
Balai, Swiffer, Swiff.
Mon frère n’appelle pas mon mari par son prénom, ou alors rarement, il l’appelle Monsieur Sourire, parce qu’il trouve qu’il ne sourit pas souvent. Il a surnommé Rambo le gros véhicule que nous sommes allés chercher en Colombie-Britannique. Dans sa bouche, ma sœur devient Agathe ou Tantine. Mon frère est Swiff, un diminutif de Swiffer, en référence à un balai, car lorsqu’il était à l’école primaire, mon plus jeune frère avait une coupe de cheveux qui pouvait faire penser à un balai de paille, d’autant qu’il avait les cheveux blonds. Quand j’ai atteint pour ma part mes dix ans, par un effet de glissement sonore à partir de mon prénom Lynda, je suis devenue Lynn Doyle, à savoir une jeune fille boulotte qui était dans la classe des grandes pattes, en deuxième année, pas très jolie, à grosses lunettes épaisses. Assez rapidement, Lynn Doyle est devenue la grosse Doyle. La compagne de mon père portait le nom de Saturne parce qu’elle s’intéressait à l’astrologie.
Les mots sortent de la bouche de mon frère naturellement déformés. Avec les années, les surnoms se sont faits moins râpeux, ils nous écorchent moins. De grosse Doyle –j’étais la plus écorchée–, je suis passée à Bouzette, qui est un mot inventé par mon père, et qui m’a été attribué parce que petite je pleurais et je boudais tout le temps.
Hier, au cours de notre soirée de seulement les quatre enfants, nous avons joué aux cartes. Nous étions donc, autour de la table : les grandes pattes, Swiff, Agathe et Bouzette. Nous avons eu droit à une nouvelle invention de la part des grandes pattes. Pour désigner le fait de fournir aux cartes avec la couleur demandée, mon frère nous a sorti la jolie perle de la fournissation.
– Tu joues un sept de trèfle ?, s’est étonnée Agathe, à un moment donné.
– Je me conforme à la fournissation, a répondu les pattes.
– Il a raison, a répondu Swiff, c’est trèfle demandé.
Je perds presque tout le temps lorsque nous jouons aux cartes. Nous avons joué deux parties, j’ai vraiment perdu à plates coutures à la première partie, et avec modération à la deuxième partie.
Pendant le repas –rappelons-nous que j’avais cuisiné du porc– nous avons parlé de tout et de rien. Nous avons écouté la musique du film Le parrain, le solo de trompette. Nous interrompions notre conversation pour nous exclamer que les côtes levées étaient exquises. J’avais l’impression, compte tenu que je suis rarement dans le temps présent mais toujours extrapolant ou remontant le temps, j’avais l’impression que nous étions en étape préparatoire au décès de papa. Je me disais que nous étions en train de vérifier tous les quatre si nous allions avoir envie de nous voir, lorsqu’il ne restera que nous. Aurons-nous plus ou moins envie de nous voir ? Ressentirons-nous le besoin d’être encore plus soudés ?
Mon frère les pattes, justement en lien avec le décès, portait des vêtements superbes dont il a fait l’acquisition l’été dernier, pour assister aux funérailles de mon oncle. J’ai demandé à Bibi Agathe de prendre une photo de nous, grandes pattes et Bouzette, tellement j’étais fière d’avoir un frère si beau. Sur la photo, j’apparais vieillotte, un peu tassée sur moi-même, alors que mon frère est resplendissant d’énergie. Le temps que ma sœur sorte son appareil photo, j’ai glissé ma main dans celle –géante– de mon frère. Il l’a gardée dans la sienne. J’ai beau être son aînée de trois ans, je me sentais fillette comme si j’avais cinq ans.

C’est l’anniversaire de Bibi aujourd’hui, 61 ans.

Jour 907
Format 30"X53".
