Jour 1 030

Je dispose d’une petite demi-heure pour faire le point sur les événements récents. En fait, ce que j’ai de plus important à annoncer, c’est un événement à venir, en ce sens que nous partons demain mon mari et moi pour notre périple aux Îles-de-la-Madeleine. Nous avons été tellement occupés que nos bagages ne sont même pas prêts, or il aurait fallu y songer sérieusement puisque nous ne disposons que de nos sacoches de moto qui seront vite remplies.
Dans une petite demi-heure, pour en revenir à ma première phrase, je vais prendre ma voiture et aller chercher tantinette. Elle accompagne son mari dont les jours de vie sont comptés, c’est le cas de le dire –même s’ils sont comptés pour tout le monde–, mais comptés jusqu’à quel chiffre, personne ne le sait. Tonton séjourne en effet à l’unité des soins palliatifs de mon village depuis quelques jours. Depuis ces mêmes quelques jours, par conséquent, tantinette habite ici, chez Denauzier et moi, puisque la distance entre chez nous et les soins palliatifs est d’un petit cinq minutes en voiture. Ou alors six.
En début d’après-midi, j’amène tantine visiter son mari. Je salue celui-ci, nous passons quelques minutes tous les quatre ensemble, à savoir la chienne, tantine, tonton et moi. Je reviens à la maison. Je dispose de mon après-midi comme je le désire. Je repars vers 17h15 chercher tantine, nous soupons, nous passons la soirée entre les Olympiques, la placotte et les cartes –nous jouons à l’Horloge– et nous recommençons le lendemain.
Sauf que. Cet après-midi, les choses se sont passées autrement. Tonton, me sachant gribouilleuse de dessins dont on ne reconnaît jamais le sujet, m’a demandé de lui dessiner, sur un tableau blanc, avec des crayons feutres, une belle fleur, assortie du mot Amour.
– C’est pour l’infirmière, nous a-t-il écrit sur un bout de papier, car il ne peut plus parler.
Je me suis exécutée de mon mieux, pendant que tantine remplissait d’eau la gamelle de la chienne et replaçait un peu les choses dans la chambre. Quand j’ai eu fini, j’ai déploré intérieurement le résultat artistique, mais il a semblé faire l’affaire de tonton, qui m’a alors demandé de signer mon œuvre somptueuse. Je l’ai signée. Puis, avec des gestes, il m’a demandé de le photographier, tenant d’une main le tableau au dessin et flattant de l’autre son chien.
– Mon appareil photo est à la maison, ai-je répondu à tonton.
– Ce n’est pas grave, a-t-il réussi à se faire comprendre, tu la prendras demain.
– Demain, je pars pour les Îles, ai-je répondu. Je peux aller chercher mon appareil et prendre les photos maintenant, si tu le désires.
Il a fait signe que oui. Je suis venue chercher mon appareil et suis repartie aux soins palliatifs. Nous avons pris dix photos. De la chienne, de tonton et de sa femme, de tonton et de moi, toutes avec le tableau sur lequel trônait ma grosse fleur. Des photos encore des fleurs qu’il a reçues hier, d’une toile, enfin, qu’il a fait installer au mur.
– Tu vas nous apporter les photos à ton retour ?, a alors demandé ma tantine.
– Euh… oui !, ai-je répondu, en me disant, dans ma tête, que je devais retourner à la maison, copier les photos sur ma clef USB, les retoucher un peu un coup partie, et aller les faire développer à la pharmacie.
Il ne me reste maintenant que cinq minutes avant d’aller chercher tantinette. Je suis très contente de pouvoir offrir ce dernier présent à tonton. Pour les bagages, et comme le dirait mon mari, on s’en sacre.

