Jour 918

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François Truffaut (chemise à manches longues retroussées au-dessus des coudes) avec Nathalie Baye lors du tournage de La nuit américaine, 1972.

-Que vous inspire cet homme qui accepte de se faire couper en rondelles ?, serait la première question que me poserait Mélina, ma psychanalyste autrefois.
– À cause du physique, il me fait penser à François Truffaut. On oublie le conseiller de la banque d’une insipidité totale et mon gynécologue qui aime la vie.
– Pourquoi précisez-vous Qui aime la vie ?
– Parce que pour accepter de se faire trancher en rondelles, il ne faut pas trop l’aimer. Il faut être soit dépressif, soit kamikaze, soit atteint d’une certaine forme de maladie suicidaire.
– Diriez-vous que cet homme suicidaire, comme vous le dites, vous aime ?
– On ne le ressent pas vraiment dans mon rêve. Il est entièrement au service de sa cause, je dirais, coûte que coûte. C’est sa passion pour la cause qui prend le dessus, je pense.
– Quelle cause ? Vous êtes en guerre, dans ce rêve, m’avez-vous dit. Une cause politique ?
– Je préfère penser que, tant qu’à faire un lien avec François Truffaut, cet homme de mon rêve est passionné par l’art pour lequel il est né, par la forme d’art qu’il pratique depuis tout jeune, quand il avait encore la couche aux fesses, si vous me permettez l’expression.
– L’art pour lequel on est né. C’est intense. C’est une dévotion. C’est un don de soi absolu.
– C’est normal !, m’empresse-je d’ajouter. C’est ça la vie ! Woody Allen qui fait un film par année à plus de 80 ans, c’est ça la vie ! Pas des films juste pour faire des films ! Woody Allen fait des films délicieux, vraiment, je ne trouve pas de meilleur mot ! Il est habité par une beauté, un talent, un don… il ne crée pas des films comme moi des textes, dans mon blogue, juste pour dire que le compteur baisse. La même chose pour François Truffaut. J’ai déjà lu une brique épaisse à son sujet, qui a été publiée peu de temps après sa mort. Il vivait fondamentalement pour le cinéma et pour la littérature, c’est ça la vie ! C’est un homme de mots et d’images ! La même chose encore pour la danseuse Pina qui n’a vécu que pour la danse, elle appelait ça travailler. Imaginez, aller danser, elle appelait ça travailler ! À quelques jours de sa mort, à peine une semaine avant sa mort je dirais, elle était encore sur scène, alors qu’elle était atteinte d’un cancer fulgurant !
– Revenons à votre compagnon en rondelles. Comment vous sentiez-vous quand vous lui tranchiez les membres ?
– J’essayais de faire comme si de rien n’était. Comme si je n’étais pas en train de poser un  geste aux conséquences catastrophiques. Comme s’il n’y avait rien de catastrophique, dans la vie. Comme si c’était normal de remettre en question la notion même de catastrophe. Ah ! oui, c’est en plein ça ! C’est quand même un peu fort quand je dis de cet homme qu’il espère, une fois tranché, que les tranches se recollent d’elles-mêmes ! Ça veut dire qu’on peut tout faire et qu’il y aura toujours une manière de réparer les dégâts. Ou de tenter de les réparer approximativement… Ça veut dire qu’en autant qu’on répare, efficacement ou pas, en autant qu’on puisse cocher sur un formulaire qu’on a tenté de réparer, à telle heure, telle date, on n’a plus de responsabilité. Nos systèmes bureaucratiques, à l’université par exemple, me font penser à ça…

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Jour 919

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Toujours au même endroit, BC, Décembre 2016. À l’arrière-plan, j’aime les deux pneus peints en blanc, qui délimitent l’entrée d’une propriété.

