Badouzienne 47

Chacun son imaginaire. Mon mari voit un dragon ou une tête d’indien parée d’une coiffe à plumes. Moi, ce que je vois en premier, c’est l’espace de couleur bronze en forme de pseudo-coeur tacheté de gouttelettes noires. Ou encore, au même endroit, une maman oiseau à long bec qui nourrit son bébé.

Mon mari n’est pas fou de mes toiles archi colorées, de mes petites lignes par-ci et ces autres par-là. Il préfère les toiles dont la gestuelle est affirmée et affranchie de la moindre hésitation. Il privilégie l’élan, la forme créée dans l’instant, sans que la pensée, l’intention, la réflexion ne viennent se pointer le nez. Il aime les toiles vierges sur lesquelles je verse mes restants de couleurs afin de ne pas les gaspiller. Je les étends vite fait, dans l’urgence de les retenir sur le canevas à grands renforts de coups de spatule, pour celles qui ont envie de s’étendre au-delà des bords, lorsqu’elles sont mélangées à de l’eau.

Dans le cas qui nous occupe ici, il n’y a que deux couleurs qui ont été mélangées : du bronze en arrière-plan et du noir. Créée tout juste hier, la toile est déjà accrochée au mur, dans notre entrée au toit cathédrale, afin que les invités de notre bientôt fête de Noël puissent s’extasier. Habituellement, ils s’extasient en mentionnant à quel point je maîtrise bien les couleurs. Je leur dirai cette année que je voulais imiter Pierre Soulages !

Probablement que je vais la compléter à un moment donné, dans un mois, dans un an… Peut-être pas non plus, si mon mari me dit qu’il l’aime et qu’il voudrait qu’on la conserve telle quelle. Il est une autre toile que mon mari aimait qui avait été faite dans le moment, en deux temps trois mouvements. C’est mon collaborateur littéraire Ludo qui en profite depuis que je la lui ai donnée.

Tout ça pour en arriver au fait que j’ai fait cuire deux pâtés au saumon et des carrés aux dattes, que j’ai emballé les cadeaux avec du papier recyclé et des bouts de ficelle, que j’ai vaqué à de petites occupations administratives et que je suis à peu prête à entrer dans la période des fêtes.

Une de ces petites occupations administratives avait trait à un code de validation que j’ai reçu par la poste et que je devais entrer sur le site sécurisé de mon Carnet santé pour accéder aux données me concernant. J’ai pu y lire le rapport de ma dernière imagerie médicale, à la suite de mon hémorragie cérébrale. Le vocabulaire utilisé est ésotérique pour une néophyte, mais j’ai bien compris la phrase finale, à l’effet que je ne devrais pas être à risque d’une récidive. Ça aussi, ça termine agréablement l’année.

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Badouzienne 46

Rompre la monotonie

Je me suis lancée ce matin dans la transformation d’une toile que j’ai couverte, il y a longtemps, de petites masses avec des crayons au gel scintillant. Je ne voulais pas me lancer là-dedans parce qu’il y a mille choses à faire en prévision des fêtes de Noël prochaines. Mais je me suis lancée là-dedans quand même. Je m’y prends toujours de la même manière, sur le frein, en me disant que je vais me faire plaisir pendant cinq minutes seulement, ou encore dix, puis je cède magistralement à la tentation et j’envoie promener les préparatifs.

C’était par une belle journée d’été, le coloriage, au chalet. Je m’étais installée dehors, sur la table à pique-nique, que je déplaçais au fur et à mesure que les rayons du soleil ne me réchauffaient plus les bras, l’idée étant, bien sûr, de maintenir mes bras sous les caresses des rayons le plus longtemps possible. Je n’avais fait rien d’autre, ce jour-là, que créer des masses avec le premier crayon d’un assortiment de cent qui me passait sous la main. Je n’étais habitée par aucun souci de composition.

Après avoir colorié pas mal, je m’étais rendu compte que le format de la toile était trop grand. En d’autres mots, mon envie de remplir des masses s’était assouvie avant que je réussisse à couvrir la surface entière. Je m’étais par conséquent rabattue sur des serviettes de table en papier, mes amies fidèles, sur lesquelles sont imprimées des sortes de méduses de couleur turquoise, comme en atteste la portion inférieure ci-contre.