Mes lecteurs ne me croiront pas. Denauzier pour sa part n’en est pas revenu. J’ai couvert ce matin de restants de couleurs la toile ci-contre de grand format sur laquelle j’ai travaillé pendant des heures en 2014. Il n’en reste plus rien.
– Tu détruis comme ça ton travail, pas de problème, on efface et on recommence ?, a demandé mon mari, la voix tremblante, parce qu’il craint que je fasse la même chose un jour avec notre vie conjugale.
– J’ai conservé une photo, ai-je répondu pour le rassurer, il en restera toujours quelque chose.
– Tu n’aimais pas ta toile ?, s’est inquiété mon mari.
– Elle était trop sage, trop minutieusement peinte sans élan…
– Il ne faut pas condamner pour autant la minutie, a poursuivi Denauzier. Regarde mon garage, toujours à l’envers, justement parce que je ne suis pas minutieux, je lance tout à terre, je ne fais pas attention, ton frère a raison quand il dit que mes affaires ne sont pas en bon état…
– J’ai pensé que je pourrais transformer cette toile en en couvrant seulement la portion bleue, sans toucher au reste, mais après avoir essayé je me rends compte que ce n’est pas possible.
– Tu es dans un autre esprit, j’imagine, a suggéré mon mari.
J’ai été surprise de constater que c’est en plein ça, je ne suis plus dans l’esprit de cette forme de travail. Mon mari a tout compris.
– Exact. Je suis dans un autre esprit, mais je ne sais pas pour autant dans quel esprit je suis. Ces derniers jours, ai-je ajouté, je voulais peindre à travers les formes existantes un animal surdimensionné, un hibou, par exemple, qui aurait occupé tout l’espace du bleu et dont le corps aurait été en partie caché par le motif déjà présent à l’avant-plan.
– C’est intéressant ! Mais tu as changé d’avis ?, a demandé Denauzier.
– Après, à la place d’un hibou, j’ai voulu créer un fond géométrique par une superposition de lignes qui auraient ressemblé à des lignes ascendantes et descendantes d’un graphique quelconque…
Ici, Denauzier n’a rien dit, ça veut dire que mon idée le convainquait plus ou moins.
– Puis j’ai mélangé dans un contenant les restants de verts qu’il y avait dans mes tubes à peu près finis, et j’ai pensé ne faire que des taches de vert sur le bleu, ici et là…
– Mais cela ne t’a pas plu.
– Pas vraiment. Ça ne faisait pas trois taches de vert que j’installais sur le bleu que l’envie m’a prise de tout couvrir sans réfléchir.
– Et c’est ce que tu as fait.
– J’ai voulu résister. Je me suis éloignée, je me suis demandé si je n’allais pas le regretter…
– Oh ! toi, a tout de suite dit mon mari, tu ne regrettes rien !
– Tu as raison, je suis revenue vers ma toile et j’ai tout couvert, d’abord avec les verts mélangés, puis avec tous les autres restants qui me sont tombés sous la main.
– Et maintenant ?, a voulu savoir Denauzier.
– Maintenant, rien. J’ai pensé que je pourrais faire un poisson énorme parce que certains mouvements de spatule ont laissé des formes ovales… Ensuite j’ai voulu reproduire un coq magnifique en m’inspirant d’une photo que j’ai trouvée sur Pinterest… Après je me suis dit que je pourrais tenter une approche mixte avec mes éternelles serviettes de table, d’autant qu’il ne me reste pas beaucoup de tubes de couleurs et que je ne me sens pas assez en forme pour aller en acheter… Puis je me suis rappelé que c’est toujours compliqué pour moi d’essayer de tracer des formes figuratives. Puis dans un mouvement d’écœurantite je me suis dit que je me donnais la journée pour arriver à un résultat fini, et qu’un résultat fini n’a pas besoin d’exiger des heures et des heures de travail de moinesse.
– Donc ?, s’est enquis mon mari.
– Rien, je ne fais rien, je ne sais rien, je ne veux plus y penser.