse pas forcément au contenu, autrement dit, comme si j’appliquais la vieille formule de Marshall McLuhan, « le médium, c’est le message » !
En autant que j’écrive, que j’improvise, puisque, de toute façon, je considère que je n’ai pas grand-chose à exprimer.
– Justement, m’objecte mon ami. Tu pourrais choisir de développer des pensées qui te feraient, qui nous feraient avancer, qui nous toucheraient, qui feraient ressortir des subtilités.
Si je comprends bien, pourquoi ne pas exploiter mon talent plus intelligemment, de manière moins futile ? Je n’en ai aucune idée. Ou alors j’en ai plusieurs, qu’il me faudra un jour démêler, une fois que j’aurai réussi à déterminer si, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout, j’ai du talent.

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Jour 49

Mon mari passe son temps à me demander pourquoi je ris. Il pense que je me moque de lui. Ce n’est jamais le cas. Je lui fournis les premières réponses qui me viennent à l’esprit, qui ne sont pas les vraies réponses. Plus souvent qu’autrement, je ris parce que je savoure le fait d’avoir été capable de m’exprimer, de penser, de parler, de trouver les mots appropriés en fonction du contexte dont il est question.

Nous sommes à l’automne 1988 et je suis chargée de cours au Cégep de Joliette en géographie. C’est une collègue de travail, car je m’étais trouvé un petit emploi de commis à la bibliothèque, qui, me sachant fraîchement revenue de France avec mes diplômes en poche –en littérature–, m’avait offert de la remplacer. Elle était dans l’impossibilité de donner ce cours, intitulé Tourisme, ce trimestre-là. Après tout, j’arrivais d’avoir pratiqué une certaine forme de tourisme, celui des étudiantes sans le sou. J’avais visité plusieurs régions de la France, un peu les Pays-Bas, un peu la Suisse. C’était mieux que rien.

Comme d’habitude, et encore plus à cette époque parce que j’étais jeune, je m’étais lancée dans l’aventure sans en mesurer les exigences. Car ça prend une bonne préparation pour offrir une prestation de trois heures d’enseignement par semaine pendant quinze semaines !

Le cours était offert le soir, aux adultes. Un soir de la quatrième ou cinquième semaine, j’étais arrivée devant la classe trop peu préparée pour aborder le thème complexe que j’avais décidé d’exploiter, celui des conséquences sur l’environnement, tant physique que social, du développement des infrastructures hôtelières. J’étais quand même en avance sur mon temps, quand j’y pense aujourd’hui !

Les adultes de mon cours voulaient essentiellement découvrir de nouveaux pays, et pas vraiment se casser la tête par rapport à des enjeux économiques et aux monopoles des multinationales. Une dame dans le cours s’était mise à sourciller parce qu’elle ne voyait pas trop où je voulais en venir avec mes phrases alambiquées, qui expliquaient mal ma pensée parce que j’étais plus ou moins en train d’improviser.

Le sourcillement m’avait fait réaliser que je n’allais jamais y arriver. C’est à ce moment-là que j’ai été envahie par un sentiment de panique monstrueux. Sur le plan physique, j’ai senti que mon sang abandonnait mon corps, que je me vidais de ma substance. Un peu comme si je m’évanouissais. Mais je demeurais debout devant les adultes qui me regardaient et qui attendaient mon prochain mot, car je m’étais arrêtée de parler.

Or, il n’y avait aucun mot qui se présentait à mon esprit. Je ne suis pas capable de décrire l’état de détresse qui fut le mien pendant quelques secondes qui m’ont semblé des heures. Je peux simplement écrire, trente ans plus tard, que cette peur épouvantable qui m’a submergée, plus épouvantable encore sur le plan cognitif que physique, cette peur d’être à jamais dépourvue de la capacité de penser, de n’être plus qu’une coquille vide, qu’un corps inhabité, vidé de la substance de la personne que je suis, cette peur ne m’a jamais tout à fait quittée.

C’est ce qui fait que, me découvrant encore dotée de la capacité de m’exprimer, de m’exprimer à la manière unique de Lynda Longpré, car chaque individu est unique, il m’arrive très souvent de me mettre à rire, de soulagement en fin de compte.

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Jour 50

Je n’en reviens pas moi-même. Dans mon rêve, je me percevais positivement –mais j’étais traitée durement ! J’habitais dans la maison de l’actrice Philippine Leroy-Beaulieu, j’y étais invitée parmi d’autres gens. La maison, en effet, grouillait de monde. Une maison en mauvais état, il fallait faire attention de ne pas se blesser en marchant sur le plancher dont de longues planches de bois était déclouées. Philippine exprimait haut et fort qu’elle n’écoutait jamais la télévision, et cela semblait avoir un lien avec l’absence d’autres appareils dits modernes, dont un lave-vaisselle, par exemple. Cela faisait en sorte que l’évier débordait d’assiettes sales qui formaient des piles.

Nous étions tout un groupe assis en cercle sur de vieilles chaises dans une pièce plutôt sombre, Philippine à côté de moi. Des voix se faisaient entendre dans des bribes d’échanges disparates. Je me sentais bien, « à ma place », contrairement à ce qui se produit d’ordinaire dans mes rêves. Constatant que ça faisait un moment que nous étions l’une à côté de l’autre sans qu’il se soit échangé un seul mot entre nous, je me tournais vers Philippine pour entamer la conversation. C’est elle qui prononçait les premiers mots, des mots désagréables car ils me dénigraient.

