Jour 722

Je suis allée nourrir papa au CHSLD jeudi soir dernier. Il a tout mangé, c’était du saumon, de la macédoine, des pommes de terre, réduits en purée. Il y avait donc trois petites mottes dans l’assiette, une rose, une verte, une blanche. Pour dessert, également réduit en purée, du gâteau aux carottes. J’étais aussi excitée qu’il ait tout avalé qu’autrefois lorsque ma fille mangeait au complet ses premières céréales et ses purées de poire. Nous étions dans un des rares coins tranquilles de l’étage, un bout de corridor menant à seulement deux chambres. Une table s’y trouve, collée le long d’un mur, adaptée à la clientèle qui prend les repas en fauteuils roulants. La table peut accueillir quatre personnes et deux personnes s’y trouvaient déjà lorsque je suis arrivée avec papa : un patient, et une amie venue lui tenir compagnie. Le patient n’était pas sympathique et critiquait le physique de papa.
– Vous n’êtes pas assez fort, disait-il. N’importe qui pourrait vous tabasser.
Les plateaux heureusement ont alors été distribués et nous nous sommes mises à parler, les deux femmes. Je n’en nourrissais pas moins papa, pendant que l’autre dame, sans nourrir son ami, veillait à ce qu’il ne fasse trop de dégâts. L’homme se levait et revenait et se levait encore. Après le repas, j’ai promené papa dans le corridor principal. Assis sur son fauteuil, et moi derrière le poussant, je n’entendais pas bien ce qu’il me disait, d’autant qu’il n’a qu’un filet de voix. Je croyais comprendre qu’il était question d’argent, 10 000$, qu’il me demandait d’aller chercher à la banque pour qu’il puisse payer le lendemain un entrepreneur, à la première heure.
Au bout d’un moment, et je ne sais pas comment ça se fait que cette fois-ci j’ai tout compris sans perdre un seul mot, papa a dit ceci d’une seule traite :
– Je retiens de notre expérience de ce soir, à la table, au restaurant, qu’il est préférable de ne pas engager de conversation avec les représentants qui veulent nous vendre leurs assurances à tout prix. Quand on ouvre la porte à ces gens-là, ça n’en finit plus de leurs salades, on n’a pas la paix et le souper est gâché. Au prix qu’on paye, il est préférable de ne pas gâcher le souper ! La prochaine fois, de toute façon, on choisira un autre restaurant.
– Tu n’as pas oublié de payer la facture ?, s’est-il enquis tout d’un coup craignant que l’on passe pour des voleurs.
– Bien sûr que non, et j’ai donné un bon pourboire, ai-je répondu.
– Pour une fois, tu n’as pas été radine.
– Je me suis forcée pour que tu n’aies pas honte de moi.
– Ça mérite une bonne bière sur le bord du feu, a-t-il conclu.
Alors je nous ai conduits dans sa chambre où nous avons pris, assis l’un en face de l’autre le long de son lit, de l’eau dans des verres de styromousse.
– C’est le paradis, a décrété papa après avoir avalé, comme il le disait si souvent autrefois et comme, contre toute attente, il le dit encore maintenant.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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