Jour 1 033

– Qu’est-ce que c’est, l’histoire de ton livre ?, me demande ma belle-sœur.
Nous sommes toutes les deux seules dans la grande pièce du chalet de la Manawan, il est minuit passé. Nous attendons notre tour d’aller faire notre toilette avant le dodo. Je regarde ma belle-sœur en me demandant comment je vais réussir l’exploit de lui raconter l’histoire du roman rapidement. Je soupçonne que si je m’attarde à un aspect un peu trop longtemps, je vais perdre son attention. Je la regarde en outre en prenant mon élan car je soupçonne aussi que je dois parler vite. Ma belle-sœur parle à la vitesse grand V en mâchant ses mots, là où j’articule avec soin au pas de tortue. Donc, je me lance :
– C’est une femme mariée qui a rendez-vous avec le premier homme de sa vie dans trois jours.
Je m’arrête là, comme pour tester l’attention de mon auditrice.
– C’est tout ?, s’étonne-t-elle.
– On la voit vivre dans son quotidien et on découvre en même temps tout ce à quoi elle pense, donc on plonge dans son passé. Elle a l’impression que sa vie va changer lors de cette rencontre, elle imagine des retrouvailles extraordinaires alors que, dès qu’elle sera en face de l’homme, elle aura hâte de repartir.
– C’est assez banal, comme histoire, me dit ma belle-sœur.
– Oui. C’est la manière dont c’est raconté qui est passionnante. J’ai adoré.
– Est-ce qu’elle travaille ?, me demande ma belle-sœur, à ma grande surprise, car je pensais qu’une fois au courant de l’histoire, sa curiosité serait amplement satisfaite.
– Elle est agent d’immeuble…
– Ah oui ? J’aurais imaginé un autre emploi.
Alors j’y vais pour des nuances, d’autant que le beau-frère occupe toujours la petite salle de bain :
– Elle a d’abord étudié pour devenir chanteuse d’opéra, à l’université, mais elle a abandonné parce qu’elle n’était pas capable d’affronter sa nervosité sur scène.
– Comment s’est-elle retrouvée agent d’immeuble, à ce moment-là ?
– Ce n’est pas écrit dans le livre. Ce qui est écrit, c’est sa désolation de n’avoir pas réussi son parcours à l’université et son inquiétude face à son avenir. Mais en même temps, elle rencontre un homme avec qui elle fait trois enfants, des garçons, et on la voit davantage dans sa vie de mère que dans sa vie d’agent d’immeuble.
– Qu’est-ce qui fait que tu as tant aimé le livre ? Je te voyais lire dehors aujourd’hui et tu étais hyper concentrée !
– L’auteure fait constamment des allers retours entre le présent et le passé, d’une manière très énergique.
– Comment ça, énergique ?, s’enquiert ma belle-sœur.
– Dans le sens qu’il y a du rebondissement, on change de décor constamment, le temps d’un mot et nous voilà rendus ailleurs. Son style d’écriture m’a fait penser au montage du film Café de Flore, de Jean-Marc Vallée, je ne sais pas si tu l’as vu ? On alterne entre le  présent et le passé dans la vie des personnages à Montréal, et en parallèle on plonge dans un temps passé et encore plus passé de personnages qui ont existé dans les années cinquante à Paris…
– J’ai adoré Café de Flore, me répond ma belle-sœur. La musique est extraordinaire. Est-ce qu’elle est restée longtemps avec son premier chum ?, enchaîne-t-elle en revenant sur mon roman Les maisons.
– Pantoute ! Elle est jeune à l’époque, le chum est déjà dans la trentaine, et après cinq mois il lui annonce qu’il y a une autre femme dans sa vie…
– Ouache !, s’exclame ma belle-sœur.
– Oui et non, que je réponds. J’ai une théorie sur les souffrances de l’âme, ajouté-je doctement.
– Une quoi ?
– Je trouve qu’une grande peine fait souffrir, c’est sûr, mais aussi qu’elle donne ensuite une couleur, une teinte à la vie de l’individu qui constitue sa richesse.
Là, je commence à sentir que le beau-frère devrait se dépêcher de sortir de la salle de bains car je perds mon auditrice et je m’en veux de me prendre pour une prof d’université qui donne son cours.
– Comment tu m’arranges ça ? La richesse de quoi, au juste, je n’ai pas bien compris, me dit ma belle-sœur.
– Je veux juste dire que je me suis sentie très proche de la narratrice, du personnage principal, qui s’appelle Tessa, de sa sensibilité, de ses tourments, de sa résilience, de sa manière de voir la vie…
– Me le passerais-tu, ton roman ?, m’a demandé mon auditrice que je suis loin d’avoir perdue, finalement.
J’aime ma belle-sœur, j’aime Fanny Britt, j’aime ma sœur qui veut lire le roman aussi, j’aime lire.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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