Jour 653

08BagueMalik

Petite pierre bleue, peut-être un saphir ?

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? C’est le titre d’un essai –est-ce un essai ?– de Pierre Bayard aux Éditions de Minuit. Le livre traîne dans ma bibliothèque depuis quelques années. Il appartenait à François. Il est annoté, des passages y sont soulignés, mais comme je lis difficilement l’écriture de François –il était gaucher–, je ne m’enrichis guère de ses annotations, je les décode tout au plus. Comment parler de ce bijou que je n’ai guère porté ? Ce pourrait être le titre d’un roman à venir. Il m’a été offert au prix de maigres économies d’un compagnon qui n’avait pas d’argent, pas de travail, pas d’avenir, pas d’attache. L’anneau n’est pas rempli d’or, dans la partie qui ceint la pierre. Cela signifie que la bordure de la bague est presque coupante, elle pénètre dans la peau quand mes doigts gonflent s’il se met à faire chaud. Comme elle m’a été offerte du temps que j’habitais à Aix-en-Provence, où les étés sont torrides, j’attendais des temps moins suffocants pour la porter. J’habitais alors aux Gazelles, c’est le nom des résidences universitaires qui comptaient quatre ou cinq bâtiments. Je n’avais pas grand-chose à faire, les cours étant interrompus par les vacances scolaires et ne reprenant qu’en octobre. Je distribuais à gauche et à droite des petites annonces tapées sur des bouts de papier pour offrir mes services de dactylographe –et me faire un peu d’argent. Je m’étais acheté à Aix, à mon arrivée, une machine à écrire flambant neuve qui fonctionnait au moyen d’une marguerite, en remplacement de la grosse boule IBM, pour ceux qui ont connu la grosse boule IBM. Mais l’été, bien entendu, je n’avais pas grand-chose à taper, les étudiants étant partis pour la plupart. Je ne lisais guère, il me semble, j’avais peut-être trop chaud dans ma chambre au quatrième étage. Je ne me promenais pas avant la fin de l’après-midi, pour ne pas mourir de chaleur sur les trottoirs. Je ne cuisinais pas car je n’étais pas équipée pour le faire. Je mangeais au restaurant universitaire et la nourriture y était fort acceptable. J’avais apporté ma bicyclette, mais je n’osais pas l’utiliser car j’avais peur des véhicules qui roulaient vite sur des routes étroites. Et, bien entendu, il faisait trop chaud sur les routes. Un été je suis allée voir une amie à Genève. L’air y était plus respirable, peut-être à cause des Alpes et du Lac Léman, mais mon séjour n’a duré qu’une dizaine de jours. Je me rappelle que je passais de très bons moments dans la chambrette de Brigitte, mon amie béninoise. Et qu’elle cuisinait à merveille. Elle n’aimait pas la nourriture des Blancs, qu’elle trouvait fade. Alors avec des gamelles et des plaques chauffantes qu’elle avait apportées dans ses bagages, elle préparait du poulet au citron à même le sol car la chambrette ne comportait pas de coin cuisine. Quand même, je ne passais pas tout mon temps chez Brigitte. Et je ne lisais pas. Et je restais cloîtrée jusqu’à ce que le soleil baisse. Je me demande de quelle manière j’occupais mon temps. Mais je sais que je ne portais pas ma bague coupante.

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Jour 654

07LettreE

Lettre sur pomme.