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Jour 1 031

Je suis grand-maman par alliance, et à ce titre, cet après-midi, j’ai promené en poussette ma petite-fille. Elle gazouillait et même chantait, contrairement à ce qui était attendu d’elle, c’est-à-dire un dodo. Je me suis rappelé à quel point j’attendais de ma fille un dodo, il y a vingt ans, dans les mêmes circonstances, empruntant une rue puis une autre du quartier de Notre-Dame-de-Grâce. Au bout d’une certaine distance marchée par grand-maman à bonne vitesse, les chants ont cessé et les yeux se sont fermés. Je marchais dans le rang où j’habite, respirant les bonnes odeurs des pins et profitant des caresses du vent car il ventait beaucoup. Au détour d’une courbe, une belle apparition s’est dessinée devant moi, marchant en sens inverse, à savoir une maman avec poussette elle aussi. Une maman jeune et jolie. Et sexy. Elle portait des pantalons courts très moulants qui lui galbaient délicieusement les fesses et le haut des cuisses, qu’elle avait musclées. Elle portait des tong, nonchalamment. Des lunettes de style aviateur –j’ai l’impression que ça revient à la mode–, dont les verres étaient dans les teintes changeantes d’un mauve jaune et d’effet miroir. Ses cheveux longs lui balançaient dans le dos au rythme de ses déhanchements. Bien entendu, et comme si je pouvais être à la hauteur, je me suis comparée. Je portais des pantalons courts de quinquagénaire McKinley légers et pas moulants, mes baskettes sans lesquelles j’ai mal aux talons et dans lesquelles je glisse mes orthèses, mes lunettes à foyer progressif, mes cheveux courts desquels il est maintenant impossible de discerner une trace fut-elle ancienne de coupe. Mais quand même, je suis vivante, et en forme pour mon âge, il me semble. La jeune femme et moi nous sommes croisées. Encore une fois, je me suis rappelé que je piquais volontiers une jasette aux femmes avec poussette que je croisais, il y a vingt ans.
– Bonjour !, ai-je commencé, en me demandant en même temps quel mot plus moderne est utilisé de nos jours pour saluer quelqu’un.
J’ai cru remarquer récemment que ma fille y va de la manière américaine Hey !, à peine articulé, moi qui articule tant.
La jeune femme a levé la tête car elle marchait en regardant ses tong –et ses ongles d’orteils orange. Elle ne m’a pas entendue parce qu’elle avait des écouteurs dans ses oreilles –comment appelle-t-on les écouteurs de nos jours ?– mais elle a dû sentir de manière instinctive que je m’adressais à elle parce qu’elle a levé la tête, je viens de l’écrire, enlevé ses écouteurs de ses oreilles, pour terminer par un sourire. Ses dents étaient très blanches et encore une fois, me comparant, j’ai eu une pensée pour mes dents jaunâtres.
– Salut !, a-t-elle répondu avec entrain.
Je me suis rappelé que je n’avais pas cet entrain quand ma fille était un nouveau-né.
– Comment ça se passe avec le bébé ?, ai-je demandé, comme si j’étais une infirmière ou même une pédiatre.
– Super bien !, a-t-elle répondu. Elle s’appelle Sarah et vient d’avoir trois mois. Et toi ?, a-t-elle enchaîné.
– Elle aura bientôt neuf mois, ai-je mollement répondu en ne sachant pas si elle me prenait pour la mère ou me devinait grand-mère.
– J’habite en face de la garderie, a-t-elle ajouté, –parce qu’il y a une garderie privée dans une des maisons du quartier.
– La maison bleue entourée d’hydrangées ?, ai-je voulu vérifier.
– Tu veux dire les grosses boules blanches ?
– Oui, les grosses boules blanches. Il y en a beaucoup, j’ai remarqué, autour de la propriété.
– C’est en plein ça. Ta fille a-t-elle des dents ? À neuf mois, les dents d’en avant sont poussées, il me semble ?
– Euh oui, elle a des dents, ai-je répondu encore plus mollement, comme si le seul fait de parler allait trahir mon âge.
– L’as-tu allaitée ?, m’a-t-elle ensuite demandé.
– Je t’adore !, me suis-je exclamée. Ma fille a vingt ans ! Et toutes ses dents !