– L’an dernier, personne n’était entré dans la maison, disais-je à l’élu de mon cœur pendant que je tranchais son bras en rondelles, en rondelles que je tentais d’obtenir le plus égales possible.
C’était difficile, exigeant physiquement, mais j’y arrivais.
– Cette année, ajoutais-je, j’ai un mauvais pressentiment, il va entrer des gens.
L’homme en voie d’être scié ne répondait pas. Il me laissait venir à bout de son bras, de son épaule, de sa cage thoracique, me tendant même ses membres docilement, puis, n’en pouvant plus, tout en ne se plaignant pas, il se couchait sur le côté, pas trop ensanglanté, et me faisait savoir qu’il désirait se reposer.
– Il espère peut-être, me disais-je, que les tranches se recollent d’elles-mêmes.
– C’est surprenant, me disais-je encore, à quel point on peut avoir l’impression de faire du mal à quelqu’un quand, en bout de ligne, ce n’est pas si pire que ça.
Pour ne pas continuer de me poser mille questions quant à la douleur que je venais d’infliger à l’élu de mon cœur, je choisissais de m’étendre à côté de lui, rassurée, voire heureuse qu’il soit encore en vie.
– Sera-t-il capable de se défendre si on nous attaque ?, me demandais-je aussi, en sombrant à mon tour dans le sommeil.
Je me sortais vite de mon petit repos car je réalisais que la porte du balcon n’était pas camouflée. La camoufler consistait à mettre de gros bouquets devant et derrière la porte, donc dedans et dehors, et à m’assurer que les plantes très hautes de type palmiers n’allaient pas tomber sous l’effet du vent car on avait besoin d’elles pour cacher la porte.
Très vite, une agitation envahissait les lieux et l’élu de mon cœur se retrouvait sur ses pieds pour diriger une partie des opérations. Il était le premier à se rendre compte que la porte extérieure de notre logement avait été dupliquée et que l’objet dupliqué se trouvait dans le corridor, dans le logement. Il s’empressait d’aller ramasser ladite porte, que je savais très lourde, et j’étais surprise de le voir la prendre et avancer avec elle, quoique vacillant dangereusement, jusqu’à un autre endroit du logement.
Mes sempiternelles questions ne manquaient pas alors de fuser dans tous les sens, auxquelles personne ne répondait, si déjà quelqu’un pouvait les entendre, car le tintamarre allait augmentant.
– Comment ça, dupliquer une porte ?, m’insurgeais-je. Parce qu’on pense que le vernis en sera plus frais ? Parce qu’on pense qu’avec du vernis plus frais elle sera plus facile à reconnaître ? Voyons donc ! C’est malin ! Aucune porte ne se ressemble, sur la rue !
Je décidais ensuite de me rendre rejoindre mon compagnon pour m’assurer que tout allait bien pour lui. Je le rejoignais dans un corridor étroit du logement, un peu à l’écart, à un endroit où régnait la couleur jaune. Cruelle et sans cœur, je ne m’intéressais pas à lui parce que je découvrais qu’une personne se trouvait derrière la porte de la salle de bains qui me faisait face. J’ouvrais la porte et, effectivement, je tombais sur notre première ennemie. Les gens de mon clan s’apprêtaient à me féliciter d’avoir capturé notre première prisonnière, quand ils ont constaté, se taisant subitement, qu’au lieu de la traiter durement, avec méchanceté, avec mépris, avec cruauté –puisque j’en étais capable–, je l’enlaçais et m’aventurais avec elle dans le corridor pour la présenter aux autres, gens du clan ou pas du clan.
– Qu’est-ce que tu fais là ? Ça n’a pas de sens ! Cette personne ne doit pas être ainsi accueillie ! Tu as perdu la tête !
Je marchais à travers les gens, au sein de ces remarques, fière de moi. Je me disais que mon attitude imprévisible, contraire au sens commun, allait changer les choses et faire avancer notre société… La jeune femme de la salle de bains, pas folle, qui s’attendait à mourir d’un coup de machette, était elle aussi heureuse de m’enlacer. Je n’osais pas me tourner vers mon amoureux. Je venais de changer de clan, apparemment, dans tous les sens du mot.

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Jour 920

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Same same somewhere as previously published, mon mari parlant toujours au téléphone dans le véhicule au même moment, BC, December 2016.

