Jour 777

Qu’est-ce que je pourrais bien raconter d’intéressant en ce jour de triplé. Je suis allée lire le jour 888, pour m’inspirer. Il y est question d’une toile que j’ai remaniée. Le jour 999 est quant à lui le récit d’une journée tout à fait ordinaire. Je pourrais écrire que le temps passe et que la vie change, bien que ce ne soit un secret pour personne. Je suis au lac Miroir en ce moment, signe que le temps passe et que la vie change. Jamais je n’aurais imaginé, lorsque je travaillais à l’université, que j’allais un jour passer de longues journées dans la nature sauvage à n’entendre que le vent, le chant des oiseaux, la respiration de mon mari la nuit, et ma valve. Tantine est pour sa part seule dans sa petite maison de St-Alphonse, un peu plus capable que l’année dernière d’assumer sa solitude. Elle porte depuis peu une nouvelle monture de lunettes qui la rajeunit de dix ans, je trouve, mais quand je lui dis qu’elle a rajeuni de dix elle me répond qu’elle a bel et bien quatre-vingt-un ans, lunettes pas lunettes. Bibi entame une nouvelle vie puisqu’elle a perdu son voisin de palier. Les premiers jours ont été difficiles, elle entrait dans l’appartement de papa et se mettait à pleurer. Elle sait cependant retomber sur ses pieds. Elle est toujours retombée sur ses pieds. Elle est en train de vider les lieux pour qu’un nouveau locataire s’installe au plus vite. Elle m’a téléphoné tout à l’heure pour me demander si je désire conserver les causeuses en cuir de papa. Oui, je vais les conserver, elles vont venir résider au chalet du lac Miroir, comme ça un peu de papa sera visible matériellement, en ce sens qu’il est et sera toujours présent immatériellement dans mon cœur. Les premiers jours, j’imagine que les causeuses dégageront son odeur, mais assez vite, parce que la vie passe vite, l’odeur du chalet viendra prendre le dessus sur celle de papa. Pattes d’ours est mignon comme tout et le sera toujours, cela ne donne pas à penser que la vie change, cela installe plutôt dans le temps une caractéristique immuable, mais en fait sa vie a beaucoup changé ces derniers mois pour un ensemble de raisons qui lui appartiennent. Swiff fait sa vie aux États-Unis et n’est guère présent dans les folies que j’écris. Denauzier et moi nous disions justement ce matin en admirant le lac qu’il faudrait l’inviter ainsi que sa compagne. Papa est tranquille dans sa chambre au CHSLD, il boit du coca-cola et mange des gaufrettes et attrape des libellules imaginaires qui valsent gracieusement autour de lui. Je suis retraitée depuis plus de deux ans maintenant. J’essaie de bouger et de faire du sport pour vieillir le mieux possible. À cet égard, je voulais participer aux séances hebdomadaires de Zumba dorée qui ont commencé le 4 septembre dernier, mais d’une chose à l’autre j’en ai été empêchée et je le serai encore la semaine prochaine puisqu’il est déjà prévu que je passerai la journée auprès de papa. Ce jour de triplé je peux écrire ceci, que je ne pourrai peut-être pas écrire au Jour 666 : papa est encore vivant.

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Jour 778

Un-Fil-Rouge-Invisible-Nous-Relie....

Une poussière imaginaire ou un fil invisible.

