Jour 665

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Chaise de babiche

Fred n’était pas en voix. Il combattait un virus et s’est excusé plusieurs fois de ne pas être plus en forme. Je l’ai senti un peu fragile sur le plan de sa concentration dans la première demi-heure. Il commençait une phrase, l’interrompait, partait ailleurs sur une autre piste. Passée la première demi-heure, il m’a semblé que ça allait mieux. Mon frère les Pattes n’a remarqué aucune fragilité. Denauzier a été dérangé quant à lui par ce que j’appelle la fragilité. L’ami des Pattes qui était avec nous hier soir m’a écrit sur Facebook cet après-midi qu’il avait adoré le spectacle. Que faut-il en penser ? Que Denauzier et moi, à force de vivre ensemble, commençons à nous ressembler pas mal ? Que les Pattes, et l’ami qui m’a écrit sur Facebook, sont moins sensibles à la fragilité que nous ? Qui a raison ? Les Pattes pour n’avoir rien ressenti de fragile chez l’artiste, ou nous pour avoir senti que quelque chose chez Fred, quelque part, pendant quelque temps, a été fragile ?
Mystère et boule de gomme, et d’autant plus boule de gomme que je ne suis pas capable de mettre en perspective le phénomène de la projection qui me rattrape tout le temps dans le détour : Fred est seul sur scène, or j’imagine que Fred c’est moi. Moi, seule sur scène, devant parler et jouer de la guitare et chanter ? Plutôt mourir. Alors je meurs, je me liquéfie, je deviens une flaque autour de la chaise de Fred, une chaise de babiche, bien entendu, qui occupe bel et bien le centre de la scène, de même que ses deux guitares acoustiques posées sur des supports à proximité de la chaise. Je fonds comme si j’étais faite en cire et qu’on m’exposait à une source de chaleur.
Or, sous l’effet de la surprise totale qui happe les spectateurs, m’ayant vu fondre et disparaître, pas un son ne se fait entendre dans la salle. Même les plus grippés, incapables de se retenir de tousser, ne toussent plus. Au bout d’un moment, quand il ne reste plus rien de ma personne, hormis une flaque de cire qui se met à durcir sur le revêtement de la scène, une spectatrice se met à crier sous l’effet de la panique. Le régisseur, derrière le rideau, ne sachant quoi penser du fait qu’il n’entendait plus rien sur scène, se dépêche de venir voir ce qui se passe. Dépité, n’ayant jamais vu un artiste disparaître comme neige au soleil, n’étant en outre pas doué pour parler au public, il se contente de se rendre vite en coulisse actionner le mécanisme qui ferme les rideaux. Il en profite pour appuyer sur les interrupteurs qui font apparaître la lumière dans la salle. Les gens se lèvent, ahuris, dans un murmure qui s’élève pour devenir vacarme. Ne sachant que penser, interdits, ils se regardent en se demandant s’ils ne sont pas victimes d’une mauvaise blague. Ce n’est pourtant pas le genre de Fred de faire de mauvaises blagues.
D’où il ressort qu’il m’est impossible de savoir si Fred était fragile ou non, s’il s’accommodait tant bien que mal de sa fragilité, si fragilité il y a eu, l’expérience aidant, ou s’il avait hâte en titi que la soirée finisse.

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Jour 666

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Photo provenant du site Admission.