J’ai déjà rêvé que papa se faisait scier le cou par une égoïne et qu’il en résultait une grande effusion de sang. Je me rappelle m’être réveillée de ce rêve en état de panique. C’était il y a longtemps, Emmanuelle était en deuxième année de l’école primaire.
La nuit dernière, j’ai rêvé que je sciais l’élu de mon cœur. Un élu de mon cœur qui n’a pas de prénom parce qu’il ne ressemblait à aucun des compagnons que j’ai eus dans ma vie. Parfois, je rêve à un des hommes de ma vie et, bien qu’il ne soit pas ressemblant physiquement, je sais quand même que je rêve à untel, ou untel…
L’homme ressemblait un peu à François Truffaut. Petite stature, cheveux courts et foncés, portant les manches longues d’une chemise retroussées au-dessus des coudes. Ou encore, il avait un peu le physique de mon gynécologue, quand mon gynécologue n’avait pas encore de cheveux gris. Ou encore, il ressemblait au conseiller, à la banque, auquel j’ai eu affaire avant de me rendre chez le gynéco.
En fait, c’est une jeune dame peut-être russe, ou roumaine, belle et blonde et grande, une Andrea, qui s’est occupée de moi. Quand je suis arrivée dans la banque, il n’y avait aucun client qui attendait, je suis donc passée immédiatement au comptoir rencontrer cette conseillère, et quand je suis ressortie, il y avait une file de plus de vingt personnes, tellement ma consultation a été longue.
J’ai expliqué mon problème à Andrea qui a tenté de le solutionner à l’ordinateur, mais la requête qu’elle a adressée à l’ordinateur ne semblait pas donner de résultats.
– As-tu déjà vu un cas semblable ?, a-t-elle demandé au conseiller ressemblant à Truffaut qui ramassait des feuilles dans le plateau d’une imprimante juste à côté.
L’homme jeune s’est avancé, il a tout de suite pris un ton de jars sûr de lui, de sa beauté, de sa supériorité, pour faire savoir à sa collègue qu’elle n’avait pas fait la bonne affaire, qu’il fallait faire cette autre affaire.
– C’est ce que j’ai fait, a répondu Andrea qui avait heureusement l’habitude du personnage, et ça ne marche pas, regarde.
L’homme jars a regardé de plus près et donné quelques indications pas trop éclairantes avant de retourner ramasser ses feuilles.
– Ce serait tellement plus simple et plus agréable et plus efficace si les employés avaient l’esprit d’équipe !, ai-je soupiré intérieurement, ne comprenant pas qu’en 2017 ce ne soient pas les premiers cours qui soient enseignés aux gens qui se destinent au marché du travail.
– Tous ces jeunes égos qui exhibent leur plumage, ça devient déprimant, à la fin, ai-je ajouté à ma propre attention, en me rappelant toutefois, bien entendu, qu’à pareil âge j’étais tout aussi orgueilleuse.
Toujours est-il que l’homme de mon rêve était d’accord pour se faire scier, cela faisait partie de notre stratégie, car nous étions en temps de guerre et nous nous préparions pour une attaque qui devait avoir lieu dans la nuit.

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Jour 921

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Décidément, j’ai une fixation non feinte pour les lignes électriques, téléphoniques, les câbles, les poteaux, les fils… Same somewhere as previously published, December 2016.