Place à la lettre E pour Emmanuelle, un peu difficile à lire, ce E, car il est stylisé. Je suis en compagnie de E justement, à Montréal. Il y a plus d’une heure, je lui ai annoncé que je m’en allais lire au lit. J’ai commencé L’homme qui entendait siffler une bouilloire, de Michel Tremblay. Tantinette, qui a lu tout Michel Tremblay, m’a prêté le livre vendredi dernier, après que nous ayons passé la soirée chez elle à jouer au Chromino, avec Bibi. Pour une fois j’ai gagné, en fait je n’ai pas gagné juste une fois mais presque toutes les parties. Bibi voulait rentrer, à un moment donné, lassée de perdre, mais je l’ai convaincue de rester pour jouer un peu plus longtemps. Cela faisait plaisir à tantine, et cela étirait le plaisir de la victoire, en ce qui me concerne.
Comme pour la bague d’enfant, du temps de la garderie, Emmanuelle a très peu porté cette breloque E qui venait avec une chaîne pour être portée au cou, lorsque je la lui ai offerte pour son anniversaire, elle avait alors huit ou neuf ans. À dix ans, cependant, je me suis surpassée. Jacques-Yvan et moi lui avons offert un voyage à Paris, pour célébrer son premier anniversaire « à deux chiffres ».
– Il va falloir en profiter au maximum, lui avais-je dit, parce que l’anniversaire suivant, à trois chiffres, n’arrive que dans quatre-vingt-dix ans !
Hier dimanche pour le concert de la chorale auquel participait Emmanuelle, portant ses chaussures bottines noires qui ressemblent à celles de ma grand-tante Laurette, j’ai porté au cou une breloque qui m’a été offerte par mon beau-fils il y a longtemps.
– Reconnais-tu ce bijou ?, lui ai-je demandé car il fait partie de la chorale lui aussi.
– Hum… ça me dit quelque chose, a-t-il répondu.
– Tu me l’avais offert de retour d’un voyage, peut-être le voyage en Corée ?
– Hum… peut-être…
Ça me fait un bien fou de ressasser les souvenirs de mon passé autour de ces bijoux. Mine de rien je répare mes erreurs, je profite après coup, je me pardonne, je partage. Au moment où la breloque que je portais hier m’a été donnée par le plus âgé de mes beaux-fils, j’étais tellement mal dans ma peau que je ne profitais de rien. Aujourd’hui, je profite de tout en double, en triple, il n’y a pas de limite.

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Jour 655

06BouclesFeuilles

Triples feuilles.

Nous voici encore dans l’univers de Jacques-Yvan. Je mentionne tout de suite que ces boucles d’oreilles manquent d’amour et que je vais les apporter chez le bijoutier à mon prochain périple à Joliette pour les faire nettoyer. Jacques-Yvan m’avait offert ces boucles d’oreilles en présence de sa maman. Nous n’étions que tous les trois dans le grand appartement que nous avions loué quelques mois auparavant, rue Grosvenor. Sa maman se prénommait Laurette. Elle est décédée depuis plusieurs années. J’ai eu une tante Laurette, elle aussi décédée. Le chemin sur lequel j’habite change de nom à un moment donné et devient le chemin Laurette. Ma tante Laurette, qui était en fait ma grand-tante, est née le même jour que le demi-frère d’Emma, mais quatre-vingts ans plus tôt. Toujours du temps de la rue Grosvenor, j’avais souligné ce double anniversaire. J’avais préparé une Charlotte russe pour ma grand-tante, et ma grand-tante était arrivée avec une tarte au citron Shirriff pour le demi-frère d’Emma. Tout le monde avait vanté la réussite de la tarte au citron, étant donné que ce ne sont pas toutes les personnes qui sont encore capables de cuisiner à quatre-vingt-dix ans. La mère de Jacques-Yvan était également présente. Elle avait joué du piano et ma grand-tante s’était assise à côté d’elle, sur le banc du piano, pour observer au plus près. Les deux femmes portaient toutes les deux, évidemment par hasard, une robe bleue à manches courtes et à ceinture faite du même tissu que celui de la robe. Ma grand-tante a toujours porté des chaussures qui ressemblaient à des bottines, noires et lacées, qui lui allaient fort bien. Je pense que les bottines avaient été taillées sur mesure car elle souffrait d’une déformation aux pieds. Je ne me rappelle pas des chaussures que portait ma belle-maman. Ma grand-tante portait, été comme hiver, des collants de couleur peau d’un tissu épais, on aurait dit du coton. Ils lui donnaient un air campagnard. Ma belle-maman portait des bas de nylon de couleur peau eux aussi. Je portais ce jour-là, je m’en rappelle car nous avons des photos de l’événement, une robe noire fuseau assez longue faite d’un tissu extensible. Il n’aurait pas fallu que le tissu ne soit pas extensible. J’étais enceinte de six mois et je savais déjà que je portais une fille qui allait s’appeler Emmanuelle.

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Jour 656

05BraceletNéron

Bracelet Caroline Néron

Cadeau des collègues au travail pour souligner mon départ à la retraite. J’ai aussi reçu une chaîne qui se porte au cou avec breloque, de Caroline Néron itou. Je ne voulais pas que mon départ soit souligné, par un cinq à sept au travail dans la grande salle de réunion, par un souper au restaurant où chacun paie sa part, ou par un petit déjeuner car c’est arrivé que deux collègues qui prenaient leur retraite en même temps soient célébrées les deux ensemble, autour de viennoiseries matinales.
– Si c’est ce que tu désires, avait répondu ma supérieure, il n’y a pas de mal à partir en douce. On peut simplement faire circuler une carte auprès des collègues et je te la remettrai en privé.
– C’est une bonne idée, la carte, avais-je acquiescé.
C’était deux mois avant mon départ. Comme beaucoup d’eau a amplement le temps de couler sous les ponts, dans un intervalle de deux mois, il y a eu un souper, finalement, dans un restaurant.
J’aime le bracelet, mais je ne le porte jamais. Je m’en tiens au bracelet Fitbit, au poignet  gauche, et à mon bracelet médical, au poignet droit.