Mince ! J’aimerais aborder un sujet extraordinaire pour faire honneur à ce triple 6 d’aujourd’hui, mais je ne vis jamais rien que de très ordinaire. Pour aller vers l’extraordinaire, il faudrait que je me tourne vers mon passé, peut-être, et encore là je ne suis pas certaine que je trouverais un sujet –positif– digne du triplé. L’extraordinaire, bien sûr, peut se décliner de mille et une façons et s’avérer, somme toute, relativement ordinaire. J’y pense. Ce soir nous assisterons au spectacle de Fred Pellerin, à Joliette. C’est extraordinaire dans le sens littéral du terme puisque nous ne sortons que très peu, culturellement parlant, Denauzier et moi. Quand je taquine le culturel, le plus souvent je suis seule ou avec des amis.
À cet égard, et si Dieu le veut, je vais visiter l’exposition qui rend hommage à Giacometti, au Musée des beaux-arts de Québec, mardi prochain le 27 février. J’aimerais y passer plusieurs heures, visiter l’ensemble des salles, prendre des photos là où on peut le faire. J’avais fait ça à Vancouver, le 13 novembre 2015, pendant que Denauzier était en congrès. J’étais revenue après lui à notre chambre d’hôtel, où il écoutait, catastrophé, les reportages en direct de l’attentat du Bataclan. J’aurais pu m’en vouloir de m’être tant amusée au musée pendant que des gens tombaient sous des balles sur le continent européen, mais pour une fois que je m’amusais vraiment, que j’étais dans mon élément à 100% au sein des explorations artistiques les plus diverses –dont je ne cernais même pas la portée–, je ne m’en étais pas voulu.
Des hommes et des femmes tombent sous les balles à longueur de jour et de nuit, de toute façon, et ce depuis le début de l’humanité.
Pendant que j’écris ces lignes, un pain cétogène cuit au four, de même que des brownies dont la recette est à base de haricots noirs. J’ai fait cette recette sans succès, il y a quelques semaines, et je l’ai réessayée cet après-midi moyennant de petites modifications.
Entre deux phrases du présent texte, en outre, je suis allée visiter un site de recettes pour y noter les ingrédients d’une sauce BBQ cétogène afin d’accompagner le repas de ce soir, de fines tranches de rôti de bœuf. Je mets la charrue avant les bœufs quand j’annonce les fines tranches, puisque la pièce de viande n’est pas encore tranchée et je crains que ce soit difficile d’obtenir aussi fin que je le souhaite. Nous allons manger ce menu avant de nous rendre au spectacle et il me reste à me laver et à me coiffer. Toutes ces vétilles pour prouver à quel point je vis de manière très très très ordinaire…

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Jour 667

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Ça ressemble un peu à la grosse machine à laquelle j’ai eu affaire.

Comme je n’ai pas publié de texte hier alors que nous étions lundi, jour de semaine, jour d’écriture, je me suis dit que j’allais me reprendre aujourd’hui mardi en écrivant deux textes. Mais je me sens paresseuse et j’ai envie de m’abandonner à cette paresse, alors je me limite à un texte.
Peut-être que je me suis offert un congé d’écriture hier pour me récompenser d’avoir fait la mammographie des quinquagénaires en après-midi. La deuxième mammographie, en fait, parce que j’en ai passé une il y a quelques jours seulement.
J’avais pris la peine de mentionner à la dame aux commandes de l’appareil d’imagerie que j’avais un kyste sur le sein gauche, là, le voyez-vous ? Il crée une petite protubérance sous la peau. C’était ma manière de vérifier, en fonction de l’air qu’allait prendre le visage de la dame, si je lui annonçais quelque chose de grave ou de pas grave.
– Pourquoi vous me dites ça ?, s’est-elle étonnée.
– Bien, pour vous permettre de vérifier que votre image est réussie, ai-je improvisé, dans le sens que si on ne voit pas le kyste, ça veut dire que l’image n’est pas complète ? –je n’ai pas osé dire « pas bonne » pour ne pas la vexer.
La dame m’a regardée en soulevant un sourcil et n’a rien répondu.
– Ce n’est pas la première fois, ai-je ajouté, beaucoup moins sûre de moi, que j’ai une petite calcification dans cette région-là.
J’allais ajouter que la fois d’avant, la calcification était plus grosse, mais je n’en ai pas eu le temps.
– Des calcifications dans les seins, ça n’existe pas, a-t-elle dit sèchement.
– Ah bon ?! Pourtant, il me semble…
La dame n’a rien ajouté et le restant de notre séance s’est déroulé dans le silence, hormis les indications qu’elle devait me donner quant à ma posture. Levez le bras, mettez votre main là, avancez les pieds…
Ça, c’était la première fois.
J’y étais donc, hier, pour la deuxième fois.
Je me suis dit, en faisant la route pour me rendre, que je n’allais pas tomber sur la même dame, puisque la première fois je m’étais présentée de soir à la séance d’imagerie. Le jour, ce doit être quelqu’un d’autre, ai-je pensé –ou plutôt espéré. Mais c’était la même dame.
– Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi, ai-je commencé, nous nous sommes vues il n’y a pas longtemps.
– Vous savez, avec le nombre de patientes que je rencontre dans une journée…
Je le sais, qu’elle voit des femmes en masse, mais je pensais que ma cicatrice et mes agrafes proéminentes me donnaient une marque distinctive.
– Vous êtes ici aujourd’hui, a-t-elle enchaîné, parce que le radiologiste a demandé des images supplémentaires pour étudier de plus près une petite calcification que vous avez sous l’aisselle.
– Une calcification ?, ai-je répété.
– Oui, nous allons prendre quelques clichés du sein droit seulement.
– Mais vous m’avez appris, la dernière fois, que les calcifications dans un sein ça n’existait pas ?
– Ce n’est certainement pas moi qui vous ai dit ça !, a-t-elle répliqué.
Pour ne pas passer le reste de la séance à ne faire qu’obéir, j’ai entamé, tête dure, un essai de conversation.
– Vous travaillez de jour et de soir ?, ai-je d’abord tenté.
– Mettez la main sur la poignée, a-t-elle répondu, et cessez de respirer.
Au même moment, mon téléphone cellulaire a émis un signal sonore, c’était Emmanuelle qui me donnait des nouvelles de son entrevue pour un emploi d’été. Je venais de recevoir quelques textos d’elle et je savais que les nouveaux textos constituaient la suite de son histoire.
– Ma fille est à la recherche de son premier emploi d’été, ai-je commencé.
Je voulais préciser qu’elle était à la recherche du premier stage effectué dans son domaine d’études, en ce sens que ça fait déjà quelques étés qu’elle travaille dans des camps de jour, mais je n’ai pas jugé nécessaire de me lancer là-dedans.
– C’est passionnant !, s’est-elle exclamée. À leur âge, les jeunes ont du temps devant eux ! Ils sont en train de construire leur vie. En quoi étudie-t-elle ? Quel âge a-t-elle ? C’est normal qu’elle ait été stressée, a-t-elle ajouté, si elle ne l’a pas été, ce n’est pas bon signe. Et patati et patata.
Si c’est moi que la dame n’a pas aimée, je me console en me disant qu’elle semble avoir aimé ma fille.