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Jour 1 032

Heureusement, nous sommes toutes les deux minutieuses. Mais pas trop. Quand elle trouvait qu’on exagérait, qu’on fouillait trop creux dans les petites craques pour traquer la poussière, Bibi disait :
Enough is enough.
Ou encore elle disait :
– Il faut savoir s’arrêter.
Nous avons passé deux jours et demi à nettoyer le logement à Montréal. Nous sommes revenues, l’expression est fort appropriée, complètement lessivées.
– Nous faisons un travail d’archéologues, a aussi dit Bibi, en ce sens que nous avons remonté le temps.
Nous nous sommes lancées dans le lavage des fenêtres du sous-sol, qui n’ont, à ma connaissance, et si on se fie à l’état dans lequel elles étaient, jamais été lavées en pas loin de vingt ans.
La famille qui a quitté le logement en mai dernier y a habité treize ans, la famille d’avant y a habité quatre ans. On est rendu à dix-sept. La famille d’avant-avant y a habité deux ans. Or, aucune de ces trois familles n’était du genre à se lancer dans le nettoyage des fenêtres. Le plus curieux, c’est que Bibi a semblé aimer notre activité. Elle était la coordonnatrice et j’étais l’exécutante. J’étais tellement motivée dans mon travail d’exécutante qu’il a fallu, à un moment donné, qu’elle me dise de ménager ma monture.
– Ménage ta monture, m’a-t-elle dit à travers la fenêtre, car j’étais dehors en plein soleil, et elle, peinarde, à l’intérieur.
J’avais de la sueur qui me dégoulinait du nez et du menton. Je portais une jupe culotte en coton léger dont la partie culotte était entièrement trempée. Pour ajouter à mon inconfort, j’avais les mollets qui se faisaient piquer par les aiguilles des boutons des échinacées, car la localisation de la fenêtre m’obligeait à me tenir debout dans le petit arrangement paysager.
La manière de procéder est la suivante : on commence par enlever les vitres de leur rail, c’est Bibi qui s’en est occupé. On les frotte de chaque côté avec de l’eau tiède savonneuse. La guenille devient noire de suie, de telle sorte que nous avons jeté plusieurs guenilles en cours d’exercice. On vaporise ensuite chaque côté de la vitre avec du Windex ou autre produit à l’ammoniac équivalent, en appuyant plusieurs fois sur le gicleur de la bouteille. On refrotte bien sûr parce qu’il reste une sorte de film gras qui laisse la surface opaque par endroits. On regarde la vitre à bout de bras pour vérifier si elle est transparente –les fenêtres du sous-sol sont de format mini–, elle ne l’est pas, on cherche l’erreur et on regicle et on refrotte. Ça n’en finit plus, alors Bibi nous dit :
Enoug is enough.
– Tu as raison, était à chaque fois ma réponse.
Bibi aussi a dit, pour nous encourager :
– Il reste la fenêtre de la chambre, après on va aller dîner. On va prendre une heure pour dîner, on va se détendre, après on va reprendre. Quand on va reprendre, tu vas voir, ça va bien aller.
– Ça va déjà bien, fut ma réponse.
Il s’est alors produit un temps mort dans notre échange, au terme duquel Bibi a décrété, peut-être encore pour nous encourager :
– De toute façon, c’est ancestral, les femmes aux fourneaux et au ménage.

