Jour 819

Je vis dans le passé, c’est le moins qu’on puisse dire. Toujours à ressasser les regrets de mes comportements tourmentés à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Pour me sortir du ressassage du temps d’autrefois, je vais m’en tenir aujourd’hui au récit de ce que j’ai fait hier soir et ce matin.
D’abord, je dois préciser que je suis à Joliette en ce moment, je tiens compagnie à papa pendant l’absence de deux jours de Bibi. Après avoir pris soin de lui toute la journée d’hier lundi, je ressentais le besoin d’aller me dépenser physiquement. Il était rendu neuf heures le soir. Une fois papa au lit, je suis donc allée marcher au centre-ville et encore un trottoir par-ci et un autre par-là pour augmenter le nombre de pas. Je suis passée ce marchant devant le commerce de Jeanne Robert, une fleuriste qui ferme boutique pour prendre sa retraite –et peut-être aussi parce que les affaires tournaient moins rondement ces dernières années, si je me fie au manque de vitalité qui sévit dans les commerces avoisinants. Je suis revenue à la maison vers dix heures, j’ai vérifié que papa faisait dodo, j’ai fermé la lumière dans son salon, je suis venue écrire mes textes.
Ce matin, première heure, j’étais prête à aller fouiner chez la fleuriste, le cœur porté par l’espoir de trouver plusieurs articles à très bons prix.
– Tout est réduit à 70%, m’informe la propriétaire alors que je mets les pieds dans le grand local aux trois-quarts vide.
– Même les orchidées ?, ai-je demandé, les regardant qui attendaient leur tour d’être achetées dans une boîte qui traînait par terre.
– Même les orchidées, m’a répondu une autre voix, une voix jeune qui provenait du corps d’une jeune femme sympathique.
Après avoir reçu un petit cours sur la manière de les entretenir, j’ai décidé d’en acheter une pour la modique somme de 6$. Voici l’essentiel du cours qui m’a été donné : il ne faut pas les bichonner, les aimer, les dorloter. Il est en effet préférable de les oublier dans un endroit idéalement frais –le bord d’une fenêtre orientée au nord semble être un bon choix, en tout cas c’est là que je compte placer la mienne une fois de retour à la maison de St-Jean-de-Matha. On les arrose une fois par semaine en les laissant baigner dans l’eau pendant une heure, voire au-delà d’une semaine si les copeaux de bois dans lesquels elles poussent sont encore un peu humides, en ce sens qu’il faut attendre qu’ils soient complètement secs. J’ai acheté aussi des cache-pots, des pots de grès et une autre plante grasse dont le nom m’échappe.
– Celle-là, m’a dit la dame sympathique, vous ne vous en occupez pas. À la limite, si ça vous tente de mettre un quartier d’orange ou de pomme dans la terre, vous allez peut-être la faire fleurir.
La plante est dans le logement de papa qui dort en ce moment, alors je n’irai pas la chercher pour pouvoir en donner le nom, je ferai ça une autre fois. J’ai encore 818 textes à ma disposition, de toute façon, pour décrire cette nouvelle acquisition.

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Jour 820

thééé

L’art de lire dans les feuilles de thé, aussi appelé tasséomancie.

Sur cette remarque que j’entendais distinctement dans mon rêve –Le terrain ne restera pas vacant longtemps–, je croisais une amie au Métro d’alimentation. Il s’agit d’une femme très belle dans la vie réelle, qui ne s’est jamais maquillée. Or, dans mon rêve, elle portait une ligne d’eye liner sur les paupières qui lui remontait en spirale sur les tempes. Cela mettait son regard en valeur. Alors que je m’apprêtais à lui dire que son maquillage était des plus réussi, François me tirait par la manche. Il voulait me tirer par la manche, devrais-je écrire, parce que je portais un vêtement léger dépourvu de manches et, d’ailleurs, j’avais la chair de poule dans le rayon des fruits et légumes. Il s’empressait d’enlever sa veste pour me la tendre.
– Les photos de mes deux filles sont dans la poche intérieure de ma veste, me disait-il, mais la fermeture éclair est brisée et on ne peut plus l’ouvrir.
– Avec Emma, me disais-je dans ma tête, cela fait trois filles. Avec moi, ajoutais-je, cela fait quatre personnes de sexe féminin pour une seule personne de sexe masculin.
Mon amie du comptoir des oranges arrivait sur ces entrefaites pour me proposer une tasse de thé. Je remarquais en la voyant s’approcher qu’elle portait une paire de pantalons dont les jambes étaient différentes, une jambe était faite en toile brute de denim et l’autre en coton léger imprimé vichy.
– Dans le fond de la tasse, me disait-elle, tu sauras lire quel est ton avenir.
– En lisant dans les feuilles, tu veux dire ?
Mon amie ne répondait pas.
– Je ne peux pas lire dans les feuilles, m’exclamais-je, c’est du thé en sachet !
Mon amie me souriait d’une manière énigmatique et repartait vers ses oranges. Je tournais la tête à la recherche de François qui avait disparu. Je m’adressais alors à une cliente qui passait à côté de moi. Je lui demandais si elle savait comment on pouvait lire son avenir dans une tasse qui contenait non du thé en feuilles mais du thé en sachet.
– Franchement, madame, démerdez-vous !, me répondait-elle en s’éloignant aussitôt.
– Et si vous commenciez par la boire ?, ajoutait-elle en tournant la tête dans ma direction sans pour autant s’arrêter de marcher.
Je regardais ma tasse, je la portais à mes lèvres, je constatais que le liquide n’était pas trop chaud et, presque contente d’obéir à la dame, je l’avalais d’un trait.

