Jour 693

CommentAtteindreL'Interiorite

Je devrais peut-être lire ce livre.

Au lieu d’un week-end vécu sur le mode de l’intériorité, se déroulant au chaud auprès du feu de notre nouveau poêle à combustion lente, alternant d’un livre à l’autre –des quatre que j’ai énumérés dans un texte précédent–, j’aurai passé un week-end tout en extériorité, alimenté par les relations humaines. Cela me plaît et surtout m’enrichit, même si, des moments passés avec autrui, il ne reste rien de palpable, rien de physique qui peut être touché de la main, rien d’accumulé dans une collection comme j’accumule les textes sur mon blogue, rien non plus qui me permette de prendre de l’avance, en préparant par exemples trois recettes pour bien démarrer la semaine.
C’est le problème, avec les gens thésauriseurs dont je suis. Je m’appuie en toute chose, en toute circonstance, sur ma capacité à faire fructifier, en fonction des occasions. Mon motto : transformer le temps (abstrait, non palpable) en biens (concrets, palpables). Autrement dit : j’ai quatre jours devant moi ? Je vais lire un livre par jour, donc quatre livres –il faut mettre la barre très haut pour obtenir un semblant de résultat. Je vais écrire deux textes par jour, donc huit textes. Je vais ajouter plusieurs lignes au tricot que j’ai commencé. Je vais tracer la tête de la vache, et quand j’aurai fini on pourra compter une toile de plus sur les murs. À travers tout ça, je vais bien entendu préparer au moins trois repas…
Or, un week-end passé avec autrui se conçoit de manière inverse, en fonction d’une non accumulation. C’est comme un musicien qui joue d’un instrument –dans un univers où les enregistrements n’existeraient pas ! Il ne reste rien de palpable du jeu et de l’art du musicien, une fois qu’il a fini de jouer. Son art est à savourer une seconde à la fois, dans la seconde qui passe. L’art du musicien, qui prend sa source dans l’énergie et dans la sensibilité de son être, est un art éphémère. Il faut y goûter au moment où il se produit. Après, il reste certes dans ma tête la mélodie de tel passage –sonate ou chanson, peu importe. Il reste aussi le souvenir de l’effet qu’a eu sur moi tel passage, effets divers allant de l’enchantement à l’angoisse, mais ces réminiscences sont déjà différentes –parce qu’elles sont créées par moi seule– de l’expression initiale et originale émanant du musicien au moment même où il jouait.
De la même manière, je me rappelle et je me nourris de ce qui a été dit, entre mon amie et moi, mais tout ce dont je me rappelle ne s’inscrit déjà plus dans une création à deux, dans un dialogue, dans un échange en temps réel. Tout ce dont je me rappelle de notre rencontre est une reconstruction déjà transformée car créée par moi seule de ce que nous avons vécu à deux. Car une conversation, –et on dirait que je découvre ça pour la première fois de ma vie aujourd’hui, et c’est comme la sonate du violoniste, finalement–, ça se construit en temps réel à deux, à partir de l’eau que deux sources apportent au moulin. Une conversation comme une improvisation. Comme une construction de Lego, chacune son morceau. Et ça ne s’alimente pas que de mots –c’est peut-être cette part fuyante qui me passionne le plus. Ça s’alimente de tel sentiment perçu dans le regard de l’autre, du froncement d’un sourcil, du tressaillement de la lèvre. Converser, c’est accueillir un être à travers mille détails, c’est tenter moi-même d’être à la hauteur de la beauté de l’autre, pour honorer cette beauté dont il m’est donné de profiter.
Je m’arrête là pour ne pas nous perdre. Je suis peut-être même déjà perdue.

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Jour 694

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– Tu n’as pas appliqué de bandelettes sur ton visage!, s’est exaspérée mon esthéticienne. – Bien… oui, j’avais beaucoup de points noirs, ai-je répondu. – Peut-être, mais ça arrache aussi le fin duvet… qui repousse plus fort ! – Bof, on verra bien, me suis-je dit.