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Jour 1 033

– Qu’est-ce que c’est, l’histoire de ton livre ?, me demande ma belle-sœur.
Nous sommes toutes les deux seules dans la grande pièce du chalet de la Manawan, il est minuit passé. Nous attendons notre tour d’aller faire notre toilette avant le dodo. Je regarde ma belle-sœur en me demandant comment je vais réussir l’exploit de lui raconter l’histoire du roman rapidement. Je soupçonne que si je m’attarde à un aspect un peu trop longtemps, je vais perdre son attention. Je la regarde en outre en prenant mon élan car je soupçonne aussi que je dois parler vite. Ma belle-sœur parle à la vitesse grand V en mâchant ses mots, là où j’articule avec soin au pas de tortue. Donc, je me lance :
– C’est une femme mariée qui a rendez-vous avec le premier homme de sa vie dans trois jours.
Je m’arrête là, comme pour tester l’attention de mon auditrice.
– C’est tout ?, s’étonne-t-elle.
– On la voit vivre dans son quotidien et on découvre en même temps tout ce à quoi elle pense, donc on plonge dans son passé. Elle a l’impression que sa vie va changer lors de cette rencontre, elle imagine des retrouvailles extraordinaires alors que, dès qu’elle sera en face de l’homme, elle aura hâte de repartir.
– C’est assez banal, comme histoire, me dit ma belle-sœur.
– Oui. C’est la manière dont c’est raconté qui est passionnante. J’ai adoré.
– Est-ce qu’elle travaille ?, me demande ma belle-sœur, à ma grande surprise, car je pensais qu’une fois au courant de l’histoire, sa curiosité serait amplement satisfaite.
– Elle est agent d’immeuble…
– Ah oui ? J’aurais imaginé un autre emploi.
Alors j’y vais pour des nuances, d’autant que le beau-frère occupe toujours la petite salle de bain :
– Elle a d’abord étudié pour devenir chanteuse d’opéra, à l’université, mais elle a abandonné parce qu’elle n’était pas capable d’affronter sa nervosité sur scène.
– Comment s’est-elle retrouvée agent d’immeuble, à ce moment-là ?
– Ce n’est pas écrit dans le livre. Ce qui est écrit, c’est sa désolation de n’avoir pas réussi son parcours à l’université et son inquiétude face à son avenir. Mais en même temps, elle rencontre un homme avec qui elle fait trois enfants, des garçons, et on la voit davantage dans sa vie de mère que dans sa vie d’agent d’immeuble.
– Qu’est-ce qui fait que tu as tant aimé le livre ? Je te voyais lire dehors aujourd’hui et tu étais hyper concentrée !
– L’auteure fait constamment des allers retours entre le présent et le passé, d’une manière très énergique.
– Comment ça, énergique ?, s’enquiert ma belle-sœur.
– Dans le sens qu’il y a du rebondissement, on change de décor constamment, le temps d’un mot et nous voilà rendus ailleurs. Son style d’écriture m’a fait penser au montage du film Café de Flore, de Jean-Marc Vallée, je ne sais pas si tu l’as vu ? On alterne entre le  présent et le passé dans la vie des personnages à Montréal, et en parallèle on plonge dans un temps passé et encore plus passé de personnages qui ont existé dans les années cinquante à Paris…
– J’ai adoré Café de Flore, me répond ma belle-sœur. La musique est extraordinaire. Est-ce qu’elle est restée longtemps avec son premier chum ?, enchaîne-t-elle en revenant sur mon roman Les maisons.
– Pantoute ! Elle est jeune à l’époque, le chum est déjà dans la trentaine, et après cinq mois il lui annonce qu’il y a une autre femme dans sa vie…
– Ouache !, s’exclame ma belle-sœur.
– Oui et non, que je réponds. J’ai une théorie sur les souffrances de l’âme, ajouté-je doctement.
– Une quoi ?
– Je trouve qu’une grande peine fait souffrir, c’est sûr, mais aussi qu’elle donne ensuite une couleur, une teinte à la vie de l’individu qui constitue sa richesse.
Là, je commence à sentir que le beau-frère devrait se dépêcher de sortir de la salle de bains car je perds mon auditrice et je m’en veux de me prendre pour une prof d’université qui donne son cours.
– Comment tu m’arranges ça ? La richesse de quoi, au juste, je n’ai pas bien compris, me dit ma belle-sœur.
– Je veux juste dire que je me suis sentie très proche de la narratrice, du personnage principal, qui s’appelle Tessa, de sa sensibilité, de ses tourments, de sa résilience, de sa manière de voir la vie…
– Me le passerais-tu, ton roman ?, m’a demandé mon auditrice que je suis loin d’avoir perdue, finalement.
J’aime ma belle-sœur, j’aime Fanny Britt, j’aime ma sœur qui veut lire le roman aussi, j’aime lire.

