
Le plus beau coq que j’ai vu dans ma vie.
Je n’ai pas été capable de travailler sur mon grand format aujourd’hui. J’ai peut-être passé trop de temps cette semaine à regarder des volatiles excessivement beaux, comme celui ci-contre, et du coup je ne me sens pas à la hauteur. Il faut dire aussi que la toile de grand format est déjà montée sur un cadre de bois et cela rend le travail difficile. Comme je n’ai pas de chevalet, je me retrouve courbée et à bout de bras pour peindre le milieu de la surface, ce n’est pas agréable. J’ai quand même réussi avec un chiffon mouillé et un pinceau à tracer la forme d’un animal qui aurait disons la tête d’un pélican et le corps aussi rond que la lune à la pleine lune. Je mentionne avoir utilisé un chiffon parce qu’il m’a fallu recommencer plusieurs fois, donc effacer en le frottant le trait que je venais de tracer, recommencer, m’éloigner, revenir, n’être pas satisfaite, etc. Le corps lune et la tête pélican sont reliés par un cou très mince que j’ai pensé garnir, d’une certaine manière, de plumes supplémentaires, comme si l’animal déployait ses ailes vers l’arrière. Malheureusement, j’ai obtenu les ailes d’un ange, elles étaient trop grosses, trop hautes, alors je les ai recommencées elles aussi. Lorsque mon sujet est tracé, d’habitude je suis contente et encouragée, il ne me reste qu’à garnir mes masses, je sais où je m’en vais. Cette fois-ci, les masses me plaisent telles qu’elles sont à cause des coups de spatule qui ont créé de belles textures, et en même temps je ne peux pas me contenter de simplement tracer un animal fantastique en ne travaillant pas les volumes, c’est comme si je publiais un livre qui ne contiendrait qu’une page de texte. Peu avant de m’attaquer à mon volatile, je suis allée à la toilette et mon regard est tombé sur une toile, vieille comme Mathusalem, qui décore un des murs de la salle de bain. Croyez-le ou non, je suis revenue dans mon bureau avec cette toile et c’est là-dessus que j’ai travaillé. La toile est composée de formes ovales et rondes qui se croisent et suggèrent une sorte de rosace. Eh bien j’ai rempli des sections de rosace avec du noir une bonne partie de l’après-midi, en ne sachant pas où l’aventure allait me mener, et en ne le sachant pas davantage ce soir. Je me suis aussi lancée dans un petit format, quand j’ai considéré que j’avais assez tracé de noir, petit format sur lequel j’ai essentiellement déposé des amas d’acrylique. Puis, ce soir, j’ai découvert un bandeau de canevas sur lequel j’ai travaillé avant Noël et que j’aimerais continuer de transformer. Cela veut dire, et c’est la première fois que cela m’arrive, que j’ai quatre toiles en chantier en même temps. Je ne sais pas si ça veut dire que je m’éparpille, mais je choisis d’interpréter la chose positivement. Après tout, quand j’étudiais en littérature à l’université, je n’attendais pas d’avoir fini un livre pour en commencer un autre, j’en commençais trois ou quatre en même temps et je passais au travers en les alternant.
C’est l’anniversaire de Bibi aujourd’hui, 61 ans.

Jour 907
Format 30"X53".
Mes lecteurs ne me croiront pas. Denauzier pour sa part n’en est pas revenu. J’ai couvert ce matin de restants de couleurs la toile ci-contre de grand format sur laquelle j’ai travaillé pendant des heures en 2014. Il n’en reste plus rien.
– Tu détruis comme ça ton travail, pas de problème, on efface et on recommence ?, a demandé mon mari, la voix tremblante, parce qu’il craint que je fasse la même chose un jour avec notre vie conjugale.
– J’ai conservé une photo, ai-je répondu pour le rassurer, il en restera toujours quelque chose.
– Tu n’aimais pas ta toile ?, s’est inquiété mon mari.
– Elle était trop sage, trop minutieusement peinte sans élan…
– Il ne faut pas condamner pour autant la minutie, a poursuivi Denauzier. Regarde mon garage, toujours à l’envers, justement parce que je ne suis pas minutieux, je lance tout à terre, je ne fais pas attention, ton frère a raison quand il dit que mes affaires ne sont pas en bon état…
– J’ai pensé que je pourrais transformer cette toile en en couvrant seulement la portion bleue, sans toucher au reste, mais après avoir essayé je me rends compte que ce n’est pas possible.
– Tu es dans un autre esprit, j’imagine, a suggéré mon mari.
J’ai été surprise de constater que c’est en plein ça, je ne suis plus dans l’esprit de cette forme de travail. Mon mari a tout compris.
– Exact. Je suis dans un autre esprit, mais je ne sais pas pour autant dans quel esprit je suis. Ces derniers jours, ai-je ajouté, je voulais peindre à travers les formes existantes un animal surdimensionné, un hibou, par exemple, qui aurait occupé tout l’espace du bleu et dont le corps aurait été en partie caché par le motif déjà présent à l’avant-plan.
– C’est intéressant ! Mais tu as changé d’avis ?, a demandé Denauzier.
– Après, à la place d’un hibou, j’ai voulu créer un fond géométrique par une superposition de lignes qui auraient ressemblé à des lignes ascendantes et descendantes d’un graphique quelconque…
Ici, Denauzier n’a rien dit, ça veut dire que mon idée le convainquait plus ou moins.
– Puis j’ai mélangé dans un contenant les restants de verts qu’il y avait dans mes tubes à peu près finis, et j’ai pensé ne faire que des taches de vert sur le bleu, ici et là…
– Mais cela ne t’a pas plu.
– Pas vraiment. Ça ne faisait pas trois taches de vert que j’installais sur le bleu que l’envie m’a prise de tout couvrir sans réfléchir.
– Et c’est ce que tu as fait.
– J’ai voulu résister. Je me suis éloignée, je me suis demandé si je n’allais pas le regretter…
– Oh ! toi, a tout de suite dit mon mari, tu ne regrettes rien !
– Tu as raison, je suis revenue vers ma toile et j’ai tout couvert, d’abord avec les verts mélangés, puis avec tous les autres restants qui me sont tombés sous la main.
– Et maintenant ?, a voulu savoir Denauzier.
– Maintenant, rien. J’ai pensé que je pourrais faire un poisson énorme parce que certains mouvements de spatule ont laissé des formes ovales… Ensuite j’ai voulu reproduire un coq magnifique en m’inspirant d’une photo que j’ai trouvée sur Pinterest… Après je me suis dit que je pourrais tenter une approche mixte avec mes éternelles serviettes de table, d’autant qu’il ne me reste pas beaucoup de tubes de couleurs et que je ne me sens pas assez en forme pour aller en acheter… Puis je me suis rappelé que c’est toujours compliqué pour moi d’essayer de tracer des formes figuratives. Puis dans un mouvement d’écœurantite je me suis dit que je me donnais la journée pour arriver à un résultat fini, et qu’un résultat fini n’a pas besoin d’exiger des heures et des heures de travail de moinesse.
– Donc ?, s’est enquis mon mari.
– Rien, je ne fais rien, je ne sais rien, je ne veux plus y penser.