Jour 639

21BagueMariage

Mon alliance, conçue par l’orfèvre de la bijouterie Bélanger, à Joliette, en collaboration avec les futurs mariés pour ce qui est du modèle.

Il y a quelque chose qui ne marche pas. C’est comme si ma vie était déjà terminée, affaire classée, on n’en parle plus, il ne reste qu’à laisser le temps s’écouler jusqu’à ma mort. C’est comme si aucune surprise, aucune découverte n’allaient jamais plus me faire avancer, m’épater, m’éblouir. C’est comme s’il ne me restait qu’à vivre les disons vingt prochaines années en me contentant d’être aimante, gentille, compréhensive.
Ainsi, dans mon rêve, j’étais parmi un groupe de gens que je ne connaissais pas. Je leur demandais si cela se passait pour eux de la même manière que pour moi. J’espérais vivement installer un dialogue entre nous pour m’enrichir de leur expérience, pour me convaincre que je me situais dans la norme.
– Avez-vous vécu comme moi ?, leur demandais-je.
– Aviez-vous l’impression, étant jeunes, qu’un merveilleux scénario allait se dérouler au sein duquel vous seriez le personnage principal ? Un scénario de réussite, de satisfaction d’avoir réussi, de richesse intellectuelle et affective d’avoir été portés et nourris par votre vie comblée ? Avez-vous espéré et attendu, comme moi, que ce scénario arrive et vous emporte enfin ? Avez-vous attendu, encore une fois comme moi, en vain ?
Les gens du groupe me regardaient, le visage neutre, l’air absent, sans répondre.
– Je n’avais pas réalisé, ajoutais-je piteusement à ma silencieuse assemblée –constituée bien sûr d’une grappillette de membres–, que pour construire sa vie il faut mettre la main à la construction.
– Je faisais les choses, n’importe lesquelles, celles qui se présentaient, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, en attendant.
– Je vivais dans ma tête, je me vivais en imagination, trop inapte pour me vivre dans l’action. Trop peu confiante, c’est toujours la même rengaine, pour initier la moindre tentative.
Les gens continuaient de me regarder sans broncher, ne me laissant pas deviner ce qu’ils ressentaient. Je poursuivais, sans savoir s’ils étaient empathiques à ma cause, espérant, ça aussi c’est toujours la même rengaine, que mon discours allait les éclairer, comme si j’étais dotée d’une intelligence supérieure qui les aiderait à « allumer ».
– Je me rappelle être allée porter mon CV en mains propres à la directrice du département des littératures à l’université McGill. Voulez-vous bien me dire ce que j’étais allée faire là ? J’avais tendu le CV à la dame qui espérait un mot ou deux en guise de présentation de ma personne et qui, parce qu’ils n’arrivaient pas, avait fini par dire, en visant très juste :
– On dirait que vous ne savez pas ce que vous faites ici !

 

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Jour 640

25BrochesMédaillons

Deux broches.

Récapitulons encore. Au Faust, je l’ai écrit précédemment, Bibi portait des talons hauts. Mais pas que Bibi. Emma en portait aussi, comme en atteste la photo ci-dessous. Il s’agit de ses chaussures de concert, achetées il y a déjà un moment, comme en attestent –au pluriel cette fois– les écorchures du cuir visibles à la pointe arrondie de la chaussure. J’ai déjà mentionné, ou pensé le faire ?, que ces chaussures ressemblent aux bottines orthopédiques de feue ma tante Laurette, que je lui ai toujours vu porter, même quand elle était jeune. Elle en avait deux paires, une paire beige pour l’été et une paire noire pour l’hiver.

IMG_1783

Chaussures noires de chouchou.

Cela me fait penser à tantinette. La semaine dernière, nous étions sur le point de nous rendre à l’épicerie.
– Je t’attends dehors, lui ai-je dit.
C’était une manière de ne pas avoir à surveiller la petite de deux ans et demi qui agrippe tout, que ce soient les croquettes du chien dans la cuisine ou les feuilles des plantes qui parent la table du salon. Dehors c’est plus facile, je n’ai pas à surveiller tant que ça l’arrachage des feuilles, non pas que la petite ne les arrache qu’aux plantes intérieures, mais plutôt parce qu’il y en a tellement.
Attends, attends. Tantinette ne sort pas. Attends encore jusqu’à ce que je me décide à aller vérifier ce qui la retardait, en m’assurant de laisser la porte ouverte pour surveiller la fillette –et laisser entrer les mouches noires.
– Ferme la porte !, s’est-elle exclamée en me voyant arriver.
– Qu’est-ce que tu fais ?, ai-je demandé, sans fermer la porte bien entendu.
Elle était en train de vider son sac à main noir, d’hiver, et de remplir du même contenu le sac à main blanc crème, d’été. Elle en était à l’étape de l’insertion délicate des nombreuses cartes dans les fentes prévues à cette fin, qu’on dirait toujours trop étroites. Je pouvais bien attendre !
Les deux médaillons de la photo du jour ont été achetés en Italie. C’est la première fois que je me rends compte qu’ils ne reproduisent pas un homme et une femme, mais deux femmes. Pourtant, ça fait longtemps que je les ai en ma possession. Je me suis laissée influencer probablement par la couleur des pierres qui enjolivent la bordure de dentelle métallique. Bleu pour l’homme. Rouge, ou rose, pour la femme. J’ai aussi intuitivement pensé qu’il s’agissait de la représentation d’un couple parce que les médaillons m’ont été offerts par un couple, dont chaque membre n’allait pas l’un sans l’autre, jusqu’au décès de tonton cela fera bientôt deux ans.