En somme, avant l’ajout de ces lignes blanches, l’ensemble n’offrait rien d’autre que des masses mitoyennes qui reposaient les unes à côté des autres. La toile est demeurée suspendue à un bout de mur auquel ne s’attarde guère le regard, jusqu’à ce qu’une autre –les pattes du quadrupède– m’amène récemment à m’intéresser à ce bout de mur, en ce sens qu’il commence à manquer d’espace pour accrocher mes chefs-d’oeuvre.

Les lignes blanches, donc, ont le mérite de créer une fracture dans la tranquillité antérieure, d’apporter un deuxième niveau de sens. Il y a le fond et il y a maintenant, pour le même prix !, la forme blanche, indéfinie, qui s’y juxtapose. Pour obtenir cette forme, j’ai d’abord tracé du blanc en épousant les masses oblongues coloriées au gel, produisant par le fait même des lignes courbes, qui ne faisaient qu’entourer les couleurs sans rompre leur effet soporifique. J’ai alors eu l’idée de travailler en créant des angles, à partir de lignes plus ou moins droites qui se rencontrent. Cela fait toute la différence.

Je termine ainsi l’année 2021 en ayant bonifié un projet ancien. C’est déjà mieux que rien. Il me reste à placer le filin, derrière le cadre, dans le sens contraire puisque la version soporifique se lisait au format paysage, alors que la version améliorée se lit dorénavant au format portrait.

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Badouzienne 45

Acrylique, format 30" X 30"

Voici le quadrupède dont il a été question dans un texte précédent. Je me suis référée, pour obtenir un effet de ressemblance, à la photo d’un chevreuil, un de ceux qui vivent dans les environs de Longueuil et qui y sont trop nombreux. La photo apparaissait dans le journal Le Devoir.

En tentant de reproduire les pattes le plus fidèlement possible, je me suis rendu compte, à force d’avoir le nez sur la photo, que le bas du poitrail, entre les pattes avant, est doté d’un appendice, d’un amas de graisse, j’imagine. Cet appendice est très subtilement représenté sur ma toile.

J’ai passé une bonne partie du temps que j’ai consacré aux pattes, à me rendre compte, encore, pour m’en étonner ensuite, que les bottes que portent les cowboys dans les films américains qu’il m’a été donné de voir, sont directement calquées sur les pattes des quadrupèdes dotées d’ergots, comme le sont les pattes des chevreuils.

Les chevaux, je pense, j’en suis presque certaine, n’ont pas d’ergots derrière les tibias. Y a-t-il des chevreuils qui parcourent les vastes plaines américaines désertiques ? Je dirais que non, ces derniers ayant besoin d’une abondance de feuillages pour se nourrir. Pourquoi les cowboys, dont je pense Lucky Luke en bande dessinée, portent-ils des bottes à éperons ? Je ne tente aucune réponse, le sujet m’apparaissant trop vaste.

Je me désespère moi-même de mon absence généralisée de connaissances élémentaires. De technique aussi, bien sûr, dans le domaine du dessin. Plutôt que de me taper sur la tête, j’y vais pour une observation positive quant aux pattes arrières : je les trouve pas trop mal.

Je me suis demandé si je devais ajouter une queue à mon animal tronqué, d’autant qu’il y a de l’espace je dirais « vacant » sous l’arrière-train et au-dessus des foins. Cet espace aurait pu accueillir une manière de queue légèrement recourbée –pour ne pas ressembler à un manche de balai. À vrai dire, j’ai tracé une queue, pour aussitôt, pendant qu’elle était encore humide, la retirer avec un linge mouillé. J’aurais eu trop de lignes diverses à différencier à cet endroit déjà couverts de foins se déclinant à la verticale. De toute façon, les chevreuils n’ont pas de queue mais seulement, et encore ici je n’en suis pas sûre, une sorte de renflement.

Je m’expose à des difficultés telles, avec cette pratique de la peinture sur toile pour les capacités dont je dispose, que je n’aurais pas assez d’une vie –vingt fois sur le métier polissez votre ouvrage– pour arriver à des résultats disons acceptables. La contrepartie de cette affirmation, toute médaille ayant deux côtés, est que je ne m’ennuie jamais, mais je me désespère, je l’avoue, des fois de temps en temps.

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Badouzienne 44

J’ai été embêtée par un quadrupède tout l’après-midi. Comme j’aimerais être capable de maîtriser le dessin ! J’ai tracé une patte arrière, puis l’autre, en frottant mes lignes de contour avec un linge mouillé aussitôt tracées pour les enlever. Trop inclinée la papatte, trop large, trop étroite, trop maigre, trop raide comme une barre. J’ai fini par réussir celles de l’arrière-train, mais j’ai peiné pour les pattes avant. Après quelques heures d’acharnement, j’arrive à un résultat inégal : celles de l’arrière sont passablement réalistes, mais celles du devant font davantage penser aux jambes d’une danseuse de ballet en équilibre sur ses pointes. Pauvres pattes avant !

