Jour 716

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Fiou ! Une chose de faite. C’est toujours difficile de me décider mais une fois partie j’y prends plaisir.

Je vais ne m’en tenir qu’à de petites choses encore aujourd’hui, et peut-être que de ces petites choses il en émergera une plus grosse. La dernière fois que je m’y suis prise de cette façon, c’est-à-dire avant-hier, la plus grosse chose émergée s’est avérée avoir rapport à moi, encore et toujours.
– Vous êtes le personnage principal de vos textes, m’a dit mon éditeur il y a longtemps. Si vous étiez une star, une personne connue, un exemple à suivre, on pourrait s’intéresser à vos petits riens, à vos cours de tricot, par exemple. Les lecteurs voudraient savoir quelle laine vous avez utilisée pour vos foulards, à quel endroit vous l’avez achetée. En tant qu’éditeur, je recevrais plein de courriels de gens qui voudraient entrer en contact avec vous et je me ferais un devoir de protéger votre vie privée. Mais tant que vous n’êtes qu’un individu inconnu et anonyme, je ne vois pas qui pourrait avoir envie de lire vos péripéties qui n’en sont pas…
– Je comprends, avais-je répondu d’une petite voix.
J’avais répondu d’une petite voix parce que l’éditeur m’avait téléphoné dans la semaine qui avait suivi ma chirurgie cardiaque. C’était à la fin juin 2013 et les journaux n’en avaient que pour la tragédie du Lac Mégantic. D’une certaine manière, il m’était plus facile de parler au téléphone, ma voix soufflant directement dans le microphone, que dans l’espace d’une pièce de mon appartement où ma voix très faible se perdait. Nous avions parlé une bonne heure. De tout, des auteurs, de mes projets d’écriture maladroits, de mon manque de vision parce que je ramène tout à moi, etc. Et quand j’avais raccroché, j’en avais eu pour deux heures à ne plus pouvoir bouger, étendue sur le canapé, épuisée. Je m’étais vaguement endormie, en ce sens que je flottais dans un espace onirique tout en entendant Bibi faire du ménage dans la cuisine. Car Bibi était venue prendre soin de moi quelques jours par semaine au début de ma convalescence.
– Je vais te montrer un jeu, m’avait-elle dit, passés les premiers jours de mon retour à la maison.
– J’ai peur de ne pas comprendre, avais-je répondu, d’une part parce que j’étais encore pas mal droguée, et d’autre part parce que j’ai toujours de la difficulté à comprendre un jeu quand on me l’explique pour la première fois.
– C’est hyper facile, c’est le Rummy, m’avait-elle répondu en sortant les pièces du jeu.
Et effectivement j’avais compris malgré l’effet des drogues et malgré que d’habitude je ne comprends jamais rien.
À propos d’explications de jeu, je me rappellerai toujours que Jacques-Yvan avait décliné à Emmanuelle toutes les fonctions des cartes du jeu qu’on appelle « le huit », dans ma famille. Le deux double le nombre de cartes, le trois les triple, le huit permet de demander une couleur, le neuf fait tourner le jeu dans le sens inverse, le valet fait passer le tour… J’avais savouré ce moment, Jacques-Yvan expliquant et Emma écoutant, absorbant tout, ne posant aucune question. Ensuite nous avions joué une partie de la soirée, sans qu’il ait été nécessaire de répéter une seule règle une seule fois.

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Jour 717

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Le résultat est entre les deux.