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Jour 641

29BrocheChandail

Broche achetée par moi. Plusieurs diamants de 18 carats manquent à l’appel…

Récapitulons : je suis allée entendre l’opéra Faust à Trois-Rivières, le samedi soir 19 mai. Comme il pleuvait, nous nous sommes rendues, Bibi, Emma et moi, à la salle de spectacle en taxi. Nous sommes revenues à notre chambre d’hôtel à pied, il ne pleuvait plus en fin de soirée. Le temps cependant avait fraîchi, alors nous avons marché d’un bon pas.
Le lendemain dimanche, nous avons flâné dans la ville, caressées par le soleil. J’ai payé le prix d’entrée de 5$ par personne à Bibi et à Emma pour visiter le Musée des Ursulines, incluant la chapelle. Des religieuses vivent encore dans le couvent, une grapillette seulement, la plupart malades et toutes très âgées. Comme elles vivent cloîtrées, nous ne les avons pas vues. Ce sont nos deux guides, un jeune homme, et une jeune femme aux traits asiatiques, qui nous en ont informées. La jeune femme, plutôt timide, répétait souvent l’expression « dans le fond », expression que j’entends presque tous les jours depuis que je vis en région, et que je n’entendais pas, il me semble, à Montréal.
Je me suis sentie solidaire de la fragilité de ce milieu de vie, une religieuse s’éteignant, et ensuite une autre, jusqu’à ce qu’un jour il n’en reste plus une. C’est une fragilité du même type qui baigne mon blogue depuis sept ans, un lecteur s’y frottant, puis un autre, mais jamais pour bien longtemps et jamais beaucoup en même temps.
Je suis revenue à la maison à la fin de la journée des Patriotes, en même temps que mon mari qui arrivait, lui, de l’Abitibi, avec un cadeau dans ses bagages, notre petite-fille de deux ans et demi. Nous l’avons gardée deux semaines et c’est la raison pour laquelle je n’ai pas écrit dans la deuxième moitié du mois de mai, n’ayant pas une minute à moi.
La vie revient à la normale aujourd’hui dimanche 3 juin, transportant un lot de choses à faire qui ont été négligées. La pelouse, par exemple, est couverte de pissenlits d’un pied de haut. Les pétales jaunes ont eu le temps de se transformer en aigrettes blanchâtres. De ma fenêtre, je vois les aigrettes flotter dans l’air en ce moment, entourées de maringouins et de petites mouches noires.
Un mot à propos de mon bijou du jour : une amie de ma belle-sœur, il y a de cela longtemps c’était autrefois, avait exprimé qu’elle aimait cette broche. Nous étions chez ma belle-sœur en vacances estivales. Je rencontrais l’amie pour la première fois.
– Est-ce que tu voudrais…, avais-je commencé à dire en voyant l’amie esquisser un très beau sourire, pensant que la fin de la phrase serait « l’avoir ».
– …la porter aujourd’hui ?, avais-je ajouté.
L’amie ne m’avait même pas répondu.
J’imagine que c’est pingre, accorder la permission de porter un bijou quelques heures seulement.
L’été suivant, les deux femmes étaient passées nous saluer, Jacques-Yvan et moi, à la campagne où nous avions un chalet. Ne sachant si elles appréciaient suffisamment ma compagnie pour avoir envie de prolonger leur visite en ma seule présence, Jacques-Yvan étant absent, je n’avais pas osé leur proposer un café, qui prend un certain temps à préparer. Je leur avais offert, fière de ma trouvaille hybride –offrir à boire en un service rapide– un verre d’eau du robinet.

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Jour 642

26BoucleTrouvée

C’est comme pour les gants ou pour les mitaines : c’est rare qu’on trouve les deux membres de la paire.