Depuis que j’ai été opérée, je m’amuse à dire ça, à propos de tout et de rien. Pauvre Denis Coderre qui a perdu ses élections pour une deuxième fois de suite. Pauvre Timothée Chalamet auquel on trouve une ressemblance avec Éric Zemmour. Pauvre Daniel Chiasson, dans District 31, qui se fait rattraper par la génération plus jeune des individus gestionnaires et procéduriers.

À propos de Timothée, justement, nous sommes allés hier soir, avec des amis, voir le film Dune de Denis Villeneuve. Cela m’a changée d’Aline/Céline. Ce n’est habituellement pas mon type de film, ces pétarades d’explosions diverses, ces coups donnés par maints assaillants, ces blessures et ces décès au combat. Je navigue plus à mon aise dans les eaux de la romance. Je considère pourtant que j’ai aimé le film. Si ma fille, par exemple, me demandait de l’accompagner pour aller le voir parce qu’elle ne l’a pas encore vu, j’irais volontiers.

Les trois-quarts des scènes sont tournées en clair-obscur, entre chien et loup, dans la pénombre dedans comme dehors, alors c’est fatigant pour les yeux, d’autant qu’on dirait que tout, des décors, est gris, ou noir, ou brun… Des effets sonores amplifient aussi les déflagrations et les mouvements dévastateurs du sable dans le désert. Alors c’est aussi fatigant pour les oreilles.

J’ai noté une invraisemblance, ou du moins un danger pour Timothée, lors d’une bataille qu’il doit gagner pour convaincre les gens du désert de l’intégrer à leur groupe, ainsi que sa mère. La lame d’un couteau très aiguisé lui frôle le corps à plusieurs reprises, or notre ami Timothée n’y voit rien sous l’effet de certains rebonds et mouvements parce que ses cheveux trop longs lui tombent sur les yeux. Pour gagner ce type de combat de haut niveau, tous les sens sont sollicités et celui de la vue joue un rôle crucial. Je ne comprends pas que Denis Villeneuve ait laissé passer cette incongruité.

J’ai trouvé poétiques les longs voiles, de couleur taupe ou lin naturel, qui flottent au vent à l’occasion des scènes extérieures, portés sur des vêtements d’extraterrestres, de gladiateurs ou d’astronautes. Ils ont pour effet de protéger les protagonistes du vent violent et incessant.

J’ai trouvé désolant que l’histoire soit celle, millénaire, de guerres, d’affrontements, de conflits pour obtenir le pouvoir, pour régner, pour asservir les populations. Mais il semblerait que dans la deuxième partie de l’histoire, donc dans le film à venir qui complétera le premier, Timothée tentera d’installer des rapports différents entre les peuples afin qu’ils cessent de se tabasser. À suivre !

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Badouzienne 43

Aujourd’hui je suis Calder.

La photo ci-contre ne rend pas justice à l’élégance de mon mobile. Je l’ai fabriqué en retirant leur couvercle à des fioles de médicament. J’ai déposé çà et là des taches de couleur acrylique sur les couvercles et j’ai déposé des bouts de fil brun sur le tout, dans l’espoir que le fil devienne prisonnier du plastique fondu car j’ai mis ma mixture au four. Emmanuelle a fait l’équivalent à la garderie quand elle avait quatre ans, sous la supervision de son éducatrice bien entendu. J’ai fait cette oeuvre ultime en ne cessant d’entendre des airs de Céline/Aline dans ma tête, je me demande bien pourquoi.

Ce soir, entre 18 et 20 heures, la bibliothèque est ouverte, mais je ne m’y rendrai pas parce que la température ne m’incite pas à mettre le nez dehors. Je voudrais aller vérifier si mon livre est bien à la vue dans la section des nouveautés. Je pensais, justement aujourd’hui, poster ce tome 1 à mon éditeur bien-aimé, pour qu’il découvre que je n’ai pas cessé de m’intéresser à l’écriture. Je n’aurai pas l’occasion de lui causer cette surprise puisque j’ai appris ce matin, dans le journal, qu’il est décédé. Il n’avait que 73 ans. J’hésitais. Je me disais que si je lui envoyais le bouquin, je lui créerais probablement une surprise, mais je savais qu’il n’aurait pas le temps de le lire. Je n’hésite plus.