Il n’y a rien qui se manifeste au rayon de mon inspiration aujourd’hui. Alors je vais y aller pour de petites choses. Peut-être que de ces petites choses, un thème émanera de lui-même. Peut-être aussi qu’aucun thème n’émanera. Ça existe, des journées sans thème, des journées égales, des journées qui se la coulent douce. Des journées où il serait sage de prendre de l’avance dans la préparation des cadeaux et du sapin et des tourtières, et au cours desquelles cependant rien de tout ça ne se concrétise.
Je commence avec l’homme de peau noire qui désirait acheter des branches de faux sapin dans le magasin de vêtements. Savait-il qu’il s’agissait de décorations de Noël ou pensait-il qu’il avait affaire à un type de décoration courant en Amérique ? Bonne question.
Juste avant l’épisode des vêtements, je suis allée me faire prendre en photo pour l’obtention de mon passeport. J’ai pris la démarche au sérieux et je me suis adressée à une photographe professionnelle. Je voulais que la photo –surtout que je demande un passeport valable dix ans–, soit sinon bonne, du moins acceptable. Le résultat est entre les deux. Curieusement, me voyant sortir ma brosse à cheveux de mon sac, la photographe s’est empressée de me dire d’aller m’installer sur le banc, sous le projecteur. J’ai interprété qu’elle désirait obtenir un résultat naturel, alors j’ai laissé faire le brossage, je me suis contentée de replacer en vitesse une mèche pendouillante qui me donnait un air fatigué. Je portais bien entendu du rouge à lèvres pour ne pas avoir l’air d’un fantôme, et un vêtement ni gris ni noir, mais bleu. Comme j’avais pris la démarche au sérieux et que je m’étais bien préparée, je savais déjà que j’allais esquisser un demi-sourire pour ne pas avoir l’air de vouloir en finir avec la vie. Je l’ai esquissé d’autant volontiers que la photographe m’a suggéré de prendre deux photos, une sans demi-sourire, et une avec. Le demi-sourire de la deuxième prise était probablement trop timide puisqu’elle y est allée pour une troisième prise. Et elle m’a donné trois photos de la troisième prise.
Pour prendre la photo de mes trois photos, j’ai déposé les trois photos sur le livre que Diane Dufresne appelle « la bible rouge », à savoir un catalogue grand format des toiles du Frère Jérôme dans lequel paraît aussi sa biographie. La couverture du catalogue, cela dit, n’est pas vraiment rouge, j’appelle cette couleur bourgogne, ou rouge vin. Habité par la peinture depuis très jeune, le frère Jérôme n’a commencé à peindre véritablement qu’à 87 ans. Il consacrait jusqu’alors tout son temps à l’enseignement et aux autres tâches qu’exigeait de lui sa communauté. Il a fait trois dépressions nerveuses. Les aurait-il faites avoir pu peindre avant ? Aussi bonne question que celle concernant l’homme de peau noire et les décorations de Noël.
À propos des questions : un thème, finalement, émane-t-il de mes élucubrations ? Bien sûr que oui :
– Vous êtes le personnage principal de vos textes, m’a déjà dit mon éditeur pour me faire comprendre que je devrais ratisser plus large, des fois de temps en temps…

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Jour 718

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Il portait une tuque bleue.

Hier après-midi je suis entrée dans une boutique, à Joliette, pour m’acheter une paire de pantalons. Cette année, pour Noël, comme c’est le cas de toute façon depuis des années, je vais alterner entre une tenue robe pour les soirées, et une tenue pantalons pour les brunches. Noirs. J’ai déjà la robe, je suis à la recherche des pantalons. J’avais du temps devant moi, une bonne heure avant d’aller nourrir papa au CHSLD. Je sortais de la cabine, vêtue d’un premier pantalon, quand un homme de peau noire –pour aller avec le pantalon que j’essayais– s’est approché de la vendeuse.
– Je voudrais acheter ça, a-t-il dit en français, en pointant les branches de faux sapin qui décoraient le mur en cette période de Noël.
– Vous voulez acheter quoi ?, s’est étonnée la jeune femme d’un air peut-être contrarié.
– Il veut acheter des décorations de Noël, lui a expliqué une deuxième vendeuse qui se trouvait non loin.
La réponse de la deuxième vendeuse était un peu sèche. Il est vrai qu’il y avait plusieurs clients entrés dans la boutique en même temps. Il est vrai que j’étais peut-être la seule à avoir tout mon temps. Il est vrai que le client n’était pas très explicite, se contentant de pointer en direction du mur, en utilisant un pronom démonstratif on ne peut plus vague pour désigner l’objet de son désir.
Mon visage a été traversé d’un beau sourire quand j’ai compris que l’homme ne savait pas qu’il se trouvait dans un magasin de vêtements. Je me suis dit qu’il venait probablement d’arriver au Québec. Il portait une tuque bleue surmontée d’un gros pompon, et un manteau long de feutre gris comme on en voit plein aux comptoirs de l’Armée du Salut, mais aucun dans les magasins. Les vendeuses l’ont rapidement orienté vers le Dollarama du centre-ville et l’homme est reparti.
Étant donné que je souriais toujours, la vendeuse a interprété que le pantalon me convenait.
– Voulez-vous en essayer d’autres ?, a-t-elle demandé.
– C’était poétique, vous ne trouvez pas ?, ai-je répondu, sachant à l’avance qu’un fossé de quelque quarante ans me séparait de la jeune femme, et qu’il faut être de mon côté du fossé pour trouver poétiquement ingénue la question d’un homme reconnaissable entre tous au pompon de sa tuque bleue.