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Jour 668

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Photo moins ratée de ma nouvelle amie. Elle loge un peu à l’étroit, parce que la toile est assez grande, dans la salle de bains à l’étage. Acrylique, 24"X36"

Mon frère les Pattes est venu peinturer mon bureau mercredi dernier. C’est la raison pour laquelle il était à la maison lors de mon retour du salon du coiffure. Les murs initialement de couleur moka sont maintenant de couleur champignon, pas loin du blanc. Il a dû sabler le plafond et à mon retour, ce retour qui m’a vue arriver portant la frange, il y avait de la poussière de plâtre partout au rez-de-chaussée. J’ai passé la journée d’hier à nettoyer, frotter, aspirer, laver, sans trop prendre le temps de savourer les moments olympiques. Ça y est, aujourd’hui samedi j’ai fini. Je suis en ce moment dans mon nouveau décor.
On dirait que la pièce est plus grande, à cause de la couleur pâle des murs. Et peut-être aussi parce que je n’ai pas placé les tables de la même manière. Je dispose d’une table conçue pour le travail à l’ordinateur avec sa chaise à roulettes, c’est de cet endroit que j’écris mon blogue. Je dispose aussi d’une grande table achetée pour trois fois rien dans un entrepôt de meubles légèrement endommagés. Elle me sert pour mes travaux de peinture. Elle est de couleur foncée et haute sur pattes. Auparavant, les deux tables étaient perpendiculaires l’une par rapport à l’autre, tandis que maintenant elles sont l’une dans le prolongement de l’autre. Cela me donne une longue surface de travail qui traverse la pièce. Pour réussir cet agencement, il m’a fallu placer ma table d’ordinateur plus près du mur du fond. Elle n’est plus qu’à un pied de celui-ci, alors qu’avant il y avait un bon trois pieds d’espace. Cela fait toute la différence. Je me sens à l’abri. Je me sens plus en mesure de me concentrer, plus douillettement installée.
J’ai placé sur ma table, celle d’où j’écris mon blogue, les objets qui me sont chers. En fait il y en a deux. Trois. Une lampe qui m’a été donnée il y a longtemps par un oncle côté maternel. Un réveil-matin que j’ai acheté chez Birks rue Ste-Catherine il y aura bientôt trente ans. Il m’accompagne de son tic tac. Une photo de chouchou quand elle était à l’école secondaire, prise chez sa tante Bibi quand la tante habitait encore à Montréal. Son sourire y est magnifique d’enthousiasme et de vitalité.
Les années ayant passé et chouchou étant maintenant aux études à l’université, portant en outre des lunettes qu’elle ne portait pas encore au moment où a été prise ladite photo, j’ai décidé qu’il était temps de me faire accompagner par une autre photo dans le même cadre. Alors par-dessus chouchou souriante, j’ai mis une photo de chouchou nourrissant papa au CHSLD. Sur la photo cependant, Emma ne porte pas de lunettes parce que ces dernières étaient en réparation à la clinique visuelle de Joliette. Le temps de la réparation, nous étions, c’était pendant les vacances de Noël, allées nourrir papa. Papa porte son bavoir qui semble être de format géant pour sa petite personne. On aperçoit le plateau qui contient son repas constitué de trois boulettes en purée dans l’assiette. On aperçoit chouchounette qui dirige vers papa une fourchette contenant de la purée blanche, donc des pommes de terre. Chouchou avec son petit bis sérieux, le petit bis qu’elle a lorsqu’elle est concentrée. Elle est coiffée d’une tresse française que lui avait faite maman. Elle porte les nouveaux vêtements qu’elle avait achetés là encore, la veille, avec maman. Le cadre est situé à ma gauche. Ce n’est pas mon côté naturel puisque je suis droitière, mais je me tourne la tête en masse de ce côté non naturel pour m’imprégner de tout l’amour que je porte à ces deux êtres.