C’est pareil avec la peinture, mais sur une période plus longue. Je crée des formes sur la toile, des traits, des masses de couleur, des textures. Je m’en veux de peindre si minutieusement, alors je me défoule avec un gros pinceau et j’applique de la couleur n’importe comment par-dessus les minuties. Dans ce va et vient de mouvements d’humeur, je me fabrique un fond dont la seule raison d’être est de couvrir le canevas blanc. Ensuite, je laisse la toile à la vue, pendant des jours, jusqu’à ce que j’aie envie d’y retoucher. Ces derniers temps, c’est une vache qui attend après moi. Comme je sais que je vais peiner à la doter d’une belle tête, proportionnée à son corps déjà tracé et qui me satisfait, je n’ose pas me lancer dans l’aventure. D’ailleurs, la toile est dans le garde-robe de mon bureau et je ne suis pas pressée de la sortir de là. Comme nous attendions des petits qui touchent à tout, j’ai rangé mille choses dans les garde-robes, avant Noël, et de ces milles choses plusieurs y sont encore. Je pourrais profiter de ma solitude ce week-end pour me consacrer à la tête de la vache, mais j’avoue que j’ai peur. Et que je suis paresseuse. J’ai peur de quoi ? C’est toujours la même réponse : j’ai peur de ne pas être capable. À cet égard, les 1 500 textes m’ont aidée à progresser dans la vie : je me dis que je ne suis peut-être pas capable de ceci, de cela, mais qu’au moins j’aurai essayé. Et pas essayé qu’une seule fois.
Une autre chose encore puisque, comme il est écrit dans le texte précédent, rien n’est jamais acquis : quand mon texte est modelé, arrangé par l’artisane que je suis, je le publie sur mon blogue, il devient accessible à la planète web. Et, bis, c’est immanquable, je remarque dès la première lecture en mode public telle répétition qui m’a échappée, tel mot qui manque –surtout les petits mots courts–, tel enchaînement qui n’est pas optimal pour le pauvre lecteur qui me lit et qui ne verra pas forcément où est-ce que je veux en venir, etc.
– Bof, on verra bien.
Ce sont les mots qui concluent mon travail de ce jour-là. Parfois je corrige, et parfois pas.
À force d’écrire des textes de même format, de me cantonner dans du toujours pareil, je me demande si je n’ai pas évacué la possibilité d’aller vers d’autres formats. En tout cas je n’ai rien écrit d’autre, ces six dernières années, que mes textes du jour. Pas de recueil de nouvelles –érotiques ou pas–, pas de roman. Il faut dire que, les premières années, je travaillais à temps plein. Je n’aurais pas eu le temps de travailler à l’université, d’écrire sur mon blogue un texte par jour et d’écrire à côté un projet qui demande plus de souffle. D’autant, en parlant de souffle, que j’avais des problèmes cardiaques et que je ne le savais pas, –mais je les sentais !
L’autre jour je me disais, fort vaguement cependant, que je pourrais me fixer un autre projet d’écriture quand j’aurai fini celui-ci, dans trois ans et des poussières. J’aurai au-delà de soixante ans, mais on peut écrire jusqu’à la fin de sa vie si la santé le permet.
Ce que je retiens, des quelque 1 500 textes écrits à ce jour, c’est qu’ils sont souvent le réceptacle d’observations sur un thème d’importance véritablement nulle dans ma vie et a fortiori dans la vie des autres. Qui peut bien s’intéresser au sac à main de tantine qui tombe sans arrêt, retenu par la sangle, dans la pliure de son bras sans que cela la dérange ? Personne. Or, c’est son sac glissant comme une couleuvre que je remarque avant le reste, et il me faut fournir un effort pour laisser le sac de côté et m’intéresser, à la place, aux produits qui sont écrits sur la liste de tantine.

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Jour 695

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Mise en beauté avant le party de Noël !

