
Je devrais peut-être lire ce livre.
Au lieu d’un week-end vécu sur le mode de l’intériorité, se déroulant au chaud auprès du feu de notre nouveau poêle à combustion lente, alternant d’un livre à l’autre –des quatre que j’ai énumérés dans un texte précédent–, j’aurai passé un week-end tout en extériorité, alimenté par les relations humaines. Cela me plaît et surtout m’enrichit, même si, des moments passés avec autrui, il ne reste rien de palpable, rien de physique qui peut être touché de la main, rien d’accumulé dans une collection comme j’accumule les textes sur mon blogue, rien non plus qui me permette de prendre de l’avance, en préparant par exemples trois recettes pour bien démarrer la semaine.
C’est le problème, avec les gens thésauriseurs dont je suis. Je m’appuie en toute chose, en toute circonstance, sur ma capacité à faire fructifier, en fonction des occasions. Mon motto : transformer le temps (abstrait, non palpable) en biens (concrets, palpables). Autrement dit : j’ai quatre jours devant moi ? Je vais lire un livre par jour, donc quatre livres –il faut mettre la barre très haut pour obtenir un semblant de résultat. Je vais écrire deux textes par jour, donc huit textes. Je vais ajouter plusieurs lignes au tricot que j’ai commencé. Je vais tracer la tête de la vache, et quand j’aurai fini on pourra compter une toile de plus sur les murs. À travers tout ça, je vais bien entendu préparer au moins trois repas…
Or, un week-end passé avec autrui se conçoit de manière inverse, en fonction d’une non accumulation. C’est comme un musicien qui joue d’un instrument –dans un univers où les enregistrements n’existeraient pas ! Il ne reste rien de palpable du jeu et de l’art du musicien, une fois qu’il a fini de jouer. Son art est à savourer une seconde à la fois, dans la seconde qui passe. L’art du musicien, qui prend sa source dans l’énergie et dans la sensibilité de son être, est un art éphémère. Il faut y goûter au moment où il se produit. Après, il reste certes dans ma tête la mélodie de tel passage –sonate ou chanson, peu importe. Il reste aussi le souvenir de l’effet qu’a eu sur moi tel passage, effets divers allant de l’enchantement à l’angoisse, mais ces réminiscences sont déjà différentes –parce qu’elles sont créées par moi seule– de l’expression initiale et originale émanant du musicien au moment même où il jouait.
De la même manière, je me rappelle et je me nourris de ce qui a été dit, entre mon amie et moi, mais tout ce dont je me rappelle ne s’inscrit déjà plus dans une création à deux, dans un dialogue, dans un échange en temps réel. Tout ce dont je me rappelle de notre rencontre est une reconstruction déjà transformée car créée par moi seule de ce que nous avons vécu à deux. Car une conversation, –et on dirait que je découvre ça pour la première fois de ma vie aujourd’hui, et c’est comme la sonate du violoniste, finalement–, ça se construit en temps réel à deux, à partir de l’eau que deux sources apportent au moulin. Une conversation comme une improvisation. Comme une construction de Lego, chacune son morceau. Et ça ne s’alimente pas que de mots –c’est peut-être cette part fuyante qui me passionne le plus. Ça s’alimente de tel sentiment perçu dans le regard de l’autre, du froncement d’un sourcil, du tressaillement de la lèvre. Converser, c’est accueillir un être à travers mille détails, c’est tenter moi-même d’être à la hauteur de la beauté de l’autre, pour honorer cette beauté dont il m’est donné de profiter.
Je m’arrête là pour ne pas nous perdre. Je suis peut-être même déjà perdue.


Mon mari vient de quitter la maison pour quatre jours. Il est parti faire de la motoneige avec ses amis à la Manawan. À peine est-il parti que je m’empresse de me mettre en mode création devant mon ordi, un café à mes côtés. Depuis que nous chauffons au bois dans la salle de séjour au moyen d’un poêle à combustion lente acheté en décembre dernier, mon bureau est moins bien chauffé, alors je me suis installée à la table, immense, de notre salle à manger. Salle à manger et salle de séjour constituent une seule grande pièce dans laquelle nous passons le plus clair de notre temps. Derrière moi mijote une soupe de céleri-rave. J’en ai servi une à Noël, au clan Longpré, qui a eu beaucoup de succès. En fait, j’hésite entre utiliser le céleri-rave en train de mijoter pour en faire une soupe, encore, ou une purée.