Jour 48

Cet événement géographique et touristique a eu toutes sortes de conséquences dans ma vie. Les entrevues professionnelles, par exemple. J’en ai passé plusieurs, parce que je suis masochiste, parce que je cherche à tester mes capacités. À me dépasser, aussi, un peu. Ou disons à ne pas m’endormir, à demeurer vigilante, peut-être un peu pétillante. Pas une seule fois il ne m’est arrivé d’être vraiment intéressée par le poste pour lequel on m’invitait en entrevue. Je voulais seulement vérifier que j’allais être capable de parler malgré ma nervosité. Comme j’en étais capable, je me surprenais à avoir plein de choses à dire, je prenais plaisir à répondre en empruntant de longs détours alors qu’on me demandait d’aller droit au but. Je savourais l’entrevue parce qu’elle me confirmait que j’étais vivante, que j’étais capable de faire en sorte que Lynda Longpré soit à la hauteur de ce que j’espère d’elle.

Les conseillères des ressources humaines essayaient de me faire comprendre que je manquais de sérieux, qu’il faut bien se préparer et convaincre l’éventuel supérieur qu’on est la personne toute désignée, blabla. Je m’en fichais pas mal.

En réunions, aussi, il m’arrivait de sentir mon coeur battre la chamade à l’approche de mon tour quand à propos de telle ou telle chose on faisait un tour de table. Sous le coup de l’émotion, je pouvais avoir la voix chevrotante comme si j’avais quatre-vingt-dix ans. Je ne m’aimais pas dans ce temps-là. Je me sentais inférieure à tous les autres qui parlaient comme si de rien n’était.

Il y a quelque temps, à la télévision, j’ai vu et entendu Coeur de pirate répondre à une question difficile. Sa voix était chevrotante, ses phrases n’étaient pas bien construites, sa respiration était entrecoupée, son visage exprimait l’inconfort d’une émotivité exacerbée. Mais elle est allée jusqu’au bout de son idée. Je suis restée devant l’écran, admirative, enchantée de constater qu’il émanait d’elle de la force.

Je pense qu’il y a, dans mon contact avec les mots, des relents de cette crise de panique d’il y a trente ans, aussi bien dans ma manière de parler que d’écrire. On dirait que je me contente de jouer avec eux, dès lors que je découvre que je suis encore capable de les attraper et de les assembler. Plutôt que de réfléchir, de développer une pensée, de créer une atmosphère, je me satisfais de les lancer comme des dés, rassurée d’avoir vérifié qu’ils ne me font pas faux bond. Je ne m’intéresse pas forcément au contenu, autrement dit, comme si j’appliquais la vieille formule de Marshall McLuhan, « le médium, c’est le message » !
En autant que j’écrive, que j’improvise, puisque, de toute façon, je considère que je n’ai pas grand-chose à exprimer.
– Justement, m’objecte mon ami. Tu pourrais choisir de développer des pensées qui te feraient, qui nous feraient avancer, qui nous toucheraient, qui feraient ressortir des subtilités.
Si je comprends bien, pourquoi ne pas exploiter mon talent plus intelligemment, de manière moins futile ? Je n’en ai aucune idée. Ou alors j’en ai plusieurs, qu’il me faudra un jour démêler, une fois que j’aurai réussi à déterminer si, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout, j’ai du talent.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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