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Jour 669

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Mon t-shirt préféré.

J’écoute d’une oreille distraite la couverture des Jeux en faisant mille et une choses, mais l’oreille devient moins distraite quand le sujet m’interpelle. C’est revenu plusieurs fois dans la bouche de Marie-José Turcotte : les athlètes olympiques pratiquent la visualisation. Ils se voient gagnants, ils se voient monter sur le podium. Les skieurs, par exemple, visualisent la piste qu’ils devront descendre, les courbes du trajet, l’enchaînement des portes, les zones à risque, etc. Étant donné que je vais avoir 59 ans dans 49 jours, je me suis prêtée à l’exercice : où est-ce que je visualise ma personne en 2018, dans mon dernier droit avant la soixantaine ? Qu’est-ce que je désire atteindre ? Vers quel but ai-je envie de me tendre ? Eh bien, incroyable mais vrai, rien de précis n’est venu chatouiller mes neurones en réponse. Comme si je n’avais pas d’élan pour me propulser vers un projet, comme si j’étais sur le flat. Pourtant, au moment où je me suis posé la question, comme d’ailleurs en ce moment écrivant mon texte du jour, je portais mon t-shirt préféré, mon t-shirt Motivation.
– Voyons donc, me suis-je dit. Je n’ai la motivation d’aller nulle part ? Je ne désire pas écrire, m’améliorer en peinture, accumuler des pas pour faire plaisir à mon Fitbit ? Lire tous les livres qui attendent après moi sur les tablettes de ma bibliothèque et que je ne feuillette même pas ? Je ne désire pas me trouver un emploi dans les environs pour me sortir de ma zone de confort ? Je ne désire rien, pas même devenir caissière payée au salaire minimum ? Ce n’est pourtant pas désirer la lune, l’obtention d’un emploi modeste qui m’apprendrait l’humilité ?
La seule idée qui se profile à mon esprit, sans pour autant prendre forme visuellement dans ma tête, c’est que je voudrais vivre vieille. Aussi vieille que papa, mais si possible sans la maladie de Parkinson. J’ai toujours porté en moi l’idée, ou le sentiment, ou l’intuition, que j’allais vivre vieille. C’est un privilège, la vieillesse, qui n’est pas donné à tout le monde. Or, ces derniers temps, je reviens sur un nombre important d’événements de mon passé et je n’en reviens pas à quel point je les ai interprétés de travers. À quel point je me suis trompée. À quel point j’étais convaincue d’avoir raison alors que j’avais tout faux. Dans cet ordre des choses, est-ce que, me visualisant vieille et courbée, je me serais aussi trompée ?
Si j’en avais les moyens sur le plan financier, et pour le simple plaisir de l’enrichissement que cela me procurerait, je pense que j’aimerais entreprendre à nouveau une démarche psychanalytique. C’est une visualisation utopique.

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Jour 670

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Voici où en est ma vache le 15 février 2018.