C’est étrange parce que j’ai été pas mal plus surprise d’apprendre récemment le décès d’une ancienne compagne du Conservatoire, toujours dans le journal, que le décès de cet homme éditeur. Pourtant, il était nettement plus important dans ma vie que l’ancienne compagne. Cette dernière menait une vie saine en ce sens qu’elle ne buvait pas, ne se droguait pas et n’a jamais touché à une cigarette. Quand je l’ai connue, nous avions toutes les deux dix-huit ans, elle était végétarienne et m’avait fait découvrir les vertus du sarrasin dans son petit appartement plein de charme du Vieux-Québec. Mon éditeur, lui, fumait depuis toujours et parlait à l’occasion de l’éventualité d’être un jour atteint d’un cancer du poumon. Est-ce, d’ailleurs, ce dont il est décédé ? Est-ce la raison pour laquelle j’ai reçu l’annonce de son décès avec autant de détachement ?

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Badouzienne 42

James DePriest, un des premiers chefs d’orchestre afro-américain. Il dirigea l’orchestre symphonique de Québec de 1976 à 1983.

Seigneur ! Je ne suis tellement pas rationnelle, logique, réfléchie.

Je me rappelle d’un échange entendu à la radio, il y a de cela des dizaines d’années. Un homme –je me demande si ce n’était pas James DePriest–, tentait d’expliquer pourquoi il n’avait pas été emballé par le film de Lelouch, Les uns les autres. Or, une femme –était-ce Chantal Joly ?– n’était plus capable d’arrêter de s’extasier, ne livrant cependant aucun contenu qui aurait fait découvrir le film aux auditeurs. Elle s’émerveillait tellement qu’elle en coupait la parole à James et cela m’avait énervée. C’est d’ailleurs, je pense, parce que cela m’avait énervée que je me rappelle de ce micro-événement.

Toujours est-il qu’hier, à l’occasion d’une petite fête entre amis, et à propos d’un autre film, récent celui-là, j’étais Chantal Joly en transe.

– Ne me dis pas que tu es allée voir le film Aline trois fois !, s’est exclamée l’invitée avec laquelle je conversais.
– Si. J’y suis allée trois fois. J’irais volontiers une quatrième fois, si tu te cherchais quelqu’un pour t’y accompagner, par exemple.
– Je n’irai jamais voir ce film, ne compte pas sur moi, a tranché l’invitée.
– Pourquoi ?, me suis-je étonnée.
– Imagines-tu les difficultés que tu rencontrerais si tu décidais d’aller faire un film en France sur, disons, Johnny Halliday ? Ce serait le parcours du combattant. Tu n’y arriverais jamais.
– Et ?, ai-je demandé sans réfléchir.
– Et il faudrait qu’on accueille avec plaisir le fait qu’une Française s’est permis de faire un film sur Céline ?
– Ce n’est pas un film « sur », ce n’est pas un biopic, un documentaire, un film biographique. C’est plutôt à prendre comme un film « librement inspiré de », ai-je suggéré.
– Je comprends les gens de la famille Dion de n’avoir pas apprécié, a ajouté l’invitée.
– Je ne comprends pas Julie (Snyder) de les avoir invités à son émission dans le seul but de dénigrer, ai-je répliqué.
– Si tu as aimé le film, c’est probablement que tu as aimé l’histoire, m’a dit la dame. Personnellement, je n’ai pas besoin de voir ce film pour connaître l’histoire de la vie de Céline, je la suis depuis des années, j’ai beaucoup lu à son sujet. De toute façon, le film est truffé d’erreurs, de faussetés.
– C’est une fiction, il faut faire attention.
– Justement, quand on veut faire une fiction, on fait une fiction, a décrété la dame. Ici, on raconte la vie de Céline en prétextant qu’il s’y greffe des éléments inventés pour excuser des inexactitudes, parfois grotesques, qui amusent Mme Lemercier.
– Moi je dirais que Valérie Lemercier aime tellement Céline qu’elle s’en est inspirée, tout simplement. Tu sais que je ne connais pas Céline, sa vie, ses chansons, je ne l’ai jamais suivie. Pourtant j’ai adoré le film, il ne s’en dégage que des sentiments positifs. C’est comme un conte de fée, ai-je résumé. Et j’aurai choisi, j’imagine, de me laisser porter par la magie, le rêve, la fantaisie…
L’invitée a soulevé les épaules en exprimant qu’elle ne changerait pas d’idée, mais en me demandant quand même :
– Qu’est-ce que tu as tant aimé ?
– Je ne sais pas. À un moment donné, dans une transition entre deux scènes, deux époques, on entend une chanson de Charlebois que je n’avais pas entendue depuis des années, ça s’intitule Long Flight. Ça m’a tellement fait du bien d’entendre l’extrait que j’en ai eu des frissons sur tout le corps et je me suis sentie immensément heureuse pendant quelques secondes.
– Tu aurais pu vivre la même euphorie dans n’importe quel film.
– C’est vrai. Tu n’as pas l’impression, ai-je enchaîné, de te couper d’un plaisir en décrétant que tu n’iras pas voir Aline ? Tu n’as pas envie de t’abandonner, de ne serait-ce qu’essayer ?
– Non, a-t-elle répondu.