L’autre jour, devant la maison de l’avenue Wilson, j’ai trouvé un billet de 20$ sur le trottoir. J’arrivais d’avoir fait les courses au Provigo et je me suis dit que ça remboursait la moitié de mes courses.
Quand je voyageais à pied entre la rue Grosvenor où j’habitais autrefois et l’université où je travaillais encore, je traversais les jardins de l’Oratoire sur lesquels viennent se promener beaucoup de touristes qui prennent beaucoup de photos. Beaucoup de touristes est synonyme d’un pourcentage élevé de trouver des objets qu’ils auront échappés, ou encore de trouver des billets de banque. Ma plus belle prise à l’Oratoire fut un billet de 20$ qui reposait sur l’herbe, à proximité de la petite rue qui mène à la pâtisserie du Duc de Lorraine.
Je n’ai jamais trouvé de billet de 50$, et encore moins de 100$. Mais j’ai déjà trouvé une porte-feuille plein d’argent. La jeune fille qui est venue le récupérer chez moi ne m’a même pas remerciée.
Cela me fait penser à la fois qu’une montre Cartier s’était trouvée à mes pieds, à l’école internationale du quartier Snowdon où les enfants, dont Emma, faisaient des tests en vue d’y être admis. Je ramasse la montre, je regarde à droite et à gauche, un peu interdite, j’avoue. Une femme est venue pratiquement me l’arracher des mains, sans me remercier. Avoir voulu voler sa montre, je ne l’aurais pas gardée dans ma main, je l’aurais cachée en vitesse dans mes poches. Peut-être que je portais des vêtements qui n’avaient pas de poche ?
Une fois très misérable, très peu louable, une fois minable doit être exprimée ici, pour contrebalancer toute l’honnêteté dont je peux faire preuve et que personne ne salue. Nous sommes aux toilettes du MOMA, Emma et moi. Un collier même pas intéressant a été oublié dans la cabine.
– Sur le tas de gens qui passent ici, me suis-je dit, il n’y a pas grand chance de me faire prendre… et ça me fera un souvenir du musée…
Je glisse le collier même pas beau, je me répète, dans les poches de mon manteau. En sortant de la cabine, je tombe sur la propriétaire du collier venue le récupérer. Elle se tient droite comme une barre et me regarde avec des yeux méchants. Trop orgueilleuse pour sortir le foutu collier de ma poche, sous les yeux de ma fille, et de toutes les femmes qui attendent en file et observent la scène, je m’obstine à répondre que je n’ai pas vu de collier. J’ai passé le reste de la journée étranglée par la honte.

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Jour 643

20BrocheChou

Chef d’oeuvre d’Emmanuelle du temps de la garderie. Fait avec des contenants de médicaments du temps qu’ils étaient transparents. Les contenants opaques et de teinte ambrée sont peu de temps après apparus sur le marché. Idéaliste, j’ai espéré que reviennent en circulation les contenants transparents, que je préfère. Je les attends toujours.

J’avais presque oublié ma série sur les bijoux. J’avais presque oublié l’existence de mon blogue, en fait. J’y reviens ce soir après une interruption de huit jours. Que s’est-il passé pour qu’il me soit impossible d’écrire pendant cette période ? Mystère et boule de gomme. En me concentrant, en me forçant, en ordonnant à mes neurones de regagner la place qu’ils occupent d’ordinaire dans les cases de mon cerveau désorganisé, j’arrive à retracer certains événements. Ainsi, je suis allée le week-end du 19 et 20 mai à la représentation du Faust de Gounod, sans véritable mise en scène, ce Faust. Les chanteurs devaient se tenir à l’avant de la scène, devant les musiciens de l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières. Ou alors ils devaient déambuler parmi les musiciens dans un étroit couloir prévu à cette fin. Comme je n’ai pas beaucoup d’oreille, j’ai dû demander à ma fille qui en a beaucoup si les chanteurs avaient chanté juste.
– Pas tous, a-t-elle répondu. Et la voix de certains est passée proche de craquer. Du coup, j’étais nerveuse pour eux quand arrivaient les notes aiguës, a-t-elle déploré.
– Dans le fond, heureux les pauvres d’esprit, les sans génie, les ceux qui n’ont pas d’oreille, ai-je conclu intérieurement, je ne me suis rendu compte de rien.
J’accepte ma petitesse, mon peu de capacité.
– Vous prendrez un taxi s’il pleut trop, m’a dit la gérante de l’établissement dans lequel j’avais loué une chambre pour la nuit du samedi au dimanche.
– Vous voulez rire ? Un taxi, je peux compter sur les doigts d’une seule main le nombre de fois que j’en ai pris dans ma vie, lui ai-je répondu.
– Je dis ça étant donné qu’on prévoit de la pluie en soirée, a-t-elle précisé. Et il n’y a pas tellement d’endroits où on peut se stationner…
– Les filles, ai-je demandé plus tard alors qu’il était l’heure de se rendre à la salle de spectacle, voulez-vous qu’on prenne un taxi ?
– Un taxi ?, s’est étonnée Bibi.
– Bien, la dame qui m’a facturé la chambre m’a suggéré de le faire pour nous simplifier la vie. Je lui ai répondu que c’était certain qu’on n’en prendrait pas un. Mais pour faire le contraire de ce que je lui ai dit, on pourrait en prendre un ?
– C’est vrai qu’il pleut pas mal, a mentionné Emma en regardant dehors à travers la fenêtre.
– Et que je porte des talons, a renchéri Bibi.
– Vendu ! On prend un taxi, ai-je conclu.
Quand elle était petite, je demandais à Emmanuelle de commander la pizza au téléphone, quand on voulait en manger à la maison, pour qu’elle apprenne à se familiariser avec le principe des livraisons qui requièrent la transmission des chiffres qui apparaissent sur les cartes de crédit. Par nostalgie, je lui ai demandé si elle voulait bien nous trouver une compagnie de taxi sur Internet et l’appeler pour qu’on ait une voiture dans dix minutes.
– Bon show !, nous a souhaité le chauffeur du taxi alors qu’on sortait de son véhicule.
– On s’en va à l’opéra !, avons-nous répondu toutes les trois d’une seule voix.