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Jour 719

J’ai nettement exagéré mais au moins je m’en suis rendu compte. Hier soir nous avons reçu des amis pour souper. Au menu, le doré que Denauzier et moi avons pêché au Témiscamingue cet été. Il aurait été préférable qu’on le mange frais et non après quatre mois de congélation, mais les conditions idéales ne peuvent pas toujours être réunies.
– Nous n’en avons pas beaucoup, m’a dit mon mari la veille du souper.
– Je verrai demain quels plats cétogènes je pourrais servir en deuxième service dans de petites assiettes, ai-je suggéré.
Mes ajouts cétogènes ont été un curry de porc à la noix de coco et limes, et un hachis parmentier. Je m’orientais donc pour trois services, voire quatre puisqu’un potage servait d’entrée en matière. Voire cinq, avec les fromages. Et six, avec le dessert.
Pour le curry de porc, j’ai suivi la recette en respectant les quantités recommandées. Je me suis retrouvée avec plein de petites bouchées d’épaule de porc à verser sur un filet de liquide qui couvrait à peine le fond de mon Creuset. J’ai donc ajouté du liquide en masse –un bouillon d’os fait maison– pour couvrir toute la viande et les légumes et j’ai laissé cuire tout l’après-midi.
Pour le hachis, j’ai utilisé de l’agneau haché, il y en avait par miracle au Métro de St-Jean-de-Matha, et j’ai remplacé les pommes de terre qui couvrent habituellement la fricassée par du chou-fleur broyé mélangé à du beurre. Sel et poivre.
Il était hors de question que je ne serve pas également les spirales de carottes et de courgettes longues d’un mètre que me permet d’obtenir mon nouvel engin Starfrit. J’avais déjà préparé une vinaigrette très relevée, au beurre de sésame, que mon mari adore.
Bien entendu, quelques fromages trôneraient au centre de la table, à manger sans pain. Et un yaourt nature gras à 10% allait terminer le repas, mélangé à de petits fruits, les seuls recommandés par notre régime, réduits en purée.
Le potage, retour à la case départ, était à base de céleri, sans lait bien entendu. J’aurais pu ajouter de la crème, qui ne contient pas de glucides, alors que le lait si, mais je n’en ai pas mis.
Au moment de dresser la table, vers seize heures, j’ai placé à la place prévue pour chaque convive les assiettes qui allaient servir au premier service du plat principal, à savoir le doré, de même que j’ai apporté les assiettes destinées au deuxième service, le curry, et les assiettes destinées au troisième service, le hachis. Aux deux piles de ces assiettes déposées à un coin de la table, s’ajoutait la pile pour servir la salade de crudités spiralées à n’en plus finir.
– Heureusement que nous avons beaucoup d’assiettes, me suis-je dit intérieurement.
Les bols pour le potage n’allaient quant à eux être déposés devant les convives qu’une fois remplis à même la marmite sur la cuisinière.
Quand il m’a fallu allumer le four pour réchauffer le hachis, je me suis sentie l’estomac déjà gavé par toute la nourriture qui nous attendait.
– Je pense que nous allons avoir assez de poisson ?, ai-je vérifié auprès de mon mari, sur un ton mi-affirmatif, mi-interrogatif.
– Je pense aussi, a répondu Denauzier.
Aux amis qui se sont étonnés de trouver autant de vaisselle sur la table, assiettes et couverts, j’ai répondu que c’était une fantaisie.