De l’autre côté, c’est un bureau où il s’assoit en m’attendant, tout en écrivant quelques lignes de sa main gauche –car il est gaucher– qui résument l’intervention que je viens de recevoir.
– Pensez-vous que je vais ressentir des effets hormonaux ?, lui demandé-je en m’asseyant en face de lui, une fois habillée.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Bien, dans le Mirena il y a des œstrogènes, il me semble…
– Non, il y a un progestatif, on appelle ça du Lévonorgestrel.
Je sens que je ne suis pas à la hauteur scientifique de notre échange, alors je me dépêche d’exprimer ce qui me turlupine :
– Vous m’aviez dit lors de la première installation du Mirena que j’allais être moins dérangée par les bouffées de chaleur…
– Bien, disons que l’effet est presque minime. Si tu n’as pas eu de bouffées de chaleur très dérangeantes, dans ta vie, c’est parce que tu fais partie des femmes chanceuses qui s’en sortent bien de ce côté-là. Ce n’est pas à cause des hormones contenues dans le Mirena.
– C’est la dernière fois qu’on se voit, j’imagine, lui dis-je comme si je voulais déjà mettre fin à notre échange.
– Je constate que tu es retraitée, que tu habites à la campagne, me répond-il toujours feuilletant mon dossier. Ce n’est peut-être plus nécessaire de faire toute cette route pour un test qui peut être fait dorénavant par ton médecin de famille. Tu as un médecin de famille ?
– Oui. Vous rendez-vous compte, lui dis-je, ma fille a vingt ans.
Je cherche, bien entendu, à aborder avec lui le thème du temps qui passe.
– C’est incroyable, tout passe, répond-il avec son énergie contagieuse. Moi aussi, je vais devoir prendre ma retraite, j’ai maintenant 70 ans. Je me donne encore une année ou deux…
– Non, c’est impossible, 70 ans ! On ne vous en donne même pas 60 !
– Si si. Je suis né en 1946. Je me sens dans ma tête comme si j’avais ton âge. Tu as 56, c’est ça ?
– 57, bientôt 58 ans.
– Je me sens comme ça, dans la cinquantaine.
Le fait de sentir que cet homme est encore heureux au travail à 70 ans me donne un petit pincement de jalousie parce que ce n’était pas mon cas, mais je décide de ne pas le laisser me pincer trop fort. Nous parlons ensuite de la réforme du ministre Barrette en lien avec les frais accessoires et je m’arrange pour faire dévier la conversation :
– Pensez-vous qu’il s’est fait opérer pour avoir tant maigri ?, lui dis-je.
Je me sens comme une journaliste people small talk.
– Je ne sais pas, me répond-il dans un grand sourire parce qu’il n’a pas vu arriver ma question. Je dirais que oui parce qu’il a un travail tellement stressant. Tu ne peux pas te mettre au régime quand tu vis dans un tel contexte, ajoute-t-il. Il a dû perdre plus de cent livres !
Me rappelant que l’homme assis en face de moi a souffert d’un cancer il y a quelques années, et qu’il avait alors beaucoup maigri, bien qu’il soit petit de nature, je m’enquiers de sa santé :
– Vous n’avez pas eu d’autres ennuis à la suite de votre cancer ?
– Non, tout est  beau !
Je le regarde et je sens que je dois le quitter et ça ne me tente pas. Une autre tranche de ma vie qui se ferme.
– Bon, bien, je vais y aller. C’est dommage, on ne se verra plus !
– Non non, ce n’est pas dommage. C’est la vie. La vie est belle. Profitez ! Prenez soin de vous ! Et conduisez prudemment !, ajoute-t-il, en se rappelant que j’ai déménagé à la campagne.
P.S. : j’ai eu excessivement chaud cette nuit, comme cela ne m’arrive jamais, mais je pense que c’est à cause de la grippe qui sort enfin de ma personne de cette manière. Du moins j’espère.

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Jour 922

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Je prenais des photos dehors somewhere in BC pendant que mon mari parlait au téléphone dans le véhicule. Décembre 2016.

