Jour 824

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Le temps passe, la vie change, le coeur tient le coup.

Le temps passe. La vie change. Je suis allée hier à mon premier examen dentaire à la clinique de St-Félix. Je suis tombée sur une hygiéniste jeune qui porte le plus beau prénom, Emmanuelle, et qui porte aussi des extensions de cils et des ongles en gel. Je suis tombée sur un dentiste jeune aussi, plein d’énergie. C’est sûr que je n’ai pas profité d’une qualité de conversation comme j’en avais avec mon vieux dentiste à l’université, mais les temps changent, justement, et il faut s’adapter.
– J’essaierai d’avoir une conversation enrichissante avec quelqu’un d’autre, me suis-je dit, un peu piteuse en sortant de la clinique. Une chose est sûre, ai-je aussitôt ajouté à mon monologue intérieur pour me rasséréner, je ne profitais pas de ces paysages qui me plaisent tant, quand je me déplaçais sur le campus universitaire, entre le pavillon J.-A.-DeSève, où je travaillais, et le pavillon Principal, où pratiquait mon dentiste.
La vie passe. Le pavillon Principal s’appelle maintenant le pavillon Roger-Gaudry.
Qu’est-ce que j’entends par un paysage qui me plaît tant ? J’entends un chemin de ligne, j’entends un rang qui file droit devant et traverse des champs plats, comme il y en a à St-Félix ou à Ste-Élizabeth.
Hier le dentiste, aujourd’hui la cardiologue à l’hôpital de Joliette. Je suis dans la salle d’attente, je feuillette ma revue Parcours et je vois passer une petite dame, stéthoscope autour du cou, en sarrau blanc.
– Ce doit être elle, ma nouvelle cardiologue, me suis-je dit sans me tromper puisque c’est elle qui m’a appelée, plusieurs minutes plus tard.
Dans les cabinets des médecins et autres spécialistes, je me sens tellement lente en raison de mon articulation soignée et de mon inlassable recherche du mot qui sera le plus juste possible, que j’essaie de m’en tenir à des réponses courtes, de style Oui et Non, en essayant d’éviter les Peut-être.
– Vous avez eu un prolapsus ?, m’a demandé la cardiologue tout de go.
Je connaissais le mot, mais il m’a fallu quelques secondes pour me souvenir de sa signification, secondes pendant lesquelles la cardiologue me regardait, un stylo à la main, prête à cocher la case de son formulaire qui allait correspondre à ma réponse.
– Oui !, me suis-je presque exclamée, me rappelant que le prolapsus c’est le mot qu’utilisait mon cardiologue à l’Hôtel-Dieu pour parler, grosso modo, du souffle au cœur.
– Nous allons faire venir votre dossier du CHUM, m’a dit la dame, j’aurais besoin du nom de votre cardiologue.
– François, ai-je commencé, ou Jean-François… je ne me rappelle plus du nom de famille.
– Vous ne vous rappelez pas du nom de votre cardiologue traitant ?
– Non.
J’ai pensé ajouter que j’étais désolée de ne pas l’aider davantage, mais j’ai laissé faire, cela aurait requis un trop grand nombre de mots.
– Vous n’avez pas apporté votre liste de médicaments ?, a poursuivi la docteure.
– Je n’en prends que deux, de la Venlafaxine et du Coumadin.
– Le Coumadin, évidemment, pour éclaircir le sang. Et l’autre ?
– L’autre c’est un antidépresseur, la Venlafaxine, ai-je répété.
– Vous en prenez depuis longtemps ?
– Je dirais depuis bientôt vingt ans.
– Vous avez fait une grosse dépression ?
Là, j’ai regardé la dame, incapable de répondre Oui ou Non. Alors j’ai répondu ceci :
– Je n’allais pas très bien dans la quarantaine tellement j’étais épuisée, mais à aucun moment je n’ai été en congé de travail pour cause de dépression.
– Mais vous n’alliez pas bien, a-t-elle voulu vérifier.
– Je n’allais pas bien, ai-je répété.
La vie change. À Montréal, un jeune cardiologue homme. À maintenant Joliette, une cardiologue femme plus âgée que moi.
– Comment était ta rencontre ?, m’a demandé mon mari plus tard en après-midi.
– Très bien, ai-je répondu. Je vais être suivie à chaque année.
– La cardiologue est sympathique ?
– Ni sympathique, ni antipathique.
La vie change en continuant. À Montréal, je n’aimais pas mon cardiologue tellement il était sec et froid, presque bête, mais quand j’ai découvert que sa froideur cachait une grande timidité, je me suis mise à l’aimer.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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