Des quatre enfants que nous sommes, il y en a qui sont proches de papa et d’autres qui le sont moins. Je dirais que je suis celle qui est le plus en adoration.
Papa me disait avant-hier que ce n’est pas important que les repas du CHSLD soient bons ou pas bons. De toute façon, il ne mange plus beaucoup.
– Est-ce que tu aimes la nourriture ?, lui ai-je demandé, à la seule fin de meubler le silence.
– C’est très bon, mais en même temps ce n’est pas important, a-t-il répondu lentement, de son filet de voix qui me faisait tendre l’oreille.
– Qu’est-ce qui est important ?, lui ai-je demandé, à la seule fin, cette fois, d’entendre la réponse que je connaissais à l’avance.
– Les enfants, a-t-il évidemment répondu.
Lors de ma visite hier avec tantine, qui n’aura pas duré plus de dix minutes, papa a quand même eu l’occasion de nous dire qu’il n’était plus si pressé d’en finir.
– Chaque chose en son temps, a-t-il affirmé.
Dans la tranquillité de sa grande chambre, il n’est pas conscient qu’à l’extérieur la nature se déchaîne. Ouragans aux Antilles, tremblement de terre au Mexique lui passent dix pieds par-dessus la tête. Il est habité par d’autres images que celles qui sont diffusées par les médias.
– Il va y avoir une épluchette de blé-d’Inde, nous a-t-il dit hier, en regardant la lampe du plafond.
– Est-ce que c’est écrit sur une affiche ?, a demandé tantine, en se tournant en direction du regard de papa pour essayer de trouver l’affiche.
– C’est annoncé là, a répondu papa, en pointant le plafonnier.
Étant donné qu’il nous a donné congé assez vigoureusement, tantine et moi sommes parties sans trop lésiner sur les au revoir, j’ai hâte de te revoir, je t’embrasse et je t’aime. Tellement peu lésiné que tantine en a oublié sa canne sur le lit.
– J’ai oublié ma canne !, s’est-elle exclamée comme on mettait le pied dehors.
Je suis entrée la chercher et je n’ai pas pu résister à la tentation d’embrasser papa sur le front.
– Prends donc ça pour le mettre à la poubelle, m’a-t-il dit.
J’ai tendu la main et il y a déposé une poussière imaginaire, un fil invisible, un micro moustique improbable.
– Qu’est-ce que c’est ?, ai-je demandé. C’est tellement petit que je ne vois pas bien, ai-je eu le réflexe d’ajouter pour faire comme s’il m’avait bel et bien donné quelque chose.
– C’est difficile à dire mais il y en a partout, je n’arrête pas d’en ramasser, fut sa réponse.
– Est-ce que ça te dérange ?
– Bien sûr que non, ça m’occupe. De toute façon, ce n’est pas important, a-t-il ajouté.

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Jour 779

Papa m’a remise d’aplomb bien comme il faut. Du coup, je n’ai plus mal à la tête mais j’ai encore les yeux gonflés d’avoir pleuré hier (et un mini peu aujourd’hui). Je suis allée le voir cet après-midi, en compagnie de tantine. Je pense qu’une visite de deux personnes en même temps l’a fatigué. Au bout d’un moment, il a exprimé qu’une personne à la fois ce serait mieux. Je m’apprêtais à le laisser parler tranquillement avec tantine lorsqu’il a ajouté qu’il avait besoin d’être seul pour faire un somme. Il était assis sur son fauteuil roulant et buvait du coca-cola tout en mangeant des biscuits gaufrettes. Comme ce fut compliqué hier d’essayer de l’amener au lit, je ne me suis pas lancée là-dedans aujourd’hui. Tantinette s’est levée et a dit qu’on partait, mais qu’on reviendrait. J’ai voulu ajouter quelque chose, des mots d’amour, comme d’habitude, mais il m’a refroidie en me disant :
– Toi, tu peux y aller, je t’ai assez vue !
Sans blague, cela m’a ragaillardie, je me suis sentie rajeunir de dix ans ! Papa n’est pas encore mourant, il me donne des ordres, il sait ce qu’il veut, c’est merveilleux !

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Jour 780

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Ma plus récente toile. Crayons gel, serviettes de table en papier, acrylique. 32" X 23½ »