J’ai rêvé que je sciais l’élu de mon cœur. Rien de moins. Avec une bonne vieille scie égoïne. J’écris l’élu de mon cœur parce que dans mon rêve il s’agissait d’un homme que je connaissais, que j’aimais, mais qui n’était aucun des hommes qui ont pris place, véritablement, dans mon cœur au cours de ma vie. Pour cette raison, je ne peux lui attribuer de prénom.
Avant de me lancer dans ce récit macabre –dont la conclusion offre cependant un rebondissement inattendu–, je voudrais raconter ma journée d’hier, à Montréal.
Je devais me présenter, bien que malade, à mon rendez-vous chez le gynécologue. Pas question de ne pas me présenter à un rendez-vous qui était fixé depuis deux ans. Denauzier, malade aussi, m’a accompagnée. À deux nous avons survécu, mais nous sommes revenus à la maison, en soirée, très fatigués.
À chaque fois, quand mon gynécologue arrive enfin dans la pièce où aura lieu mon examen, je suis en train de lire. Cette fois-ci, c’était le roman Vi, que m’a donné Bibi, de l’auteure de Ru, que je n’ai pas lu. La fois d’avant, il y a deux ans, je ne me rappelle pas de ce que je lisais, mais j’aimerais penser que je lisais L’énigme du retour, de Dany Laferrière, parce que la lecture de Vi m’y a fait penser.
– J’ai presque fini mon livre !, me suis-je exclamée quand il a ouvert la porte.
– Vous seriez arrivé une minute plus tard que je l’aurais tout lu en vous attendant !, ai-je ajouté.
– Parce qu’il faut dire que ça fait deux heures et demie que j’attends, mais je dois reconnaître que je suis arrivée un peu à l’avance. Et que le livre est une plaquette mince, qui se lit vite.
C’est ma manière, maladroite, de le taquiner. Parce que je l’aime.
À chaque fois, idem, c’est le même scénario : il entre dans la petite pièce où je l’attends, vêtue du haut mais dévêtue du bas, il a mon dossier à la main et il tourne les pages. Je le laisse les tourner sans l’aider. Plus précisément, il commence par me regarder pour savoir à qui il a affaire, puis il se met à les tourner :
– La dernière fois que nous nous sommes vus…, commence-t-il.
Je ne réponds pas pour le laisser se dépatouiller.
– Vous portez un Mirena…, ajoute-t-il, en poursuivant du même souffle qu’il est peut-être temps de l’enlever.
– Vous avez ?, me tend-il comme une perche pour que je lui donne mon âge.
Je suis vicieuse et je fais comme si je ne comprenais pas la question. Je lui dis :
– J’ai une fille de vingt ans. J’aurais aimé lui offrir un frère ou une sœur, mais la vie en a voulu autrement.
Il poursuit sa recherche au fil des pages :
– Valve mitrale et Coumadin
– Vous êtes au courant de ça ?, lui dis-je, étonnée –est bien pris qui croyait prendre !
Après avoir observé que mon médecin semble bien se porter, qu’il ne change pas et qu’il est toujours de si bonne humeur, je décide de l’aider :
– Je suis ici pour me faire enlever mon Mirena, c’est le deuxième que je porte et il est arrivé à sa fin de vie. Vous ne vouliez pas vraiment m’en installer un deuxième, mais j’ai insisté. Un peu.
– Tu es donc ménopausée ?, conclut-il en passant au tutoiement.
– C’est dur à dire, après dix ans de Mirena, mais puisque vous le dites…
– Respire bien, je vais tirer et tu vas avoir une crampe, me dit-il.
Car tout en parlant, je me suis installée sur le meuble d’examen, j’ai mis les pieds dans les étriers et j’ai reçu, très froid, le spéculum.
L’opération ne prend que quelques secondes.
– Je te laisse t’habiller et tu me rejoins de l’autre côté, me dit-il.

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Jour 923

Plusieurs de mes photos américaines sont floues.

Plusieurs de mes photos prises aux USA sont floues.