Jeudi, jour tantine. Je suis arrivée tard chez elle et elle avait faim, alors nous n’avons pas fait la route jusqu’à Rawdon, surtout qu’il ne faisait pas beau. Nous sommes allées au restaurant du village. Comme nous sommes arrivées à presque treize heures pour manger, nous étions à peine installées sur nos banquettes que la plupart des clients s’en allaient. Au bout d’un moment, nous avons eu le restaurant pour nous toutes seules, comme hier j’ai pu bénéficier, seule avec ma coiffeuse, de son salon sans musique. À notre arrivée au restaurant, le stationnement était plein de voitures. À notre sortie, il n’y avait plus que ma petite Sonic blanche dans la cour, cour couverte de glace pour demeurer dans l’esprit du récit que j’ai soumis à Radio-Canada.
Après le repas, nous avons fait les courses juste en face du restaurant, de l’autre côté de la route principale. Je suis un personnage connu au Métro parce que j’y vais souvent. On a la notoriété qu’on peut. Il faut dire que dans un village tout le monde se connaît, bien que le village où habite tantine ne soit pas celui où j’habite.
– Marc est demandé à l’avant, a dit la caissière voyant que nous arrivions, tantine et moi, avec nos paniers.
Assez rapidement, Marc, l’emballeur, est arrivé.
– Vous vous êtes fait couper les cheveux !, s’est-il exclamé.
Je n’en suis pas revenue.
Après ma journée chez tantine, j’ai passé du temps sur ma vache, dans la salle à manger en compagnie des Jeux olympiques à la télévision. Dans le fond, je ne devrais pas les écouter parce que ça me déprime. À chaque fois qu’il est fait mention d’un athlète dont on attend beaucoup parce qu’il est le meilleur dans sa discipline, j’imagine qu’il va rater son coup, comme j’ai raté mon coup quand on attendait beaucoup de moi à mes concerts de guitare classique, comme j’ai raté mon coup à des entrevues professionnelles, comme j’ai raté mon coup dans mon rôle de professeur de français à Grenoble, et quoi encore. Quand on parle des athlètes, on mentionne aussi qu’ils sont entourés de psychologues pour leur préparation mentale. Encore là, j’imagine que même entourée des meilleurs psychologues, je ne serais pas à la hauteur des attentes, je raterais systématiquement mon épreuve.
Je m’arrête là parce qu’il est tard, que je suis fatiguée, et que, masochiste, je veux regarder un peu d’olympiques –pour n’avoir fait que les écouter pendant que je maniais le pinceau.

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Jour 671

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C’est très différent des cheveux longs et sans frange de Melania et d’Ivanka.

Je suis à la recherche de petits défis pour me sortir de ma zone de confort dans laquelle je m’enfonce un peu plus chaque jour. Des défis de rien du tout. J’en ai accompli un hier. J’ai soumis mon récit de glace vive sous la voiture au concours de Radio-Canada. J’avais demandé à mon amie linguiste de corriger mon texte. Elle m’a retourné un bon nombre de corrections, d’où il ressort que je n’écris pas aussi bien que je le pensais. Aujourd’hui, je suis allée me faire teindre et couper les cheveux. C’était particulier parce que nous n’étions que la coiffeuse et moi dans le salon, les autres coiffeuses étant en vacances. À un moment donné, la musique a cessé de se faire entendre. Ma coiffeuse est allée vérifier que la connexion Internet n’était pas rompue, elle ne l’était pas. Elle est revenue bredouille de solution, alors nous avons passé le reste de l’après-midi sans autre fond sonore que celui de nos voix –et du séchoir !
– Je voudrais sortir de ma zone de confort, lui ai-je dit tout de go à mon arrivée.
– Sur le plan de ta coupe ?, m’a-t-elle demandé.
– Oui, j’adore ma coupe actuelle mais je voudrais aller vers autre chose. J’ai pensé à une frange bien affirmée qui couvrirait tout le front. Pas des filaments séparés les uns des autres.
– Si je te fais une frange,  tu vas devoir l’entretenir car tes cheveux s’orientent d’eux-mêmes vers la droite. Il va falloir que tu les places pour couvrir le côté gauche, d’autant que tu as une rosette qui ne viendra pas simplifier l’affaire.
– Penses-tu que ce serait beau, malgré les difficultés qui vont se présenter ?
J’ai suffisamment confiance en ma coiffeuse pour savoir qu’elle ne m’aurait pas encouragée si elle avait soupçonné que le résultat se serait avéré moyen.
Quand je suis revenue à la maison, mon frère les Pattes y était.
– Wow !, tu as fait tout un changement !, s’est-il exclamé.
J’étais convaincue qu’il n’allait rien remarquer !
– Ça te va très bien, a-t-il enchaîné.
Quand la coiffeuse m’a redonné mes lunettes et que je me suis vue dans le miroir, je me suis trouvé une ressemblance étrange avec la journaliste Isabelle Richer, celle qui a fait un accident de vélo il y a un an ou deux –et qui n’a pas changé de coupe de cheveux pour autant. Puis, dans le rétroviseur de ma voiture, je me suis trouvé une ressemblance avec Pénélope McQuade.
Mon défi consiste donc à partir de maintenant à ressembler ni à Isabelle Richer ni à Pénélope McQuade.

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