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Jour 657

04BouclesBelles

Or, perles et diamants.

Encore un bijou discret de ma vie amoureuse d’autrefois. Je les adore. J’essaie de les honorer des fois de temps en temps, malgré ma tendance à porter sans les enlever de petits anneaux dorés. Je ne pourrais en effet garder ces boucles d’oreilles pour dormir, cadeau de Jacques-Yvan, à cause de la tige sous le lobe qui s’enfonce dans la peau, au-dessus des maxillaires, quand je dors la tête appuyée sur l’oreille droite, ou sur la gauche. Pour qu’elles ne m’incommodent pas, il faudrait que je dorme dans la position des gisants, sur le dos, la tête appuyée sur l’occiput.
La nuit dernière j’ai très bien dormi. Je n’ai pas entendu la chatte Mia bardasser et obliger Emma à se lever pour la faire sortir. J’avais mes 16 000 pas dans le corps, il faut dire. Quand je suis à Montréal, je marche ! Un phénomène nouveau s’est produit, cette fois-ci de mon séjour chez ma fille : j’avais envie de m’arrêter nulle part. Nul achat, nulle traînaillerie à la pharmacie pour respirer les parfums et feuilleter le dernier Vogue, nulle tentation devant les vitrines des commerces. Nul besoin sinon celui de me dépenser. Arrivée sur la Côte-des-Neiges, je me suis dit que je devrais au moins m’acheter quelque chose à boire, et peut-être une petite affaire à grignoter. Je suis entrée au Exo et j’ai fait le tour du magasin deux trois fois, incapable de fixer mon choix sur un aliment en particulier. Comme il faisait très chaud et que j’avais déjà beaucoup de pas d’accumulés, je me suis dit que ce n’était pas sage de ne rien avaler de solide, en accompagnement de mon Kombucha grand format, alors j’ai acheté des croustilles santé. Je suis sortie et j’ai poursuivi ma route, devant me rendre aux locaux de Accès Montréal, sur le boulevard Décarie.
Mastiquant quelques croustilles, j’ai croisé un itinérant qui m’a demandé de l’argent.
– De l’argent madame, pour mes médicaments, pour dormir ce soir, pour manger. De l’argent !
– Je n’en ai pas, ai-je répondu, mais si vous voulez je vous donne ces croustilles.
L’homme a pris le sac que je lui tendais, tout en continuant sa litanie.
– De l’argent, de l’argent ! Ayez pitié !
Constatant que notre conversation ne pourrait aller plus loin, je n’ai rien ajouté et je l’ai quitté. J’avais de l’argent sur moi, mais que des billets de 20$ frais sortis du guichet. Pas de monnaie.
– Vous n’avez pas de cœur !, m’a-t-il crié. Je ne veux plus vous voir ! Vous faites bien de vous en aller !, etc.
Je n’ai pas voulu savoir si mes croustilles avaient pris le bord, dans sa rage, alors je ne me suis pas tournée et j’ai continué mon chemin, délestée.

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Jour 658

03MasqueOrléans

Bijou 3. Délicate breloque en or.