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Jour 821

thééé

La tasséomancie ou comment lire dans les feuilles de thé.

Mon premier amoureux s’appelait François. L’amoureux de quand j’avais quinze ans, auquel je rêve régulièrement depuis plus de quarante ans.
Voici ce qui se produisait dans mon rêve de la nuit dernière. François venait vers moi, épuisé d’avoir travaillé jour et nuit pour venir à bout d’un dossier majeur. Il me demandait ce que j’en pensais.
– Qu’est-ce que tu en penses ?, étaient ses premiers et seuls mots, alors que nous nous retrouvions après des années de séparation.
Dans les rêves, en effet, le temps est élastique. On peut être jeune –nous entamions la vingtaine– et avoir traversé des années de séparation à n’en plus finir.
Je comprenais, parce que dans un rêve on peut tout comprendre sans le moindre effort, que François me demandait mon avis par rapport au fait qu’il avait excessivement travaillé, et ce dans des conditions stressantes car le temps lui avait manqué. Les gens autour de lui semblaient critiquer cette forme d’excès et il voulait peut-être se faire rassurer.
– J’en pense, était ma réponse, que toi et moi sommes des artistes et que ce n’est pas tout le monde qui peut nous comprendre.
Sur ces mots qui apparemment lui faisaient le plus grand bien, il s’étendait sur moi de tout son long, les bras en croix, dans un irrépressible soupir de soulagement. Nous formions un sandwich crucifix, en ce sens que j’étais la tranche du dessous, déjà étendue les bras en croix, et il ajoutait par sa personne la tranche du dessus. Entre les deux tranches, quelle était la garniture ? De l’amour pur.
Une fois remis de son épuisement, François me parlait de tout et de rien, et parmi tous les petits riens de notre conversation, il me signalait qu’il ne portait pas d’anneau à l’annulaire gauche parce qu’il attendait que je me décide à l’épouser. Il me disait cela nonchalamment tout en époussetant la surface d’un meuble. Je n’en croyais pas mes oreilles. Comment des mots si lourds de conséquences pouvaient-ils m’être adressés ?
Je me rendais compte, statufiée pendant qu’il continuait d’épousseter, que j’étais trop jeune pour pouvoir m’engager. J’évaluais avec frayeur le nombre d’années qui allaient s’accumuler jusqu’à ce qu’on atteigne la soixantaine. Il y en avait trop, je ne serais pas capable de tenir le coup.
J’étais trop jeune pour m’engager parce que je ne croyais ni en moi, ni en lui, ni en l’amour. Je ne croyais en rien, finalement.
Je me rendais compte aussi qu’il me faudrait attendre tellement longtemps avant de m’aimer et d’être capable d’aimer quelqu’un d’autre en retour, que la vie risquait de se dérouler sans moi. Immobile, je la verrais se dérouler sous mes yeux, les pieds figés au beau milieu d’un terrain sec et vacant.
– Le terrain ne restera pas vacant longtemps, me disais-je en pensant à François, consciente qu’il voulait dès à présent construire sa vie.

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Jour 822

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Où il est écrit à gauche dans le Glamagazine que la jeune femme modèle s’appelle Xenia Deli et où apparaît à droite l’homme aux cheveux et barbe spaghettis.