Je me demande comment ça se fait que je cherche tant ma voie. Que je me demande en rêve ce qui me définit : suis-je une professionnelle, une étudiante, une mère, une tentative d’artiste, suis-je sur le marché du travail ou déjà retraitée ? J’ai l’impression de ne m’être pas réalisée. D’être encore à la recherche de ma raison de vivre. Ma vie ne serait que ce qu’elle a été jusqu’ici ? Aucune mention d’honneur, aucune reconnaissance particulière ? Ça fait plusieurs années maintenant que je fais ce rêve. Je le faisais du temps que je travaillais à l’université, les dernières années.
Une part de moi ne semble pas accepter la vacuité de mon état : je ne travaille plus, pourtant je suis encore jeune, j’ai beaucoup étudié pour aboutir à pas grand-chose sur le plan de la carrière, je suis une semblant de peintre, une semblant d’écrivaine, je suis la compagne de Denauzier dans une relation récente alors qu’à nos âges plusieurs sont en couple –et fiers de l’être– depuis plus de trente ans…
– C’est elle, l’artiste de la famille, a dit papa en me présentant à son ami lors d’un repas au restaurant vendredi dernier.
Je me suis fait la réflexion qu’effectivement on me qualifie comme ça, l’artiste, en raison de mes comportements distraits et de ma difficulté à avoir un esprit pratique.
– Comment m’appellerait-on, si j’étais issue d’une famille dans laquelle on compte de vrais artistes ?, me suis-je demandé.
– L’artiste manquée, bien entendu, fut ma réponse.
On dirait que je ne peux accepter que ma vie ne soit que ça : du temps heureux qui se déroule sans heurts dans une relation aimante avec un homme bon. Du temps heureux à la campagne dans un environnement magnifique. Du temps passé à lire, à écrire, à peindre, à cuisiner, à m’occuper de mes proches. Du temps encore, surtout ces derniers jours que je suis malade, à écouter des films à la télévision le soir.
Plus jeune, mais j’imagine que c’est pareil pour tous les jeunes, je me voyais entamer une carrière prestigieuse, je vivais le temps présent en sentant qu’il ne s’y passait rien parce que le moment d’entamer la carrière prestigieuse n’était pas encore arrivé. Je vivais, donc, en attendant. En attendant que la vraie vie arrive et qu’elle m’éblouisse de ses mille possibilités.
– Voyons voir, me disais-je encore, quelles sont mes carrières possibles. Serai-je musicienne ?, me demandais-je à cette époque de mes premières années au conservatoire de Québec.
Or, le seul fait de m’imaginer jouant de la guitare devant des gens me faisait claquer des genoux. Non, je ne serai pas musicienne, était ma conclusion. Mais alors quoi ? Ai-je des talents ? Je n’avais pas encore vingt ans, à cette époque, et je ne savais pas que j’allais me tourner vers la littérature. Il aurait fallu, pour que ma vie se dessine avec plus d’ouverture, que je prenne conscience de mon fondamental manque de confiance. Il aurait fallu que je le prenne comme partie prenante de ma vie, que je travaille avec lui pour m’en faire un ami. À la place, j’attendais le jour où, me levant de bon matin, ma situation serait miraculeusement changée. Par une opération du saint-esprit, je me lèverais ce jour-là sûre de moi, affirmée, pas arrogante, juste confiante.

