Jour 698

Angle Sherbrooke et L’Assomption se trouve l’école Marguerite-de Lajemmerais. Quand j’étais jeune, notre voisine au chalet était professeure à cette école. Elle passait l’année scolaire à Montréal et venait se ressourcer deux mois à la campagne. Elle habitait un appartement de rien du tout sur la rue Frontenac. Elle semblait ne pas avoir d’âge, en ce sens que bien qu’encore jeune elle semblait vieille à l’adolescente que j’étais. Ses cheveux, qu’elle tenait courts, étaient tellement fins qu’aucune coupe ne pouvait les modeler. Elle souffrait de strabisme, pour ne rien arranger. Elle avait, me racontait-elle, beaucoup de difficulté à se faire écouter en classe. Je ne connaissais pas grand-chose encore à la vie, mais j’avais quand même l’impression que ses vacances lui faisaient le plus grand bien.
Une amie, une autre amie que j’ai perdue de vue, a déjà habité au complexe des tours olympiques avec ses parents pendant longtemps. Une amie que j’ai connue à l’UQÀM, là où j’ai trouvé mon premier emploi à temps plein à vie. Nous allions dehors le midi elle et moi et elle me racontait à quel point elle vivait comme des épreuves insurmontables les présentations orales qu’elle devait faire en classe à cette époque-là, car elle travaillait le jour et étudiait le soir, la philosophie. Cette même amie a tout lu de ce que je ne suis pas capable de lire, la Recherche du temps perdu de Proust, notamment.
Une fois qu’elle avait réussi à tenir sa classe calme au point d’ouvrir la porte pendant que ses élèves faisaient un examen, la professeure souffrant de strabisme avait vu passer le directeur dans le corridor. Depuis quelque temps, il passait souvent non loin de sa classe et elle se demandait si son autorité déficiente n’était pas sur le point de lui faire perdre son poste. Le directeur passait, cette fois-là que la porte de la classe était ouverte, et au même moment un élève avait lancé un cri de mort, bousculant tout sur son passage, pupitres et personnes, jusqu’à ce qu’il se retrouve dans le corridor, prisonnier des bras du directeur qui peinait à le contenir. Le jeune homme venait de vivre sa première crise d’épilepsie.
Mon amie encore étudiante en philosophie me racontait à quel point il lui était difficile le matin de choisir des vêtements dans lesquels elle allait s’aimer.
– Sitôt que j’enlève mon manteau et que je constate à quel point mon habillement jure avec celui des autres, je ne désire qu’une chose, aller me cacher sous mes couvertures !
Je m’étais fait la réflexion que c’était pareil pour moi, mon habillement d’ailleurs a toujours juré avec celui des autres dans l’univers du travail, mais je ne peux pas dire que cela me dérangeait beaucoup.
Lorsqu’ils ont été trop âgés pour vivre de manière autonome dans leur tour olympique, les parents de mon amie ont tout simplement déménagé de l’autre côté de la rue Sherbrooke, au complexe Élogia. Un soir, nous avons assisté elle et moi à une conférence d’un spécialiste qui expliquait comment aider les gens atteints de la maladie d’Alzheimer. La mère de mon amie se portait bien, mais pas le père. Puis, je n’ai plus eu de nouvelles de mon amie, ce sont des choses qui arrivent, du moins dans la mienne, et en mettant les pieds dimanche dernier dans les édifices olympiques, je me suis dit que ses parents, déjà très âgés, étaient probablement maintenant décédés.
Sous le choc de cet événement inattendu, la classe entière, la professeure et le directeur, m’avait raconté notre voisine, avaient resserré leurs liens. Les problèmes d’autorité s’étaient estompés. À chaque fois qu’elle revenait sur cette histoire, parce qu’étant adolescente j’allais souvent tenir compagnie à la voisine, qui en retour me tenait compagnie aussi, la professeure se défendait bien de laisser entendre que le problème de santé de son élève avait été un événement positif.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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