Cette nuit dans mon rêve il fallait que nous solutionnions un problème –comme papa qui était aux prises avec le sien, hier, par rapport à sa fin de vie. Nous étions en groupe, participant à un rallye. Le contexte n’était pas au plaisir et à la détente. Il fallait se dépêcher, jouer des coudes pour se faire une place, nous étions dans un climat de compétition qui me stressait. Le rallye se déroulait à Québec, d’où j’arrive, et où j’ai déjà participé à un rallye, il y a longtemps, avec les collègues, quand je travaillais comme rédactrice en informatique. Nous avions eu un plaisir fou.
Je découvrais que la femme qui évaluait les résultats des équipes, –une femme que j’ai connue au travail, qui était insupportable au travail mais adorable en privé–, affirmait ne pas donner tous les points aux mêmes participants. Elle s’efforçait de faire en sorte qu’il y ait beaucoup de gagnants. Cela me calmait et je trouvais, dans ce contexte, que le jeu devenait intéressant. Une des difficultés qu’il nous fallait surmonter consistait à porter des lunettes par-dessus des tampons de ouate qui nous cachaient les yeux. Il s’agissait de lunettes fumées. Une fois qu’elles nous tenaient à peu près sur le nez, on se faisait prendre en photo. J’étais, de mon équipe, celle qui portait les lunettes et un homme me prenait en photo. Au moment où il allait appuyer sur le déclencheur de l’appareil, un couple de touristes asiatiques se plantait derrière le photographe et me faisait des grimaces pour me faire rire. Le résultat de la photo était génial, j’affichais le plus beau sourire. J’ai fait la même folie justement à Québec, dans le sens inverse : un couple de touristes asiatiques, l’air sérieux, se faisait prendre en photo, je suis arrivée avec mes grimaces, ils ont ri en exprimant une surprise non feinte et la photo aura probablement été plus amusante.
Par la suite j’ai rêvé toutes sortes de choses mais ça s’arrête là pour le rallye.
J’ai encore mal à la tête d’avoir pleuré hier. Je retourne voir papa cet après-midi, mais le contexte sera différent, probablement moins lourd, parce que je serai accompagnée de tantine.
J’ai encore l’air du Largo de la symphonie de Dvõrák dans la tête.
Il pousse une fleur à ma violette africaine, qui vit avec moi dans mon bureau, c’est quasiment une résurrection parce que j’ai failli la noyer cet hiver.
Il pousse aussi de grosses marguerites jaunes à une vivace que tonton m’a donnée l’été dernier. Elle était assez chétive, il l’avait plantée dans ce qu’il appelait son jardin d’ombre. Or je pense que la plante a quand même besoin de lumière. Mon amie anglophone m’a dit que c’est une Black-Eyed Suzan, soit une Rudbeckie, mais la plante est drôlement grosse et haute par rapport aux Rudbeckies que je connais.
Ma lecture des lettres d’amour de François Mitterrand à Anne Pingeot est en suspens, mais le week-end dernier à la campagne j’ai lu un roman au complet, une sorte de Harlequin québécois qui tente d’élucider un meurtre commis en 1834 dans la ville de l’Assomption. Le personnage principal s’appelle Domitille. L’auteure, originaire de la région de Lanaudière, est Micheline Dalpé.
En me rendant en voiture voir papa hier, j’ai entendu Catherine Pogonat dire le titre du livre qu’elle lit en ce moment, un roman qui s’inspire de la vie de Nadia Comãneci, mais je n’ai retenu ni l’auteure ni le titre.

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Jour 781

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Chouchou et papachou, à l’époque des beaux jours.