Jacques-Yvan était revenu avec cette breloque d’un congrès à la Nouvelle-Orléans. Il s’y était rendu avec un collègue que je connaissais. Le collègue travaillait dans mon université, alors que Jacques-Yvan, à l’époque, travaillait dans une autre université, concurrente. Au moment du départ, le collègue m’avait dit, comme peuvent être dites ces choses automatiques non réfléchies qui sortent de nos bouches :
– Ne t’inquiète pas, Lynda, nous allons être sages.
– À votre place je ne le serais pas, j’en profiterais au maximum, avais-je rétorqué. Ce n’est quand même pas tous les jours qu’on va à la Nouvelle-Orléans !
C’est sûr qu’une visite dans ma collection de bijoux me plonge dans l’univers de mes amours anciennes. Jacques-Yvan m’offrait des bijoux délicats, discrets, en or, à l’image de sa personnalité effacée, discrète. François m’a offert de l’argent, deux bracelets aux mailles fortes, donc moins discrets, rien de plus normal car il portait en lui une flamboyance innée. Sa chevelure, une chose est sûre, était flamboyante. Fort de l’expérience qu’on acquiert avec le temps et qui s’exprime par la capacité de nuancer, Denauzier, lui, m’a offert des boucles-d’oreilles qui unissent les trois couleurs de l’or, le jaune, le rose, le blanc.
À la Nouvelle-Orléans, voilà nos deux hommes qui se retrouvent sur un bateau et se font prendre en photo. C’est à peine si on voit Jacques-Yvan caché derrière une voile, tandis que le collègue brille à l’avant-plan. Quel est le type de bijou que ce collègue a rapporté à sa compagne ? Je n’en ai aucune idée, mais j’irais sans surprise vers un bijou voyant qui brille.
iwcRome2015-1969Je n’avais pas tenu compte de la personnalité discrète de Jacques-Yvan lorsque je lui avais offert une montre pour son anniversaire. Il en portait une mécanique à remontage manuel qu’il aimait beaucoup, plate, dorée, assez grande, semblable à celle ci-contre mais carrée et non pas ronde. Une montre comme autrefois, comme autrefois celle de son père. Étant donné qu’il transpirait beaucoup et qu’il avait tendance à s’accrocher partout, les bracelets de cuir ne duraient jamais longtemps. Alors, pensant lui rendre service et lui faire plaisir, je lui avais offert une montre de sport à bracelet métallique extensible –qui n’était pas du tout son style, c’est aujourd’hui seulement que je m’en rends compte. En outre, c’était déplacer le problème du bracelet qu’il fallait changer souvent par un autre problème, encore pire, celui des poils du bras qui se coincent dans le bracelet extensible.

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Jour 659

02BagueEmma

Bijou 2. Bague d’enfant avec zircon.

Voici une bague achetée pour Emma lorsqu’elle avait deux ans. Achetée par maman. L’idée de maman. Je la lui avais offerte en cadeau de Noël. À son retour à la garderie après l’interruption des fêtes, une éducatrice s’était exclamée que mademoiselle Emmanuelle portait maintenant un bijou. Au bout d’un moment, je dirais quelques jours, je m’étais demandé si c’était une bonne idée d’avoir offert une bague à ma fille. Les autres fillettes à la garderie ne semblaient pas en avoir reçu. Ou alors elles en avaient reçu, mais les mamans les leur faisaient porter seulement à certaines occasions.
Comme Emma avait les doigts potelés, la bague ne risquait pas de s’enlever, il n’y avait pas de risque d’étouffement à un âge où les enfants mettent encore bien des choses dans leur bouche.
Cela me titillait, que ma fille soit la seule à porter une bague à la garderie, ou plus exactement que les parents n’en aient pas offert encore à leur enfant. Est-ce que ce n’était pas dans l’ordre des choses d’offrir une jolie bague à sa fille, en or avec zircon ? Et tant qu’à avoir reçu une bague, est-ce qu’il n’était pas préférable de la porter tout le temps ? Est-ce qu’Emma aimait la porter ? Est-ce qu’Emma était perçue différemment des autres enfants parce qu’elle portait ce bijou ? Quelques-unes parmi les fillettes, il est vrai, avaient déjà les oreilles percées. Emma se les est fait percer à cinq ans, l’âge que j’avais lorsque notre gardienne, un été au chalet, nous les avait percées, à Bibi et à moi.
Je voyais ma fille partir le matin pour la garderie avec son père et je n’étais pas tranquille. Une bonne idée, la bague ? Aurais-je dû l’acheter ? Le père était-il d’accord que sa fille porte une bague ? S’en était-il seulement rendu compte ?
Je m’en voulais de me casser la tête pour ces vétilles, et de ne pas être capable d’arrêter de me la casser. Et de constamment me demander ce que pensaient les gens autour de moi, à propos de la bague qu’aucun n’aura remarqué sauf l’éducatrice, comme à propos de toutes les autres choses, en général et en particulier.
Un soir, pendant le bain, j’ai retiré la bague du doigt de ma fille sous prétexte de laver la peau en-dessous. J’étais encore en train d’hésiter, je la lui remets ou je ne la lui remets pas. Elle a été difficile à retirer malgré le recours à la mousse du savon. Du coup, j’ai eu ma réponse : j’allais l’enlever pour toujours afin d’éviter à ma fille de se découvrir un doigt prisonnier d’une bague. Et c’est ainsi que la bague, après avoir été portée pendant seulement quelques jours par chouchou, et alors qu’elle aurait pu être portée encore pendant un bon bout de temps, traîne depuis plus de vingt ans dans mon coffre à bijoux, qui n’est pas un coffre mais une boîte de bois gravé.

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