
François Truffaut (chemise à manches longues retroussées au-dessus des coudes) avec Nathalie Baye lors du tournage de La nuit américaine, 1972.
-Que vous inspire cet homme qui accepte de se faire couper en rondelles ?, serait la première question que me poserait Mélina, ma psychanalyste autrefois.
– À cause du physique, il me fait penser à François Truffaut. On oublie le conseiller de la banque d’une insipidité totale et mon gynécologue qui aime la vie.
– Pourquoi précisez-vous Qui aime la vie ?
– Parce que pour accepter de se faire trancher en rondelles, il ne faut pas trop l’aimer. Il faut être soit dépressif, soit kamikaze, soit atteint d’une certaine forme de maladie suicidaire.
– Diriez-vous que cet homme suicidaire, comme vous le dites, vous aime ?
– On ne le ressent pas vraiment dans mon rêve. Il est entièrement au service de sa cause, je dirais, coûte que coûte. C’est sa passion pour la cause qui prend le dessus, je pense.
– Quelle cause ? Vous êtes en guerre, dans ce rêve, m’avez-vous dit. Une cause politique ?
– Je préfère penser que, tant qu’à faire un lien avec François Truffaut, cet homme de mon rêve est passionné par l’art pour lequel il est né, par la forme d’art qu’il pratique depuis tout jeune, quand il avait encore la couche aux fesses, si vous me permettez l’expression.
– L’art pour lequel on est né. C’est intense. C’est une dévotion. C’est un don de soi absolu.
– C’est normal !, m’empresse-je d’ajouter. C’est ça la vie ! Woody Allen qui fait un film par année à plus de 80 ans, c’est ça la vie ! Pas des films juste pour faire des films ! Woody Allen fait des films délicieux, vraiment, je ne trouve pas de meilleur mot ! Il est habité par une beauté, un talent, un don… il ne crée pas des films comme moi des textes, dans mon blogue, juste pour dire que le compteur baisse. La même chose pour François Truffaut. J’ai déjà lu une brique épaisse à son sujet, qui a été publiée peu de temps après sa mort. Il vivait fondamentalement pour le cinéma et pour la littérature, c’est ça la vie ! C’est un homme de mots et d’images ! La même chose encore pour la danseuse Pina qui n’a vécu que pour la danse, elle appelait ça travailler. Imaginez, aller danser, elle appelait ça travailler ! À quelques jours de sa mort, à peine une semaine avant sa mort je dirais, elle était encore sur scène, alors qu’elle était atteinte d’un cancer fulgurant !
– Revenons à votre compagnon en rondelles. Comment vous sentiez-vous quand vous lui tranchiez les membres ?
– J’essayais de faire comme si de rien n’était. Comme si je n’étais pas en train de poser un geste aux conséquences catastrophiques. Comme s’il n’y avait rien de catastrophique, dans la vie. Comme si c’était normal de remettre en question la notion même de catastrophe. Ah ! oui, c’est en plein ça ! C’est quand même un peu fort quand je dis de cet homme qu’il espère, une fois tranché, que les tranches se recollent d’elles-mêmes ! Ça veut dire qu’on peut tout faire et qu’il y aura toujours une manière de réparer les dégâts. Ou de tenter de les réparer approximativement… Ça veut dire qu’en autant qu’on répare, efficacement ou pas, en autant qu’on puisse cocher sur un formulaire qu’on a tenté de réparer, à telle heure, telle date, on n’a plus de responsabilité. Nos systèmes bureaucratiques, à l’université par exemple, me font penser à ça…




Dans mon rêve de la nuit dernière, il était question d’un animal. Habituellement, quand je rêve à un animal, je suis envahie par la peur qu’il m’agresse, qu’il me saute au visage, qu’il me morde. Le seul fait de le voir, de le savoir vivant dans mon environnement immédiat, me donne une sacrée trouille. Rêver à un animal, n’importe lequel de n’importe quel âge, c’est rêver à une menace, à un danger, à un risque d’attaque. Parfois il m’attaque bel et bien, et c’est alors dans un sursaut terrible, en état de panique, que je sors du sommeil.
Jour 923
Plusieurs de mes photos prises aux USA sont floues.
Je me demande comment ça se fait que je cherche tant ma voie. Que je me demande en rêve ce qui me définit : suis-je une professionnelle, une étudiante, une mère, une tentative d’artiste, suis-je sur le marché du travail ou déjà retraitée ? J’ai l’impression de ne m’être pas réalisée. D’être encore à la recherche de ma raison de vivre. Ma vie ne serait que ce qu’elle a été jusqu’ici ? Aucune mention d’honneur, aucune reconnaissance particulière ? Ça fait plusieurs années maintenant que je fais ce rêve. Je le faisais du temps que je travaillais à l’université, les dernières années.
Une part de moi ne semble pas accepter la vacuité de mon état : je ne travaille plus, pourtant je suis encore jeune, j’ai beaucoup étudié pour aboutir à pas grand-chose sur le plan de la carrière, je suis une semblant de peintre, une semblant d’écrivaine, je suis la compagne de Denauzier dans une relation récente alors qu’à nos âges plusieurs sont en couple –et fiers de l’être– depuis plus de trente ans…
– C’est elle, l’artiste de la famille, a dit papa en me présentant à son ami lors d’un repas au restaurant vendredi dernier.
Je me suis fait la réflexion qu’effectivement on me qualifie comme ça, l’artiste, en raison de mes comportements distraits et de ma difficulté à avoir un esprit pratique.
– Comment m’appellerait-on, si j’étais issue d’une famille dans laquelle on compte de vrais artistes ?, me suis-je demandé.
– L’artiste manquée, bien entendu, fut ma réponse.
On dirait que je ne peux accepter que ma vie ne soit que ça : du temps heureux qui se déroule sans heurts dans une relation aimante avec un homme bon. Du temps heureux à la campagne dans un environnement magnifique. Du temps passé à lire, à écrire, à peindre, à cuisiner, à m’occuper de mes proches. Du temps encore, surtout ces derniers jours que je suis malade, à écouter des films à la télévision le soir.
Plus jeune, mais j’imagine que c’est pareil pour tous les jeunes, je me voyais entamer une carrière prestigieuse, je vivais le temps présent en sentant qu’il ne s’y passait rien parce que le moment d’entamer la carrière prestigieuse n’était pas encore arrivé. Je vivais, donc, en attendant. En attendant que la vraie vie arrive et qu’elle m’éblouisse de ses mille possibilités.
– Voyons voir, me disais-je encore, quelles sont mes carrières possibles. Serai-je musicienne ?, me demandais-je à cette époque de mes premières années au conservatoire de Québec.
Or, le seul fait de m’imaginer jouant de la guitare devant des gens me faisait claquer des genoux. Non, je ne serai pas musicienne, était ma conclusion. Mais alors quoi ? Ai-je des talents ? Je n’avais pas encore vingt ans, à cette époque, et je ne savais pas que j’allais me tourner vers la littérature. Il aurait fallu, pour que ma vie se dessine avec plus d’ouverture, que je prenne conscience de mon fondamental manque de confiance. Il aurait fallu que je le prenne comme partie prenante de ma vie, que je travaille avec lui pour m’en faire un ami. À la place, j’attendais le jour où, me levant de bon matin, ma situation serait miraculeusement changée. Par une opération du saint-esprit, je me lèverais ce jour-là sûre de moi, affirmée, pas arrogante, juste confiante.