– Savais-tu qu’unetelle, commençait-elle, trouve que tu es mesquine et pleine de défauts ?
Je n’en revenais pas qu’elle soit si peu diplomate, qu’elle fasse montre d’un tel manque de bienséance et de politesse. J’étais chagrinée d’apprendre que la personne qui m’avait critiquée était une amie chère. Je balayais aussitôt ce chagrin, cependant, soupçonnant que ces commentaires étaient inventés à la seule fin de me faire du mal.

– Tu sembles fatiguée, ajoutait Philippine, avec ta coiffure aux mèches tombantes, aux racines qui manquent de teinture, et tous ces trous dans tes vêtements.
Je posais le regard sur mes collants et découvrais, en effet, qu’ils étaient sales et troués, mais cela ne me dérangeait pas, pas davantage que ma coiffure. Je trouvais intrigant qu’une si belle femme ait envie de me blesser et je me demandais si elle n’exprimait pas ces vilaines choses par pure jalousie.
– Pourtant, commençais-je, je me sens très bien, pas fatiguée au-delà de la normale.

Je ne comprenais pas qu’une actrice au physique de rêve, à la profession de rêve aussi –dans tous les sens du mot !–, issue d’un milieu privilégié, soit habitée par le besoin d’abaisser autrui. J’essayais de trouver quels pouvaient être la cassure, le manque, qui justifiaient son attitude. J’encourageais donc Philippine à poursuivre sur la voie des commentaires désagréables pour tenter de cerner sa motivation.
– Il me semble que ce n’est pas bien grave, ces trous et ma coiffure. J’arrive d’avoir beaucoup travaillé et je n’ai pas eu le temps de me changer.

Au moment où je prononçais ces mots, mon visage se reflétait dans un miroir que je n’avais pas remarqué au préalable. Je constatais que j’étais certes décoiffée, mais en même temps le chignon que je portais était doté d’un beau volume qui m’allait bien. Je me confortais ainsi dans mon sentiment d’être bien dans ma peau, ou, en tout cas, de ne pas avoir de motif de ne pas l’être ! C’est sûr qu’un chignon n’y est pas pour grand-chose dans la façon dont on se sent intérieurement, mais disons que le restant de volume de celui-ci, et le bien-être qui m’habitaient déjà, me convainquaient que pour ma part, tout allait bien.

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Jour 51

J’ai fait un drôle de rêve l’avant-dernière nuit. Ma soeur venait de décrocher un emploi qui lui permettait d’apprendre énormément de choses et d’être en contact avec des gens instruits qui « l’aspiraient vers le haut ». Elle me racontait avec enthousiasme qu’elle avait même parlé persan dans sa journée. Elle rayonnait d’épanouissement, la nouveauté et l’érudition lui seyaient à merveille. Puis, en se frappant le front de la main, elle s’exclamait qu’elle n’allait pas être capable de retourner à son ancien emploi, en tant que pompiste au garage de papa.

C’est un peu le monde à l’envers, ou la projection de la personne que je suis dans le corps de ma soeur. Car de nous deux, c’est moi qui ai été en contact avec l’érudition, sur le plan professionnel, à l’université. Je n’y ai pas appris le persan, mais beaucoup de choses en informatique, le temps, onze ans, que j’ai occupé mon poste de rédactrice technique. Bibi, cependant, est érudite parce qu’elle a lu toute sa vie, toutes sortes d’ouvrages. Elle a lu plus que moi, elle avait toujours un livre à ses côtés. Elle a toujours ménagé de l’espace pour la lecture, dans l’organisation de sa vie, disons ça comme ça, alors que j’ai traversé des périodes pendant lesquelles j’étais tellement surchargée qu’il m’était impossible de lire autrement que dans le métro pendant un trajet qui n’était pas long !

La voyant si excitée d’apprendre le persan, je ressentais un zeste de jalousie. Ma soeur vivait des journées trépidantes pendant que les miennes ne me satisfaisaient qu’à grand-peine. Je n’étais pas pompiste, dans la logique du monde à l’envers, mais j’étais observatrice, j’étais à l’écart, sur le bord du chemin à voir passer la caravane sans me joindre à elle !

La nuit dernière, j’ai encore une fois rêvé que je devais fournir un certain rendement, sur le plan professionnel toujours, et je ratais ma cible, je n’arrivais pas à satisfaire les attentes qui étaient exprimées par je ne sais quelle autorité. Ce rêve est récurrent et se décline dans trois environnements : je suis sur le point d’offrir une prestation musicale, on m’attend sur scène, or je meurs de peur à l’idée de jouer en public; je soumets une thèse de doctorat à laquelle j’ai consacré un bon quatre cinq ans de ma vie, or je sais qu’elle n’a aucune valeur, en la soumettant je m’expose à me faire dire à quel point j’ai échoué; je dois participer à un groupe de travail avec d’autres collègues, or ils sont tous mille fois plus doués et expérimentés que moi, je me demande ce que je fais là, je cherche un moyen de filer en douce, de disparaître.

C’est exactement cela, disparaître, ne pas être là où je me trouve, parce que je me trouve là par erreur. Ce serait agréable que je me mette à rêver le contraire, je reviens au monde à l’envers, que je puisse visualiser un univers qui m’accueille, dans lequel je suis à l’aise, à ma place. Il y a un hiatus majeur entre ma vie onirique et ma vie réelle, laquelle me voit évoluer dans un monde où je ne pourrais être plus à ma place. Comment ça se fait que je rêve l’exact contraire ?

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