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Jour 1 034

Je n’ai pas fait de ski nautique ni de planche à genoux, mais je me suis baignée un bon cinq minutes dans une eau très froide à mon goût, mais très bonne pour la saison. Je me suis baignée grâce à Marie-Lauraine. Nous étions tous assis dehors au soleil, chez le frère de Denauzier, à quelques kilomètres de la Manawan. Au bout d’un moment, me sentant grossir de minute en minute à cause de l’enflure qui se manifeste quand j’ai chaud, mais aussi à cause de toute la nourriture et de l’alcool qui ont été au centre de nos activités une bonne partie du week-end, me sentant enflée et grosse et peut-être un peu collante de crème et de douches pas assez fréquentes au terme de ces trois jours dans le bois, je suis allée me tremper les pieds dans l’eau. Une fois arrivée sur le bord du lac, changeant d’idée et décidant d’y aller pour une trempette plus sérieuse, j’ai enlevé ma belle chemise à manches longues de couleur corail qui constitue un achat récent. J’avais en-dessous un soutien-gorge blanc conçu pour une poitrine très lourde de format 48FF, alors que je porte du 34A. Ce soutien-gorge très couvrant pouvait fort bien jouer le rôle du haut de bikini. J’ai enlevé mes pantalons courts également. Je portais en-dessous une culotte très couvrante et très laide, noire, trop chaude, qui pouvait fort aisément jouer le rôle du bas de bikini. Donc je suis allée à l’eau me mouiller dans cette jolie tenue qui aurait fait peur au premier venu mais j’étais seule. Je me suis avancée jusqu’aux genoux. J’en étais là de ma réflexion, vais-je au-delà des genoux ou n’y vais-je pas, lorsque Marie-Lauraine est arrivée dans son beau bikini d’un pas plein d’entrain. Elle s’est avancée jusqu’à ma hauteur, dans l’eau, et a décrété :
– À Go, on y va en même temps. Un, deux, trois, Go.
Et j’y suis allée et j’ai remercié Marie-Lauraine de m’avoir déniaisée.
Marie-Lauraine est une très belle jeune femme sexy, elle a toutes les qualités physiques pour être un mannequin. Dans mes amanchures de sous-vêtements et avec mon corps de 57 ans, je ne me sentais pas tellement à la hauteur. C’est pour cette raison que je n’ai pas hésité à me saucer quand elle a dit Go, car une fois saucée, mon corps était caché. Marie-Lauraine, oserais-je écrire, « est roulée comme une super nana ». Cette expression bien entendu n’est pas de moi. Je n’utilise à peu près jamais l’argot français. C’est Francis, l’amoureux pendant cinq mois de Tessa, dans le livre Les maisons, de Fanny Britt, qui utilise cette expression. J’ai feuilleté le roman, tout à l’heure, pour essayer de retrouver le passage, que j’ai retrouvé, à la page 161 (édition Le cheval d’août). Il est clair à mon esprit que je vais relire le livre, avec un carnet de notes et un crayon pour tenter de mieux comprendre de quelle manière Fanny voyage dans le temps du récit, car elle voyage en titi. Je me suis sentie très très très proche de Fanny pendant ma trop courte lecture de ce roman de 222 pages imprimé à gros caractères. Je la remercie d’avoir écrit ce livre. J’ai donc lu les romans des trois finalistes du prix France-Québec 2016 : Le nid de pierres de Tristan Malavoy, La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette, et Les maisons de Fanny.