Donc mon mari est parti et je m’empresse de m’installer devant mon écran pour me mettre, comme je l’ai écrit hier, en mode création. J’ai toujours hâte de venir « créer », allons-y pompeusement, mais je ressens, en même temps que la hâte, une mini peur au ventre parce que bien entendu je suis la première à ne pas savoir ce qui sera créé ou, plus exactement, si « ça voudra créer » en-dedans de moi, s’il sortira quelque chose de ma tentative.
– Rien n’est acquis, me disait cette semaine Denauzier. Quand je serai ce week-end avec les amis, a-t-il ajouté, je ne sais pas si je serai capable de m’en tenir au régime cétogène. Ils vont se bourrer la face sous mes yeux, avec du pain, des pâtes, des patates, et une grande quantité de bière !
– C’est pareil pour moi quand je m’installe pour écrire, ai-je répondu sans vouloir faire la fraîche pet. Je ne sais jamais si je vais être capable de produire un texte de 500 mots…
– Rien n’est jamais acquis de toute façon, chantait Brassens…
– Bof, on verra bien, ai-je conclu en faisant référence au poids, au cétogène, au week-end entre amis dans le bois, à la volonté, à l’éternel recommencement de toute chose, de tout effort, etc.
J’ai un peu de pratique, j’en reviens à l’écriture, puisque j’ai écrit plus de 1 500 textes à ce jour, ces six dernières années. La pratique m’assure un petit coussin de confort. Pour donner un exemple de ce que m’apporte la pratique, je peux dire que j’en suis venue à accepter tout ce qui se présente. Une idée se profile, aussi insignifiante soit-elle, elle se meut de mon cerveau à mon clavier, sous mes doigts, et je la laisse s’exprimer. Je lui donne une chance. Je ne me demande pas si c’est une bonne ou une mauvaise idée, je ne questionne surtout pas son degré d’insignifiance, je lui souhaite plutôt la bienvenue, j’essaie de l’installer le mieux possible. L’idée se profile à travers des mots qui s’enchaînent d’eux-mêmes, je les reproduis tels que je les entends balbutier dans ma pensée, dans le même ordre. Quand ça fait quelques lignes que les mots s’enchaînent d’eux-mêmes, je m’arrête, je prends une gorgée de café –le plus souvent il est rendu froid–, je me relis, je déplace des mots, j’en enlève, je constate que le même mot apparaît trois fois de suite, c’est immanquable, commence alors le travail de l’artisan qui affine et modèle la matière. Quand j’arrive à l’étape de l’affinage, je me sens en vacances, c’est la récompense, je peux m’amuser tant que je veux. Youpi ! Yes ! Ma journée est faite.

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Jour 696

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Il y avait aussi la grand-mère contrebasse…

Hier j’ai travaillé sur mes écritures jusqu’au moment de me préparer pour me rendre à Joliette nourrir papa –il n’a rien voulu manger, cela dit en passant. Je quitte rarement mon ordinateur sans naviguer une minute ou deux sur quelques sites, pour le plaisir. J’étais debout, littéralement, sur le point de mettre mon ordinateur en veille, lorsque je suis tombée sur une publication via Twitter : une femme annonçait qu’elle s’apprêtait à entamer la lecture du livre de Jean-Martin Aussant, La fin des exils, paru l’automne dernier aux éditions Atelier 10. Vite fait, je n’ai pas réalisé qu’il s’agissait d’un livre de Jean-Martin Aussant. J’ai plutôt reconnu la facture visuelle des livres plaquettes de cette maison, pour en avoir lu un récemment, à savoir un recueil de textes féministes, Les tranchées, de Fanny Britt. C’est par le sous-titre de ce recueil, d’ailleurs, que j’ai découvert qu’il existe deux orthographes pour le mot ambiguïté, en ce sens qu’on peut aussi mettre le tréma sur le u et je ne le savais pas. Encore ici, le tréma sur le u fait peut-être partie des libertés qu’autorise la nouvelle orthographe.
J’avais prévu marcher une petite heure au centre commercial, avant d’aller voir papa. Je fais ça des fois de temps en temps. J’appelle ça du Fitbit facile. Je stationne ma voiture le plus près possible d’une porte, je vérifie qu’un des vêtements que je porte est doté d’une poche dans laquelle je pourrai mettre la clef de mon véhicule, je m’engouffre dans le centre commercial sans manteau lourd et sans sac embarrassant, et je marche comme une bonne sur une surface parfaitement lisse.
– J’irai voir, me suis-je dit pendant ma promenade, si je peux trouver le livre de Aussant à la librairie –car après en avoir reconnu la facture visuelle, j’ai découvert qui en était l’auteur.
Je suis entrée dans la librairie à la fin de mon parcours, j’ai fouillé dans la mini section des essais, je n’ai rien trouvé, alors je suis allée m’informer auprès de la vendeuse.
– Je cherche un livre de Jean-Marc Aussant, c’est publié par une maison d’édition qui veut propulser des idées novatrices dans le domaine social, il s’agit d’une plaquette vraiment pas épaisse, et la couverture est je dirais vert pâle, ou plutôt vert menthe.
J’ai tout dit ça, alors même que je savais que c’était presque ridicule.
– Comment vous écrivez Cossan, m’a demandé la vendeuse, C-o-s-s-a-n ?
Elle est comme moi, me suis-je dit, elle ne connaît pas Aussant.
Au bout d’une recherche un peu ardue, la jeune fille m’a informée qu’il n’y avait rien de Jean-Marc Aussant, mais qu’il existait un Jean-Martin Aussant.
– C’est en plein ça !, me suis-je exclamée –évidemment. Je me suis trompée de prénom, excusez-moi.
De fil en aiguille, nous avons découvert que le livre n’est pas disponible, en ce sens que les copies imprimées ont toutes été vendues.
– Vous pouvez le commander, cependant, a dit la jeune femme, mais je ne sais pas quand est-ce que nous allons le recevoir.
J’ai déjà fait ça, chez Renaud-Bray, commander le CD de Piccolo Saxo, pour ne jamais le recevoir, le réapprovisionnement auprès des fournisseurs européens n’ayant pas été possible. Pour vérifier si cela allait être possible avec Aussant, j’ai donc décidé de le commander.
– Il faut faire un dépôt de 5$, m’a prévenue la vendeuse.
– D’accord pour commander, d’accord pour le dépôt.
Et je suis ressortie pour m’engouffrer presque aussitôt dans mon auto, direction CHSLD.
Ce matin, mon mari partait pour son week-end de motoneige et je me suis installée devant mon ordinateur dès qu’il a été parti pour écrire un texte. Mais d’abord j’ai navigué sur un site ou deux, pour le plaisir. Sur quoi ne suis-je pas tombée ? Sur un article de Richard Martineau, qui reprend un article de Mathieu Bock-Côté, qui associe Aussant, semble-t-il, à un Sauveur qui viendra redorer le blason du PQ (ou quelque chose du genre). Je me suis dit que, mine de rien, avec mes promenades sur des surfaces planes et ma description d’une plaquette de couleur vert menthe, j’aborde de manière très originale un sujet politique et social.