J’écris ce jeudi le texte de demain vendredi parce que dès ce soir nous serons, Denauzier et moi, au chalet dans le bois sans connexion Internet, et ce jusqu’à lundi.
Lundi cependant je serai chez Bibi, j’y accompagnerai papa pendant deux jours, et je devrais, beau temps mauvais temps, avoir l’occasion d’écrire.
Justement parce que le temps passe et que mon mari, j’allais l’apprendre plus tard, m’attendait déjà dans l’auto à notre lieu de rencontre après nos déplacements respectifs, je me suis empressée de traverser la Place-Bourget pour me rendre, donc, à la bijouterie. J’ai demandé à la dame d’ajouter une maille à mon bracelet, j’avais les mailles supplémentaires avec moi, bien conservées dans un mini sachet. Elle est venue me faire essayer le bracelet allongé d’une maille, mais j’ai trouvé ça encore trop juste et je lui ai demandé d’ajouter une autre maille.
– Il me semble qu’il est grand en masse, m’a dit mon mari plus tard, en parlant du bracelet.
Nous étions assis à une terrasse devant, lui une bière, et moi un verre de vin.
– Regarde, je peux passer mon pouce entre le bracelet et le bras. Quand tu auras enflé pour l’équivalent de mon pouce, ma chérie, il va falloir que je t’amène à l’hôpital !
Je n’ai pas osé lui dire que la deuxième maille, c’était mon idée. C’était mon idée et il a fallu que la dame retourne à l’arrière-boutique pour faire l’ajout. Pendant ce temps, et c’est ici que je veux en venir depuis le début du texte 823, j’ai feuilleté une revue qui fait la promotion de bijoux Mi Moneda. En fait, ça ne s’appelle pas une revue. Il est écrit sur la page couverture qu’il s’agit d’un Glamagazine. On se lasse vite de le consulter, le Glamagazine, parce que c’est la même jeune femme, très belle bien entendu, qui porte les bijoux à toutes les pages, dans toutes les tenues et les poses possibles. Mais à une page publicitaire, je suis tombée sur un homme qui a des cheveux spaghetti et cela m’a sauvé la vie. J’appréhende en effet ma réaction lorsque je vais revoir ma toile, celle que j’ai plongée dans le lac le week-end dernier, celle qui m’a tant fait souffrir, celle pour laquelle j’ai tant cherché sans rien trouver. Apercevant les cheveux spaghettis, qui se prêtent bien à l’utilisation des crayons gel, je me suis dit que j’allais tout simplement, en abandonnant toute tentative d’originalité, reproduire cet homme, en beaucoup plus grand compte tenu du format de la toile. L’homme, au fil des tracés, va peut-être devenir une femme, et la grosse barbe va peut-être se transformer en un imprimé de robe floral…

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Jour 823

Après la cardiologue à l’hôpital de Joliette, j’ai voulu faire plaisir à mon Fitbit, alors je me suis rendue à pieds à la bijouterie Perreault du centre-ville y faire agrandir mon bracelet médical, pour rester dans le domaine de la cardiologie. Quand il fait chaud et quand je fais de l’exercice intense sur le tapis exerciseur, il finit par me serrer le bras au point d’y imprimer les mailles du bracelet. Ça fait longtemps que je désire remédier à ce petit inconfort, je dirais au moins un an. Ce n’est pas loin, la bijouterie par rapport à l’hôpital, à peine 3 000 pas. En cours de route, je me suis arrêtée à la seule tabagie que je connaisse. Je voulais faire plaisir à mon mari et lui acheter un cigare en cadeau de fête des pères en retard.
Le temps passe en titi et la tabagie ne change pas. Comme c’est la première fois de ma vie que j’achetais un cigare, je me suis fiée aux connaissances du tabagiste, un vieux monsieur auquel je vais demander, à ma prochaine visite, depuis combien de temps il passe sa vie derrière son comptoir. Il me semble que ça fait une éternité.
– Voici notre meilleur vendeur, me dit le vieil homme qui a l’air jeune, en pointant une boîte métallique de cigares de la Havane.
– C’est combien ?, ai-je demandé.
– Quarante-huit dollars.
– Trop cher, ai-je répliqué succinctement, encore en mode rencontre avec la cardiologue.
– Vous aimeriez peut-être alors un cigare à l’unité ?, m’a suggéré l’homme.
– Bonne idée ! Vous savez, c’est pour faire plaisir à mon mari qui n’est pas fumeur.
– Il devrait aimer celui-ci, a conclu l’homme en refermant son présentoir de cigares verrouillé.
J’ai voulu lui demander pourquoi il verrouillait mais ce sera pour la prochaine fois.
– Vous voudriez peut-être acheter un billet de loto ?, m’a demandé l’homme au moment où je m’apprêtais à payer mon cigare à six dollars.
Sa question m’a tellement surprise qu’encore une fois j’ai regardé l’homme en ne sachant si je devais opter pour un Oui ou pour un Non.
– Je n’achète jamais de billet de loto, ai-je répondu.
Le tabagiste s’apprêtait à me rembourser pour le seul achat du cigare lorsque j’ai changé d’avis, séduite par le fait de n’avoir pas vu arriver sa question qui était pourtant fort prévisible.
– Je vais en prendre un, finalement, lui ai-je dit.
Il ne m’a pas demandé si je choisissais avec Extra ou pas d’Extra. Écrivant ces lignes, je me dis que je devrai faire valider mon billet cet après-midi lors de mes courses maintenant habituelles du jeudi avec tantine.
Les temps changent ça n’a pas de bon sens. Encore à pareille date l’an dernier, tantine faisait ses courses avec son mari.