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Jour 1 035

Je vais essayer de m’y prendre de manière chronologique. Il est venu frapper un soir à la porte de mon tout petit appartement de la rue St-Jean, à Québec. Je dirais que nous étions au début de l’été. J’avais 18 ans. J’étais enchantée qu’il vienne me voir, en même temps qu’effrayée. Il était arrivé avec deux bières. Chacun une. Tout noir, de sa tenue, de ses yeux foncés, et de ses cheveux longs. Il devait penser que j’étais une personne normale puisqu’il venait me visiter, il devait penser que j’étais aussi dégourdie que les autres personnes avec lesquelles nous étudiions tous les deux au Conservatoire. Mais j’étais nettement en-dessous de la normale. Je ne m’étendrai pas là-dessus ce soir car c’est l’histoire mille fois rabâchée de ma vie et je veux davantage parler de lui que de moi. Le lendemain soir il était revenu. Et le surlendemain encore. Alors quand est arrivé le sursurlendemain soir, bien entendu je l’ai attendu, et il n’est pas venu ! Peu de temps après, j’ai découvert où il habitait, à deux pâtés de maisons de chez moi, angle St-Jean et De Salaberry. Un soir, j’ai osé me rendre chez lui. J’ai monté les escaliers jusqu’à l’étage dans un silence total, sur le bout des pieds, sans respirer, comme si je m’en allais cambrioler, comme si j’allais là où je n’avais pas le droit d’aller, comme si je commettais un acte répréhensible. Il était là. Il avait joué du piano et m’avait demandé de lui couper aux ciseaux une espèce de gros nœud dans ses cheveux dont il n’était plus capable de venir à bout, à force de ne pas les avoir brossés. Avant que je ne lui coupe les cheveux, il m’avait lavé les mains. J’étais obnubilée, droguée, extasiée, au point de ne plus pouvoir parler. Les années ont passé. Assez récemment, j’étais dans la cinquantaine, j’ai décidé de lui téléphoner. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai été capable de lui parler. C’est merveilleux parce qu’il ne m’a pas replacée. Il n’avait pas souvenir de m’avoir embrassée. De m’avoir lavé les mains. Il ne savait pas qui j’étais ! Ça veut dire qu’il n’avait pas été frappé outre mesure par mon manque de confiance et ma petitesse. Il n’avait pas été frappé tout court par ma personne, c’est déjà beaucoup mieux que ce qu’il y a d’écrit dans la phrase précédente. Il ne savait pas à qui appartenait la voix qui lui parlait. Un soir d’hiver, dans la quasi tempête, je suis allée le voir chez lui, en banlieue de Québec, passer le week-end. Oui, oui, passer le week-end chez un homme que je connaissais à peine. J’avais apporté mon sac de couchage et dormi dans sa chambre, sur le plancher, lui dans son lit. Il m’avait confié le lendemain n’avoir jamais dormi une nuit complète avec une femme, autrement dit, avoir toujours quitté la femme avec laquelle il s’était retrouvé au lit pour aller dormir, seul, chez lui. J’étais donc la première femme à passer une nuit entière dans sa chambre ! YES ! Cela me semble peu probable, parce qu’il y avait chez lui des vêtements féminins de type robe de chambre. Mais qu’importe. Il y a deux ou trois ans, j’ai voulu m’arrêter chez lui parce que je passais par affaire dans la région, mais je n’y suis pas allée. J’étais en compagnie d’un ami et les conditions n’étaient pas idéales pour aller lui faire ne serait-ce qu’un petit coucou. Il m’a téléphoné il y a un an peut-être et je ne l’ai pas rappelé. Pour un ensemble de raisons. Il avait peut-être besoin de dire à quelqu’un au téléphone qu’il était atteint d’un cancer ? Il est décédé le 21 juillet dernier.