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Jour 697

md19662599335Mon mari vient de quitter la maison pour quatre jours. Il est parti faire de la motoneige avec ses amis à la Manawan. À peine est-il parti que je m’empresse de me mettre en mode création devant mon ordi, un café à mes côtés. Depuis que nous chauffons au bois dans la salle de séjour au moyen d’un poêle à combustion lente acheté en décembre dernier, mon bureau est moins bien chauffé, alors je me suis installée à la table, immense, de notre salle à manger. Salle à manger et salle de séjour constituent une seule grande pièce dans laquelle nous passons le plus clair de notre temps. Derrière moi mijote une soupe de céleri-rave. J’en ai servi une à Noël, au clan Longpré, qui a eu beaucoup de succès. En fait, j’hésite entre utiliser le céleri-rave en train de mijoter pour en faire une soupe, encore, ou une purée.
À côté de moi, donc, un café, et à côté du café un numéro de la revue Elle Québec dans lequel j’ai trouvé une faute d’orthographe. Il me semble que ça arrive rarement. Je désire en faire part au comité de rédaction, et pour ne pas oublier de le faire j’ai mis la revue à côté de moi. Ça se pourrait aussi que ce que je pense être une faute d’orthographe soit une nouvelle manière d’accorder, de conjuguer, alors bien sûr je vais prendre la peine de d’abord vérifier.
À côté de la revue, le CD intitulé Silence –et surtout le livret qui vient avec– de Fred Pellerin, parce que je veux lire les paroles de ses chansons et savoir qui a fait les arrangements. Il est multi-instrumentiste, Fred : voix bien sûr, harmonica, guitare acoustique, classique, banjo, mandoline.
À côté du CD, quatre livres inscrits au programme de mon long week-end seule : Couples de John Updike; Feux de position de Tristan Malavoy; L’enfance d’un lac de Pauline Harvey; et Devenir vieux d’Étienne Lalonde.
Couples est un roman américain épais traduit en français dans la collection Folio, ça fait des années qu’il traîne dans ma bibliothèque et qu’il se fait déménager au fur et à mesure de mes changements de vie. Certains livres sont intéressants à lire dans un contexte précis, je trouve. Ce fut le cas de Paris est une fête, d’Ernest Hemingway, auquel il a été fait référence dans les médias lors de l’attentat au Bataclan, et que j’ai lu à ce moment-là. Couples était peut-être attrayant au moment où je me le suis procuré, j’étudiais alors au baccalauréat à l’Université Laval. Il en a peut-être était fait mention dans un de mes cours, ou alors, comme ça arrive le plus souvent, je l’aurai acheté sur un coup de tête. Mais avec les années les pages ont jauni, mes yeux se sont affaiblis, alors je trouve que les caractères, bien que je porte maintenant mes nouvelles lunettes, sont bien petits. Lire petit et jauni est plus forçant que lire sur du flambant blanc.
Feux de position a été publié en surfant sur le succès du Nid de pierres, quant à moi, et j’ai hâte de l’avoir terminé, il ne me reste que quelques chroniques à lire. D’ailleurs, je n’ai pas été séduite par le Nid de pierres, mais Bibi si. J’ai voulu lire les Feux de position pour découvrir comment Tristan Malavoy aborde des sujets de société, quel angle il adopte, quel éclairage il ajoute. J’ai pris le livre dans mes mains, à la librairie, en me disant qu’un jour j’allais peut-être vouloir, moi aussi, aborder des sujets de société sur mon blogue. Ça m’étonnerait que ça arrive, à bien y penser.
Les deux autres livres m’ont été donnés par l’éditeur des Herbes rouges. J’ai commencé le roman de Pauline Harvey il y a longtemps, je suis rendue semble-t-il à la page 45, où se trouve un signet, le papier est encore bien blanc et les caractères assez gros. J’espère le lire. Pour le recueil de poésie, ce sera difficile. Habituellement, les mots des poèmes glissent sur moi sans m’atteindre, à moins qu’ils ne soient chantés, comme les chante Fred.