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Jour 720

home_gruen-anselm-noerdlingenJe me sens plus à même de savourer le silence face à mon écran écrivant mon blogue, bercée par le tic tac sonore de mon réveille-matin, que dans la nature sauvage où règnent pourtant en maîtres le calme et la paix.
Un chemin de 4,5 kilomètres sépare notre chalet de la route menant à la Manawan. La route n’est que partiellement entretenue l’hiver, tandis que le chemin ne l’est pas du tout. Ça demande une certaine organisation : on laisse le camion sur le bord de la route, on sort la motoneige de la remorque tirée par le camion, on installe un traîneau à la motoneige, on met notre équipement dans le traîneau, on le couvre d’une toile, on part. Au retour, on fait l’inverse.
Mon intérêt principal, dans notre vie de fin de semaine au chalet, se concentre sur ce chemin de 4,5 kilomètres couvert de neige en hiver, couvert de sable en été. J’adore y marcher. L’été, je me rends assez facilement jusqu’à la route pour la Manawan, cumulant ainsi un résultat de 9 kilomètres sur mon Fitbit qui, immanquablement, me félicite. L’hiver, je m’efforce de marcher jusqu’à ce que se termine le faux plat qui s’étire sur 2,7 kilomètres, donc sur 5,4 kilomètres aller/retour. De fois en fois, je me dis que je vais marcher jusqu’au plateau qui s’installe après le faux plat, histoire de vérifier si mon système cardiaque est d’attaque. À l’aller, j’essaie de ne pas trop m’arrêter et de maintenir un bon rythme. Au retour, je me laisse descendre, je flâne un peu, j’observe, je respire en ouvrant ma cage thoracique.
Hier dimanche, j’ai voulu tester l’intensité du silence, j’étais sur ma descente. Je me suis mise à marcher plus lentement. Le silence n’était pas au rendez-vous à cause du mouvement de mes bras qui frottaient sur mon manteau de nylon. Alors je me suis mis les bras en croix, comme le moine Anselm Grün, pour ceux qui s’en souviennent peut-être, mais ce sont alors mes jambes de pantalon, en nylon également, qui ont produit le même bruit. Alors je me suis arrêtée, et c’est le tic tac de ma valve qui a occupé tout l’espace sonore, sur fond d’acouphènes.
Je m’apprêtais à reprendre mon rythme de marche, déçue de n’avoir pas goûté au silence, lorsque deux oiseaux sont arrivés près de moi. Dans la famille de mon mari, on les appelle des pies, mais mes recherches sur Internet me donnent l’impression qu’il s’agit de sittelles à taches jaunes, sur fond gris et blanc, de format géant. Ces pseudo pies sautaient de branche en branche. Je pouvais entendre le mouvement de leurs ailes quand elles s’envolaient, et le son ténu de leurs pattes qui s’accrochaient au bois sec quand elles se déposaient. J’entendais aussi un son à peine audible provenant de leur chant car elles communiquaient entre elles. J’espérais entendre se gonfler leur plumage car je voyais leur poitrine prendre de l’expansion, mais je n’y suis pas arrivée. Oubliant mes acouphènes et mon tic tac interne, l’oreille tendue, j’ai aussi discerné l’écoulement d’un ruisseau. Je suis ainsi restée quelques secondes immobile, les sens aux aguets. Quelques secondes de pleine conscience dans le non silence du moment présent.