J’ai passé une bonne partie de l’après-midi avec papa. Il n’a plus qu’un tout petit filet de voix. Je dois tendre l’oreille à quelques pouces de son visage pour comprendre ce qu’il dit. Le regard presque fixe, il parle très lentement, et ne termine pas toutes ses phrases. Voici quelques-unes des phrases qu’il a énoncées pendant que je lui tenais compagnie. D’abord, auprès d’une préposée qui lui versait un peu de coca-cola dans un verre :
– Je voudrais vous faire mes adieux madame, lui a-t-il dit.
– Vous ne voulez quand même pas partir ?, s’est exclamée la dame. Pour aller où ?
– Au ciel, a répondu papa. Enough is enough.
– Je te comprends papa, ai-je répondu.
J’étais assise à côté de lui et je lui tenais la main.
– Bien voyons donc, a répliqué la préposée, nous voulons vous garder avec nous, il ne faut pas vous décourager, et en plus vous allez de mieux en mieux !
La dame est partie et papa m’a dit :
– Ça ne règle pas mon problème.
– Quel problème ?, ai-je demandé, en me doutant bien de la réponse qu’il allait formuler.
– Le problème de m’en aller au ciel. Je ne sais pas comment faire. Voudrais-tu m’amener au lit, je vais faire un petit somme.
De peine et de misère j’ai réussi à l’amener au lit, c’est-à-dire à le soulever pour qu’il quitte son fauteuil roulant, à le tenir pendant qu’il franchissait une distance de cinq ou six pas pour une personne qui marche normalement. Une fois au lit, après quelques contorsions de ma part pour qu’il se retrouve à peu près centré sur le matelas, je suis allée m’asseoir et j’ai commencé à feuilleter une revue, pensant que papa voulait se reposer. Mais il ne semblait pas parti pour se reposer. Les yeux ouverts, il tripotait le bouton à la taille de son pantalon et il essayait d’attraper quelque chose dans les airs au-dessus de la barrière métallique de son lit.
– Que cherches-tu ?, lui ai-je demandé.
– Je me demande si je dois porter mes vêtements à la morgue. Penses-tu que je devrais me changer ?
– Bien, tes vêtements sont propres et il fait chaud dans la chambre. On devrait ne pas se lancer dans le changement de tes vêtements, c’est trop fatigant.
– Je pourrais peut-être attendre une semaine.
– Une semaine avant d’aller au ciel ?
– Oui, a-t-il soufflé très délicatement.
– C’est une bonne idée, ça nous permettrait, les quatre enfants, de venir te voir encore un peu…
– Avez-vous besoin de quelque chose ?, a demandé une autre préposée qui offrait des collations en passant de chambre en chambre.
– Je voudrais lui parler, m’a dit papa.
– Mon père voudrait vous parler, ai-je répété.
La dame s’est avancée.
– Je vous fais mes adieux, madame, je vais partir aujourd’hui.
– Vous pensez ?, a demandé la préposée. Nous vous aimons, nous ne voulons pas que vous partiez.
– Je disais à ma fille que je pourrais attendre une semaine.
– Ce serait mieux, a dit la dame.
– L’homme propose, et Dieu dispose, a conclu papa.
– Donc tu crois en Dieu ?, ai-je demandé, un peu moqueuse, pour alléger l’atmosphère.
Je commençais à avoir mal à la tête car lorsque je pleure j’ai mal à la tête et je pleurais pas mal. Assez rapidement ce fut l’heure de souper. J’ai amené papa à la grande salle où sont servis les repas.
– Je vais revenir demain, ai-je dit en lui embrassant le front.
Je me suis dépêchée de sortir, les sanglots dans la gorge. En mettant le pied dehors, comme ça, tout d’un coup, je me suis mise à entendre dans ma tête le thème du deuxième mouvement de la Symphonie du Nouveau Monde.

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Jour 782

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Corniche Rue du Petit-Champlain (et lever de lune).

J’ai voulu miser sur des valeurs sûres, lors de mon séjour à Québec, alors je me suis mise à chercher les endroits qui avaient traversé le temps pour les faire visiter à nos amis. Autrement dit, les endroits qui existaient déjà quand j’habitais la ville, il y a quarante ans. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvées à la pâtisserie Simon, rue St-Jean. Nous y avons acheté un croissant au massepain excessivement délicieux.
– Votre commerce existe depuis longtemps, n’est-ce pas ?, ai-je demandé à la dame qui nous servait.
– Depuis 71 ans, a-t-elle répondu, en se rattrapant aussitôt. Depuis 74 ans, en fait.
– Je venais ici quand j’étais étudiante, ai-je ajouté, même si je savais que ma phrase n’était d’aucun intérêt pour la dame. Vous êtes nouvellement propriétaire ?, ai-je ajouté.
– Non, le commerce est resté dans la famille.
– C’est curieux, il n’y a rien dans vos vitrines, ai-je remarqué, en me tournant en direction des vitrines vides qui donnent sur la rue.
– Nous n’avons pas besoin d’attirer les clients par nos vitrines. Notre réputation est faite et les gens connaissent bien nos produits, a-t-elle répondu.
De là, nous avons traversé pour aller regarder à travers les vitres du café Le Hobbit. J’ai voulu raconter à mon amie anglophone que le bluesman Bob Walsh avait fait ses débuts à cet endroit et que, comme la vie passe, il n’était pas susceptible d’effectuer un retour aux sources puisqu’il était décédé, mais je savais que mon amie ne connaissait pas Bob Walsh et plutôt que de me lancer là-dedans je nous ai laissées regarder à travers les vitres sans parler.
Un peu plus bas sur la rue St-Jean, nous avons effectué un arrêt obligé à l’épicerie J.A. Moisan. Nous y avons flâné pas mal. Fidèle à mes marottes, j’ai acheté trois paquets de réglisse noire de marques différentes pour que nous puissions les comparer. La meilleure à mon avis est la Panda, et la moins bonne est celle que le commerçant m’a hautement recommandée, une réglisse faite en Allemagne de la marque Haribo que j’ai trouvée trop sucrée.
Mastiquant nos réglisses en pigeant dans les trois sacs au gré de nos envies, nous avons poursuivi la descente de la rue St-Jean jusqu’à la porte du même nom qui nous fait entrer dans la partie fortifiée. Ici et là je reconnaissais une épicerie, un restaurant, mais d’un intérêt trop relatif pour nécessiter un petit topo historique.
– Arriverons-nous bientôt au Simons ?, m’a demandé mon amie qui voulait que sa fille dont j’ai tu la présence, or elle était avec nous, s’achète un vêtement ou deux.
Je n’ai pas eu le temps de répondre. Par un hasard lui aussi relatif, car le Vieux-Québec s’avère quand même un endroit restreint, nous sommes tombées sur les hommes, à savoir le mari de mon amie et mon propre mari. Comme il était passé 19 heures, et bien que nous ayons encore en bouche le goût de la réglisse, nous nous sommes mis à la recherche d’un restaurant pour souper.