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Jour 824

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Le temps passe, la vie change, le coeur tient le coup.

Le temps passe. La vie change. Je suis allée hier à mon premier examen dentaire à la clinique de St-Félix. Je suis tombée sur une hygiéniste jeune qui porte le plus beau prénom, Emmanuelle, et qui porte aussi des extensions de cils et des ongles en gel. Je suis tombée sur un dentiste jeune aussi, plein d’énergie. C’est sûr que je n’ai pas profité d’une qualité de conversation comme j’en avais avec mon vieux dentiste à l’université, mais les temps changent, justement, et il faut s’adapter.
– J’essaierai d’avoir une conversation enrichissante avec quelqu’un d’autre, me suis-je dit, un peu piteuse en sortant de la clinique. Une chose est sûre, ai-je aussitôt ajouté à mon monologue intérieur pour me rasséréner, je ne profitais pas de ces paysages qui me plaisent tant, quand je me déplaçais sur le campus universitaire, entre le pavillon J.-A.-DeSève, où je travaillais, et le pavillon Principal, où pratiquait mon dentiste.
La vie passe. Le pavillon Principal s’appelle maintenant le pavillon Roger-Gaudry.
Qu’est-ce que j’entends par un paysage qui me plaît tant ? J’entends un chemin de ligne, j’entends un rang qui file droit devant et traverse des champs plats, comme il y en a à St-Félix ou à Ste-Élizabeth.
Hier le dentiste, aujourd’hui la cardiologue à l’hôpital de Joliette. Je suis dans la salle d’attente, je feuillette ma revue Parcours et je vois passer une petite dame, stéthoscope autour du cou, en sarrau blanc.
– Ce doit être elle, ma nouvelle cardiologue, me suis-je dit sans me tromper puisque c’est elle qui m’a appelée, plusieurs minutes plus tard.
Dans les cabinets des médecins et autres spécialistes, je me sens tellement lente en raison de mon articulation soignée et de mon inlassable recherche du mot qui sera le plus juste possible, que j’essaie de m’en tenir à des réponses courtes, de style Oui et Non, en essayant d’éviter les Peut-être.
– Vous avez eu un prolapsus ?, m’a demandé la cardiologue tout de go.
Je connaissais le mot, mais il m’a fallu quelques secondes pour me souvenir de sa signification, secondes pendant lesquelles la cardiologue me regardait, un stylo à la main, prête à cocher la case de son formulaire qui allait correspondre à ma réponse.
– Oui !, me suis-je presque exclamée, me rappelant que le prolapsus c’est le mot qu’utilisait mon cardiologue à l’Hôtel-Dieu pour parler, grosso modo, du souffle au cœur.
– Nous allons faire venir votre dossier du CHUM, m’a dit la dame, j’aurais besoin du nom de votre cardiologue.
– François, ai-je commencé, ou Jean-François… je ne me rappelle plus du nom de famille.
– Vous ne vous rappelez pas du nom de votre cardiologue traitant ?
– Non.
J’ai pensé ajouter que j’étais désolée de ne pas l’aider davantage, mais j’ai laissé faire, cela aurait requis un trop grand nombre de mots.
– Vous n’avez pas apporté votre liste de médicaments ?, a poursuivi la docteure.
– Je n’en prends que deux, de la Venlafaxine et du Coumadin.
– Le Coumadin, évidemment, pour éclaircir le sang. Et l’autre ?
– L’autre c’est un antidépresseur, la Venlafaxine, ai-je répété.
– Vous en prenez depuis longtemps ?
– Je dirais depuis bientôt vingt ans.
– Vous avez fait une grosse dépression ?
Là, j’ai regardé la dame, incapable de répondre Oui ou Non. Alors j’ai répondu ceci :
– Je n’allais pas très bien dans la quarantaine tellement j’étais épuisée, mais à aucun moment je n’ai été en congé de travail pour cause de dépression.
– Mais vous n’alliez pas bien, a-t-elle voulu vérifier.
– Je n’allais pas bien, ai-je répété.
La vie change. À Montréal, un jeune cardiologue homme. À maintenant Joliette, une cardiologue femme plus âgée que moi.
– Comment était ta rencontre ?, m’a demandé mon mari plus tard en après-midi.
– Très bien, ai-je répondu. Je vais être suivie à chaque année.
– La cardiologue est sympathique ?
– Ni sympathique, ni antipathique.
La vie change en continuant. À Montréal, je n’aimais pas mon cardiologue tellement il était sec et froid, presque bête, mais quand j’ai découvert que sa froideur cachait une grande timidité, je me suis mise à l’aimer.