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Jour 721

Finalement, mon blogue est l’endroit où je me rencontre moi-même, telle que je suis, ou telle que je pense être. Moi qui pensais écrire pour les autres, pour partager mes expériences avec les autres, je me rends compte que j’écris avant tout pour me retrouver, pour m’entendre penser. C’est dans l’activité qui me lie à mon blogue, à savoir l’écriture, que je me sens authentique et naturelle. Que je m’abandonne. Je m’y repose de la vie de tous les jours, de tous ces jours au cours desquels, immanquablement, je prononce une phrase –quand ce n’est pas plusieurs !– uniquement pour la forme. Je m’y repose des sourires forcés qui me servent à me sortir d’une situation qui ne finit pas assez vite à mon goût. J’y puise la détente, la relaxation, j’y pratique la méditation. Je me parle ou je me tiens en silence, sans mots, fixant mon écran. Peu importe, je m’y laisse flotter. Je laisse mes doigts s’animer sur le clavier. Le blogue vient avec un certain nombre d’éléments qui me plaisent tous : mon bureau, le son dans mon bureau de l’air pulsé pour la circulation de la chaleur, le tic tac de mon réveille-matin, mon ordinateur Vaio qui me vient de François, le désordre de ma surface de travail, la lampe noire qui m’a été donnée il y a des siècles par un oncle, mes plantes le long de la grande fenêtre. J’ai véritablement besoin, sur une base régulière, de venir m’asseoir devant mon écran et de vivre en dehors du temps, suspendue au fil d’un souvenir ou d’une invention qui se précisent au fur et à mesure que je leur offre l’espace pour se déployer. J’ai besoin de cet abri qui me tient momentanément à l’écart du tumulte de ma vie pourtant bien tranquille.

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Jour 722

Je suis allée nourrir papa au CHSLD jeudi soir dernier. Il a tout mangé, c’était du saumon, de la macédoine, des pommes de terre, réduits en purée. Il y avait donc trois petites mottes dans l’assiette, une rose, une verte, une blanche. Pour dessert, également réduit en purée, du gâteau aux carottes. J’étais aussi excitée qu’il ait tout avalé qu’autrefois lorsque ma fille mangeait au complet ses premières céréales et ses purées de poire. Nous étions dans un des rares coins tranquilles de l’étage, un bout de corridor menant à seulement deux chambres. Une table s’y trouve, collée le long d’un mur, adaptée à la clientèle qui prend les repas en fauteuils roulants. La table peut accueillir quatre personnes et deux personnes s’y trouvaient déjà lorsque je suis arrivée avec papa : un patient, et une amie venue lui tenir compagnie. Le patient n’était pas sympathique et critiquait le physique de papa.
– Vous n’êtes pas assez fort, disait-il. N’importe qui pourrait vous tabasser.
Les plateaux heureusement ont alors été distribués et nous nous sommes mises à parler, les deux femmes. Je n’en nourrissais pas moins papa, pendant que l’autre dame, sans nourrir son ami, veillait à ce qu’il ne fasse trop de dégâts. L’homme se levait et revenait et se levait encore. Après le repas, j’ai promené papa dans le corridor principal. Assis sur son fauteuil, et moi derrière le poussant, je n’entendais pas bien ce qu’il me disait, d’autant qu’il n’a qu’un filet de voix. Je croyais comprendre qu’il était question d’argent, 10 000$, qu’il me demandait d’aller chercher à la banque pour qu’il puisse payer le lendemain un entrepreneur, à la première heure.
Au bout d’un moment, et je ne sais pas comment ça se fait que cette fois-ci j’ai tout compris sans perdre un seul mot, papa a dit ceci d’une seule traite :
– Je retiens de notre expérience de ce soir, à la table, au restaurant, qu’il est préférable de ne pas engager de conversation avec les représentants qui veulent nous vendre leurs assurances à tout prix. Quand on ouvre la porte à ces gens-là, ça n’en finit plus de leurs salades, on n’a pas la paix et le souper est gâché. Au prix qu’on paye, il est préférable de ne pas gâcher le souper ! La prochaine fois, de toute façon, on choisira un autre restaurant.
– Tu n’as pas oublié de payer la facture ?, s’est-il enquis tout d’un coup craignant que l’on passe pour des voleurs.
– Bien sûr que non, et j’ai donné un bon pourboire, ai-je répondu.
– Pour une fois, tu n’as pas été radine.
– Je me suis forcée pour que tu n’aies pas honte de moi.
– Ça mérite une bonne bière sur le bord du feu, a-t-il conclu.
Alors je nous ai conduits dans sa chambre où nous avons pris, assis l’un en face de l’autre le long de son lit, de l’eau dans des verres de styromousse.
– C’est le paradis, a décrété papa après avoir avalé, comme il le disait si souvent autrefois et comme, contre toute attente, il le dit encore maintenant.

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