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Badouzienne 41

C’est épouvantable. Ça fait deux semaines que je n’écris pas sur mon blogue et cela ne me manque pas. Où est passée la Lynda disciplinée qui se définissait par son assiduité, par son courage à chaque jour renouvelé, sans lequel elle n’aurait pu affronter l’écran blanc ? Aurais-je écrit davantage pour moi que pour partager avec autrui ? Depuis que les presque cinquante exemplaires de mon tome 1 sont en circulation entre les mains bienveillantes de mes amis, je n’ai plus envie tant que ça de m’intéresser à la correction des textes des neuf autres années. Je suis déjà ailleurs, où, je ne le sais pas.

Bien entendu, je ne vais pas abandonner. Le tome 2, je l’ai déjà écrit, pourrait s’intituler L’invention, parce que je mets en situation des personnages, dont ma mère, qui viennent contrecarrer l’avancement du récit. Mais L’invention, ça donne à penser que j’ai inventé quelque chose, un bidule, un engin, un machin. Ça ne fait pas référence, intuitivement, aux personnages. Je vais donc continuer d’y penser.

Je vais aussi devoir discuter avec Ludo, mon collaborateur, du format du bouquin.
– Le format poche arrache les yeux des lecteurs, m’a dit la dame à la bibliothèque du village. Si vous remarquez, sur nos présentoirs, il n’y a que de grands formats à couverture rigide.
J’ai parcouru l’espace, devant moi, qui donnait à voir plusieurs tablettes de livres, tous de grand format.

Je ne sais pas si c’est partout pareil, dans les petites municipalités, mais dans la mienne, la bibliothèque offre à ses résidents écrivains d’héberger leurs bouquins–un exemplaire seulement, mais c’est mieux que rien. Ayant été informée de la chose par une amie dont le bouquin repose depuis quelques années sur une des tablettes de la bibliothèque, je me suis rendue offrir le mien, assez peu confiante qu’on veuille bien le considérer puisque je savais que la question de la forme allait se poser.
– De quoi s’agit-il ?, m’a donc demandé la même dame, en tournant et feuilletant le livre entre ses mains.
– Euh… Au départ c’est un défi, ai-je commencé.
– Un défi ? Ce n’est pas un roman ?
– C’est le roman de ma vie, en fin de compte, ai-je articulé un peu trop vite.
– Donc, c’est une biographie, a-t-elle voulu vérifier.
– Oui, une biographie. Il y a quelques éléments, quand même, qui sont inventés, ai-je voulu tempérer.
– Comme dans toute biographie, en somme, a glissé la dame.
– Exactement. Vous avez entre les mains le premier tome d’une série de dix, ai-je ajouté.
– Vous n’en écrirez jamais dix !, s’est-elle exclamée.
– Ils sont déjà écrits, en fait, mais il me reste à les corriger.
La dame a continué de tourner le livre entre ses mains, avant de conclure :
– Nous allons créer une fiche pour votre tome 1, et on va coller une étiquette sur la couverture faisant savoir aux lecteurs que vous résidez ici.
– Donc sur l’étiquette il sera imprimé Écrit par un résident, ou une formulation semblable ?
– Je ne me rappelle pas ce qui imprimé exactement, je pense qu’on utilise Mathalois, Écrit par un Mathalois. Vous verrez. Repassez dans quelques jours et votre exemplaire sera bien visible à la section, là-bas, de nos nouveautés.
– C’est merveilleux !, ai-je conclu.

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