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Jour 825

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Mandala pour calmer les esprits tourmentés.

Quand je ne vais pas bien, parce que ces temps-ci je ne peux pas dire que je me sente bien, je me lance dans des excès. Je me crée une liste titanesque de choses à faire et je n’ai qu’un seul but, me rendre au bout de la liste en un temps record après en avoir barré chaque item. Ainsi, hier matin, je n’étais pas en train d’entourer le saule d’un pourtour de roches pour qu’il se sente moins seul sur le grand terrain, devant la maison. J’étais en train de régler le cas du saule, en attendant d’aller régler le cas de l’érable –en lui faisant subir le même sort d’un pourtour de roches–, et après l’érable ce serait le bouleau. Le bouleau sous sa lourde chevelure héberge autour de son tronc les hostas de feu tonton et des hémérocalles qui sont sur le point d’être engloutis par les mauvaises herbes. Autrement dit, le bouleau, c’est un chantier plus costaud. Advienne que pourra, j’allais lui faire la passe à lui aussi dans la seule journée d’hier. Après le bouleau, d’ailleurs, j’allais aussi commencer à passer au tamis le gravier qui s’est accumulé non loin de l’abris de bois et je me voyais ainsi travailler, sans boire ni manger, jusqu’à l’arrivée de la nuit. Malheureusement, les bibittes sont arrivées bien avant la nuit, annulant tout projet de poursuite de jardinage. J’ai pu jardiner deux heures seulement, pendant qu’il ventait. Et aujourd’hui il pleut.
Ce week-end, comme, encore là, je n’allais pas bien, c’est ma toile qui m’a servi d’exutoire. La pauvre, elle s’est fait bardasser. Je l’ai grattée avec la seule brosse que j’ai trouvée dans notre chalet, une brosse à poils de fer, mais au moins la brosse était petite. Le grattage avait pour but d’enlever les lignes de couleur de mes crayons gel et d’enlever aussi une couche de pigments secs qui avaient durci en formant des mottons qui gênaient le passage du crayon à plusieurs endroits. J’ai versé quelques gouttes d’eau sur la surface de la toile pendant le grattage, mais, très vite, j’ai trouvé qu’il n’y avait pas assez d’eau, alors je suis sortie du chalet pour me rendre, malgré les bibittes, jusqu’au lac où j’ai plongé, oui oui, plongé ma toile dans l’eau. Elle en est ressortie dégoulinante de jaune indien, la couleur des pigments. Comme je tenais ma toile en me maintenant les bras dans les airs, des dégoulinures de jaune se sont répandues jusqu’aux coudes, tachant les manches de ma veste, et quand j’ai baissé les bras pour inverser l’effet des dégoulinures, celles-ci sont tombées sur mes baskettes. J’ai alors voulu déposer ma toile sur le quai de bois, d’ailleurs je l’y ai déposée, mais bien entendu j’ai taché le quai. En d’autres mots, bien que tout soit allé de travers, j’étais incapable de lâcher prise. Il m’a fallu traverser toutes ces étapes, avec ma toile, avant de l’appuyer sur un tronc pour la laisser sécher tranquille. Et aujourd’hui, à défaut de pouvoir me défouler sur les aménagements de rocailles et de plates-bandes de notre propriété, je vais aller suer sur le tapis exerciseur pendant une heure.

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