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Jour 1 036

L’écriture ces prochaines semaines ne sera pas quotidienne. C’est un peu la raison pour laquelle j’ai profité de mon séjour chez Bibi, accompagnant papa, pour prendre de l’avance, allant jusqu’à écrire trois textes une même journée. Après une belle semaine joliettaine, je retourne à St-Jean-de-Matha aujourd’hui, où est arrivé de l’Abitibi pendant mon absence le fils de Denauzier et sa petite famille. Jeudi demain nous partons pour un long week-end de vacances à la Manawan, nous serons une bonne vingtaine de personnes. Je ne sais pas encore si nous allons dormir dans la tente ou dans le chalet du frère de Denauzier. Si nous dormons dans le chalet, nous serons trois couples dans la pièce du haut, une espèce de dortoir. J’aime cet esprit camp de vacances et grande famille solidaire. Nous comptons pêcher, même si le lac où nous serons n’a pas la réputation d’être bon pour la pêche. Il y aura peut-être aussi des tentatives de ski nautique et de ce qui semble s’appeler une « planche à genoux ». Si l’eau n’est pas trop froide, je vais peut-être avoir le courage d’essayer le ski nautique, ce serait tout un retour dans le passé. J’en faisais quand j’étais adolescente mais j’avais peur, et comme j’étais orgueilleuse je ne disais pas que j’avais peur, mais ça se voyait sans que j’aie à le dire parce que je tremblais, et bien entendu, mentant, je mettais les tremblements sur le compte du froid, par journées caniculaires. C’est pourtant si facile de dire J’ai peur ! et de néanmoins essayer, en ayant déjà cent fois moins peur du seul fait de l’avoir dit ! J’avais peur de ne pas réussir à sortir de l’eau du premier coup, et si je réussissais à sortir de l’eau du premier –ou du deuxième coup–, j’avais peur de tomber en plein milieu du lac et de me faire manger les jambes par des requins ou autres mammifères dangereux qui peuplaient et peuplent encore le lac Rouge ! Après le long week-end familial, je ne disposerai que de quelques jours pour nettoyer le logement de Montréal en prévision de l’arrivée des locataires dans la semaine du 7 août. J’espère l’aide de l’efficace Bibi et peut-être de Denauzier s’il n’est pas trop pris par son travail. Le 8 août j’ai rendez-vous avec une amie à Montréal, où je serai peut-être déjà compte tenu du ménage à faire dans le logement qui est très sale. J’ai proposé à l’amie de décider du lieu et de la manière dont se déclinera notre journée, habituée que je le suis à me laisser porter. Le 11 août, très tôt le matin, nous allons partir en moto, mon mari et moi, pour notre périple aux Iles-de-la-Madeleine, où il n’y a pas de liaison Internet. Pas plus qu’il n’y en a à la Manawan. Nous reviendrons des Îles le 24 août, si tout va bien côté température pour le retour en moto. Le 25, des amis nous invitent à souper, dans notre patelin. Et progressivement nous retomberons dans le rythme plus calme de l’arrivée de l’automne qui bouleverse moins la routine. C’est normal de prendre des vacances et ce serait fou de ne pas en profiter au maximum, mais une petite voix en moi désire très fort concentrer mes 220 jours prévus d’écriture en 220 jours de suite, pour me lire, tranquille, les 145 autres jours de l’année ! Hier dans le lit de Bibi pour ma dernière nuit, j’ai lu la moitié du roman de Fanny Britt, Les maisons. Une petite voix, encore une fois, m’incitait à me demander comment ça se fait que je n’écris pas de roman, comme Fanny, comme les autres. Je vais peut-être trouver ma réponse quand je me serai relue, en continu ! C’est curieux, mais une autre petite voix, ou alors la même, me dit que je vais peut-être aimer ce que je vais lire en continu, et à ce moment-là je vais trouver le moyen de me demander comment ça se fait que je me contente d’un texte par jour au lieu d’entamer un projet soutenu et etc. la vie continue et je n’en peux plus !

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