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Jour 783

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La publicité me faisait dos dans le magasin Mary’s Popcorn. Mon doigt a appuyé de lui-même sur le déclencheur de mon appareil photo quand je l’ai aperçue.

Pendant que je m’extasiais le long de la rue des Remparts, papa aménageait dans ses nouveaux locaux au CHSLD de St-Jacques. Il y est pour quelque temps seulement, en attente d’une place permanente ailleurs dans la région. Dans les circonstances, j’ai envisagé –trois secondes–de ne pas aller en vacances à Québec pour me tenir proche de mes frères et sœur, mais finalement je suis allée m’épivarder et je pense que j’ai bien fait.
Je pensais à ce séjour récent dans la vieille ville pendant que je marchais ce matin sur mon tapis exerciseur. J’essayais de trouver la raison qui m’a fait me sentir si bien, comme si je planais au paradis. Était-ce le soleil auquel on a eu droit le jour de notre visite aux Remparts quand on sait que notre été a été pluvieux ? Était-ce le confort du AirBnB ? Ou sa localisation, à huit secondes à pied de l’escalier qui mène à la rue Petit-Champlain ? Était-ce le fourmillement des touristes et les jongleries des amuseurs de rue ? Était-ce la compagnie des amis anglophones qui savouraient de toute évidence leur séjour avec nous ? Était-ce le simple fait d’avoir à ma disposition encore un bon quart de vie sur terre pendant que papa en est à sa proche fin ? Était-ce le désir de m’étourdir pour ne pas me rendre compte que chaque seconde vécue me rapproche de ma propre fin ? Était-ce un retour aux sources vécu à travers un corps, le mien, qui est maintenant capable de savourer ? Est-ce que je ne décuplais pas mon plaisir pour me rattraper ? J’appréhendais quand même un peu ce séjour de quelques jours de nos amis quand on sait à quel point je parle mal l’anglais. Or, bien que parlant mal l’anglais et bien que cherchant mes mots à tout bout de champ, je ne me suis pas sentie limitée, je n’ai pas eu l’impression de n’avoir que cinq ans d’âge mental, et je ne me suis pas sentie épuisée, mais ressourcée, par le côtoiement de cette autre culture. Était-ce le fait de ne pas me découvrir épuisée qui me donnait des ailes ?
Du temps que mon ami André était vivant, mon ami André de St-Raymond-de-Portneuf, j’étais allée passer une journée dans le Vieux-Québec, sur les traces de mon passé. Il faisait très beau, c’était l’été, les touristes fourmillaient comme ça ne se peut pas. Les amuseurs de rue égayaient les lieux en masse. J’étais revenue épuisée chez André le soir, pourtant je n’avais pas eu à parler l’anglais…
Lorsque je mâche de la gomme, je n’en mâche pas un morceau mais six. Lorsque j’aime une chanson sur un CD, je ne l’écoute pas une fois mais vingt. Lorsqu’on lévite autant que j’ai lévité, est-il opportun de retourner vérifier que la magie opère toujours ? La réponse, il me semble, est non, mais mon penchant épicurien pourrait m’amener à faire le contraire, j’ai conservé les coordonnées du gîte…

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