Jour 1 032

Heureusement, nous sommes toutes les deux minutieuses. Mais pas trop. Quand elle trouvait qu’on exagérait, qu’on fouillait trop creux dans les petites craques pour traquer la poussière, Bibi disait :
Enough is enough.
Ou encore elle disait :
– Il faut savoir s’arrêter.
Nous avons passé deux jours et demi à nettoyer le logement à Montréal. Nous sommes revenues, l’expression est fort appropriée, complètement lessivées.
– Nous faisons un travail d’archéologues, a aussi dit Bibi, en ce sens que nous avons remonté le temps.
Nous nous sommes lancées dans le lavage des fenêtres du sous-sol, qui n’ont, à ma connaissance, et si on se fie à l’état dans lequel elles étaient, jamais été lavées en pas loin de vingt ans.
La famille qui a quitté le logement en mai dernier y a habité treize ans, la famille d’avant y a habité quatre ans. On est rendu à dix-sept. La famille d’avant-avant y a habité deux ans. Or, aucune de ces trois familles n’était du genre à se lancer dans le nettoyage des fenêtres. Le plus curieux, c’est que Bibi a semblé aimer notre activité. Elle était la coordonnatrice et j’étais l’exécutante. J’étais tellement motivée dans mon travail d’exécutante qu’il a fallu, à un moment donné, qu’elle me dise de ménager ma monture.
– Ménage ta monture, m’a-t-elle dit à travers la fenêtre, car j’étais dehors en plein soleil, et elle, peinarde, à l’intérieur.
J’avais de la sueur qui me dégoulinait du nez et du menton. Je portais une jupe culotte en coton léger dont la partie culotte était entièrement trempée. Pour ajouter à mon inconfort, j’avais les mollets qui se faisaient piquer par les aiguilles des boutons des échinacées, car la localisation de la fenêtre m’obligeait à me tenir debout dans le petit arrangement paysager.
La manière de procéder est la suivante : on commence par enlever les vitres de leur rail, c’est Bibi qui s’en est occupé. On les frotte de chaque côté avec de l’eau tiède savonneuse. La guenille devient noire de suie, de telle sorte que nous avons jeté plusieurs guenilles en cours d’exercice. On vaporise ensuite chaque côté de la vitre avec du Windex ou autre produit à l’ammoniac équivalent, en appuyant plusieurs fois sur le gicleur de la bouteille. On refrotte bien sûr parce qu’il reste une sorte de film gras qui laisse la surface opaque par endroits. On regarde la vitre à bout de bras pour vérifier si elle est transparente –les fenêtres du sous-sol sont de format mini–, elle ne l’est pas, on cherche l’erreur et on regicle et on refrotte. Ça n’en finit plus, alors Bibi nous dit :
Enoug is enough.
– Tu as raison, était à chaque fois ma réponse.
Bibi aussi a dit, pour nous encourager :
– Il reste la fenêtre de la chambre, après on va aller dîner. On va prendre une heure pour dîner, on va se détendre, après on va reprendre. Quand on va reprendre, tu vas voir, ça va bien aller.
– Ça va déjà bien, fut ma réponse.
Il s’est alors produit un temps mort dans notre échange, au terme duquel Bibi a décrété, peut-être encore pour nous encourager :
– De toute façon, c’est ancestral, les femmes aux fourneaux et au ménage.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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2 réponses à Jour 1 032

  1. Jacques Richer dit :

    Dans ma famille, le lavage des vitres a toujours été une job réservée aux hommes. Faut dire que les vieux cadres de fenêtres étaient lourds et difficile à enlever (pour ceux qui étaient amovibles), tant ils avaient accumulé de couches de peintures. Et si on avait le malheur de casser une vitre durant l’opération… le coupable devait la réparer (d’abord enlever les morceaux brisés, puis mesurer et aller faire tailler une nouvelle vitre à la ferronnerie, acheter aussi la quantité de mastic nécessaire, poser la nouvelle vitre, et finalement repeindre le mastic de la couleur du cadre, une fois qu’il avait eu le temps de sécher. On apprenait à faire tout ça dès l’âge de 7 ou 8 ans. Plus jeune, si on cassait une vitre, on était pardonné.

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    • Badouz dit :

      Quand j’étais petite, le lavage des vitres se faisait, il est vrai, par un employé de mon père. L’homme venait passer la journée à frotter des dizaines de vitres car la maison était très grande et très fenestrée ! Dans ma vie de femme adulte, il m’est arrivé une fois de laver les vitres « en couple », sinon ce fut une affaire de femmes. Quand c’est une affaire de soeurs, comme ce fut le cas récemment, ça donne, je l’avoue malgré tout, envie de recommencer !

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