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Jour 698

Angle Sherbrooke et L’Assomption se trouve l’école Marguerite-de Lajemmerais. Quand j’étais jeune, notre voisine au chalet était professeure à cette école. Elle passait l’année scolaire à Montréal et venait se ressourcer deux mois à la campagne. Elle habitait un appartement de rien du tout sur la rue Frontenac. Elle semblait ne pas avoir d’âge, en ce sens que bien qu’encore jeune elle semblait vieille à l’adolescente que j’étais. Ses cheveux, qu’elle tenait courts, étaient tellement fins qu’aucune coupe ne pouvait les modeler. Elle souffrait de strabisme, pour ne rien arranger. Elle avait, me racontait-elle, beaucoup de difficulté à se faire écouter en classe. Je ne connaissais pas grand-chose encore à la vie, mais j’avais quand même l’impression que ses vacances lui faisaient le plus grand bien.
Une amie, une autre amie que j’ai perdue de vue, a déjà habité au complexe des tours olympiques avec ses parents pendant longtemps. Une amie que j’ai connue à l’UQÀM, là où j’ai trouvé mon premier emploi à temps plein à vie. Nous allions dehors le midi elle et moi et elle me racontait à quel point elle vivait comme des épreuves insurmontables les présentations orales qu’elle devait faire en classe à cette époque-là, car elle travaillait le jour et étudiait le soir, la philosophie. Cette même amie a tout lu de ce que je ne suis pas capable de lire, la Recherche du temps perdu de Proust, notamment.
Une fois qu’elle avait réussi à tenir sa classe calme au point d’ouvrir la porte pendant que ses élèves faisaient un examen, la professeure souffrant de strabisme avait vu passer le directeur dans le corridor. Depuis quelque temps, il passait souvent non loin de sa classe et elle se demandait si son autorité déficiente n’était pas sur le point de lui faire perdre son poste. Le directeur passait, cette fois-là que la porte de la classe était ouverte, et au même moment un élève avait lancé un cri de mort, bousculant tout sur son passage, pupitres et personnes, jusqu’à ce qu’il se retrouve dans le corridor, prisonnier des bras du directeur qui peinait à le contenir. Le jeune homme venait de vivre sa première crise d’épilepsie.
Mon amie encore étudiante en philosophie me racontait à quel point il lui était difficile le matin de choisir des vêtements dans lesquels elle allait s’aimer.
– Sitôt que j’enlève mon manteau et que je constate à quel point mon habillement jure avec celui des autres, je ne désire qu’une chose, aller me cacher sous mes couvertures !
Je m’étais fait la réflexion que c’était pareil pour moi, mon habillement d’ailleurs a toujours juré avec celui des autres dans l’univers du travail, mais je ne peux pas dire que cela me dérangeait beaucoup.
Lorsqu’ils ont été trop âgés pour vivre de manière autonome dans leur tour olympique, les parents de mon amie ont tout simplement déménagé de l’autre côté de la rue Sherbrooke, au complexe Élogia. Un soir, nous avons assisté elle et moi à une conférence d’un spécialiste qui expliquait comment aider les gens atteints de la maladie d’Alzheimer. La mère de mon amie se portait bien, mais pas le père. Puis, je n’ai plus eu de nouvelles de mon amie, ce sont des choses qui arrivent, du moins dans la mienne, et en mettant les pieds dimanche dernier dans les édifices olympiques, je me suis dit que ses parents, déjà très âgés, étaient probablement maintenant décédés.
Sous le choc de cet événement inattendu, la classe entière, la professeure et le directeur, m’avait raconté notre voisine, avaient resserré leurs liens. Les problèmes d’autorité s’étaient estompés. À chaque fois qu’elle revenait sur cette histoire, parce qu’étant adolescente j’allais souvent tenir compagnie à la voisine, qui en retour me tenait compagnie aussi, la professeure se défendait bien de laisser entendre que le problème de santé de son élève avait été un événement positif.