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Jour 924

05-2014-faon-non-abandonne-association-la-dame-blancheDans mon rêve de la nuit dernière, il était question d’un animal. Habituellement, quand je rêve à un animal, je suis envahie par la peur qu’il m’agresse, qu’il me saute au visage, qu’il me morde. Le seul fait de le voir, de le savoir vivant dans mon environnement immédiat, me donne une sacrée trouille. Rêver à un animal, n’importe lequel de n’importe quel âge, c’est rêver à une menace, à un danger, à un risque d’attaque. Parfois il m’attaque bel et bien, et c’est alors dans un sursaut terrible, en état de panique, que je sors du sommeil.
Voir un animal dans ma vie éveillée ne s’avère guère mieux. Je n’aurai pas tendance à vouloir m’en approcher, je ne serai pas émue ou attendrie, je vais vouloir m’en éloigner. Je ne parle pas des chats et des chiens, quoique, il n’y a pas si longtemps, la phrase précédente s’appliquait également aux chats et aux chiens.
À cet égard, je me suis surprise samedi dernier –j’ajoute ceci en petite digression, bien que je sente que je deviens difficile à suivre–, je me suis surprise samedi dernier, en visite chez des amis, à me diriger moi-même vers une vieille chienne répondant au nom de Charlotte, pour la flatter. Quand nous avons quitté les amis, je me suis à nouveau penchée pour la saluer de quelques caresses. J’imagine que la vie à la campagne y est pour quelque chose, et de même le fait que Denauzier était le maître d’une vieille chienne, Nikki, qui me suivait partout dans ses derniers mois de vie.
Toujours est-il que j’étais en véhicule, dans mon rêve, roulant vers je ne sais où, quand je décidais de m’arrêter en cours de route pour acheter un animal. Oui oui, vous avez bien lu.
– Tiens, je vais m’arrêter pour acheter un animal, étaient les mots que j’entendais dans ma tête.
C’est quand même incroyable de la part d’une personne qui a peur des animaux. Je décidais en quelque sorte d’affronter ma peur, ou alors je décidais que, déjà, je n’avais plus peur. Ou encore, en bon bélier, je ne réfléchissais pas et je m’en allais dépenser.
Je ne m’attarderai pas ici sur l’aspect mercantile de l’affaire qui peut étonner.
Cela me rappelle –encore une digression– l’achat de ma voiture Soniquette : il était clair que j’allais acheter une conduite manuelle parce que je m’étais trouvée bien niaiseuse, des années durant, de m’être laissée intimider par un bras de vitesse et une courroie de transmission. Je ne me suis pas demandé si j’allais être capable de maîtriser le principe d’une telle conduite, lors de mon achat, j’étais strictement tendue vers le désir d’enfin surmonter ma faiblesse.
Je me retrouvais donc, sortant de quelque animalerie, avec un quadrupède de petite taille, disons la taille d’un gros porc-épic, à poils courts et doux comme ceux d’un chevreuil, à pattes courtes et costaudes comme celles d’un cochon. Brun et grisâtre dans son aspect général. Plutôt mignon. Je le déposais avec plus ou moins de délicatesse à l’arrière du véhicule, dans un fatras de sacs et de bagages qui encombrait la banquette arrière. Au bout d’un moment, l’animal se mettait à bouger et à vouloir s’installer sur la banquette avant, à côté de moi. Comme j’avais peur de l’animal, sans en avoir peur apparemment puisque je venais de l’acheter, comme, en tout cas, je voulais conduire tranquille, je finissais par m’arrêter le long de la route pour le prendre dans mes bras et décider de ce qu’il convenait de faire.
Il se déroulait un deuxième rêve dans ma tête, parallèlement à celui ci-narré : je rêvais une fois de plus que je ne savais pas quelle était ma voie. Je ne savais pas où j’en étais dans ma vie. Étais-je encore aux études ? Si oui, dans quel domaine ? Avais-je déjà étudié dans ma vie ? Et à quel endroit ? Ah oui ! ça me revenait tout d’un coup, comment avais-je pu l’oublier, j’étais aux études, je poursuivais des études de doctorat en sciences humaines, surprise moi-même de me retrouver dans un domaine qui n’a jamais été vraiment au centre de mes intérêts. Disons que j’étais en train de poursuivre des études en sociologie ou en anthropologie dans une université de moyenne catégorie pour la grosseur et la réputation de l’établissement.
Je tenais toujours l’animal dans mes bras, sur le bord de la route. Mécontent, il se mettait à serrer mes bras avec ses pattes de plus en plus fort. Je n’avais pas peur. Grande victoire. Mais je sentais qu’il me fallait prendre une décision avant que la situation ne s’envenime.
– Je n’ai qu’à laisser l’animal s’échapper dans la nature !, était la solution qui se manifestait à mon esprit.
– Ni vu ni connu !
– Comment va-t-il faire pour s’en sortir vivant ?, était ma première objection. S’en sortira-t-il vivant ? Est-ce que je me soucie de savoir s’il s’en sortira ou pas ?
Sur ces questions dont les réponses ne m’intéressaient pas trop, j’ouvrais les bras et l’animal, sans trop se presser, sautait sur le sol et faisait l’expérience de sa liberté. C’était déjà un problème de réglé. Je pouvais retourner conduire sans craindre que le quadrupède ne vienne se faufiler entre les pédales.

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