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Jour 699

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À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, édition originale.

Je vais devoir adapter mon entrain légendaire à mes capacités physiques déclinantes, me suis-je dit au terme de notre week-end. Autrement dit, il faudrait peut-être que je commence à envisager d’apprendre progressivement à en faire moins.
Je remonte un peu le fil des événements : nous sommes allés à Montréal aller et retour dans la journée de dimanche. Est-ce que c’est censé être fatigant faire de la route alors que je n’étais même pas au volant ? J’ai parlé avec mon amie pendant trois heures –dans ce café où curieusement personne d’autre que nous deux ne parlait. Je n’ai ressenti aucune fatigue, que du plaisir.
Sur le chemin du retour, à la hauteur des pyramides olympiques, mon mari m’a regardée.
– On y va ?, m’a-t-il demandé.
– Mince ! Je n’y pensais même pas !, ai-je répondu. On y va !, ai-je décidé.
C’est ici, j’avoue, que la fatigue s’est insidieusement infiltrée dans mon corps, alors même que nous n’étions pas en contact encore avec mon tonton. Il s’agit d’un tonton octogénaire à propos duquel je n’ai jamais écrit mais qui fut présent dans ma vie et auquel je suis très attachée. Il est installé depuis peu aux pyramides olympiques. J’y pénétrais, dimanche dernier, pour la première fois de ma vie.
Je me suis demandé, en arpentant les grands corridors sur lesquels donnent des services gouvernementaux dont certains, curieusement, étaient ouverts, si le complexe d’habitation hébergeait de jeunes familles. La question est pertinente car nous n’avons croisé que des personnes de l’âge d’or avancé, certaines marchant avec assurance et d’autres avec marchette. Est-ce que des poussettes circulent dans ces espaces, avec des bébés dedans ? Est-ce que, la semaine, des enfants hauts comme trois pommes  reviennent de la garderie, de l’école ?
– Entrez par le boulevard L’Assomption, m’a dit tonton au téléphone alors que nous étions en train de tournailler, à la recherche de la bonne tour.
Comme il est âgé, et encore ici j’avoue mon péché, j’ai eu tendance à ne pas le croire.
– Il doit se tromper de nom de boulevard ?, ai-je dit à mon mari. Il doit confondre avec le boul. L’Assomption à Joliette ?
– Prenez le boulevard l’Assomption, a répété tonton, tournez tout de suite à gauche, puis encore à gauche. Je vais aller vous attendre.
Je n’ai pas su quoi répondre au tonton qui était au bout de la ligne –fixe– dans son appartement et qui s’apprêtait à descendre pour nous rejoindre à la porte. Je ne voulais pas qu’il gèle car dimanche dernier il faisait froid en titi. Je voulais le croire et penser qu’il nous dirigeait au bon endroit. Je voulais sortir du véhicule et aller vérifier dehors mais aller vérifier quoi ? Je voulais éteindre mon téléphone, car je ne savais pas quoi répondre. Je voulais trouver quelque chose à répondre mais rien ne venait.
Mon mari, lui, toujours efficace, voulait trouver un endroit où se stationner, qu’il a trouvé, et le temps de le dire il était d’un côté de la porte vitrée, dehors, tandis que tonton était de l’autre côté, dedans ! Je suivais derrière, en essayant de taire ma fatigue.

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