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Jour 644

23BrocheRivière

Ça y est, après des heures de recherche le nom m’est revenu : pierres du Rhin, ou Strass.

Je porte cette broche sur un manteau Royal Robbins de couleur rouille que j’ai acheté pas cher du tout au magasin Kaki de Joliette, qui est mon magasin préféré sur le plan vestimentaire. C’est d’un très bel effet, la rencontre de ce bleu sur le rouille. D’après ce que je comprends du cercle chromatique, ces couleurs peuvent être considérées comme complémentaires, ou presque.
L’histoire que je veux raconter aujourd’hui est la suivante, si on peut appeler ça une histoire. Avant d’aller m’occuper de papa hier en fin d’après-midi, je me suis arrêtée à mon magasin préféré dans le but de me procurer des chaussures Salomon que j’ai vu couvrant les pieds d’une amie, chaussures qui allaient m’aider à vivre un été joyeux, plein de dynamisme, un été vitaminé, parce qu’elles sont très colorées. Étant donné que je suis malade en ce moment, je n’étais pas loin de penser que les chaussures allaient me guérir. Or, après un essai de deux ou trois paires, il s’est avéré qu’elles ne me faisaient pas. J’ai voulu quitter sans plus tarder le magasin, mais je me suis accroché les pieds dans le présentoir des articles vendus moyennant un rabais de 70%. C’est dans un contexte identique que j’ai acheté mon manteau de mi-saison Royal Robbins.
Compte tenu de mon érudition sans faille, je pensais que cette marque de vêtements était anglaise, or elle est l’éponyme d’un alpiniste américain. Compte tenu encore que nous sommes à l’approche du mariage princier et que j’ai feuilleté quelques pages à ce sujet dans mes magazines, et compte tenu que je me méprenais quant à la nationalité de l’alpiniste, je me suis particulièrement intéressée aux vêtements Royal Robbins qui étaient en solde, au point d’essayer un bermuda de couleur anthracite, parfaitement coupé et cousu, en coton épais. Je le porte en ce moment.
– Je pense que je vais l’adorer, me suis-je dit dans la cabine d’essayage, sans prendre la peine d’en sortir pour me regarder dans le miroir.
Il suffit que je me regarde dans le miroir pour trouver mille défauts au vêtement –ou à la personne qui l’essaie– et je finis par ne pas acheter.
À la suite de ce non-événement joliettain, je suis revenue à la maison en début de soirée, en m’arrêtant en cours de route à la pharmacie pour me procurer les antibiotiques qui m’ont été prescrits afin de soigner ma laryngite. J’avais excessivement mal aux oreilles et à la gorge et je n’avais qu’une envie, avaler mon premier comprimé au plus vite. Or, pour un ensemble de raisons qu’il serait sans intérêt ici de détailler, le médicament en question n’était pas disponible et on m’a assuré qu’il me serait livré aujourd’hui en après-midi. Nous voici arrivés à la conclusion de mon récit : je porte mes bermudas nouveaux, qui ont quand même quelque chose du chic anglo-saxon dans le style, achetés à bas prix, en attendant le livreur de la pharmacie. Encore une fois, une deuxième fois de suite, je lance un clin d’œil à Lelièvre…

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Jour 645

16Subversive

Blanc sur blanc.

Je suis plus jeune que Marie-Hélène, l’amie de Lelièvre, j’ai dix-huit ans. J’habite sur la rue St-Jean, à Québec, un un et demi, dans un édifice dont il n’est pas exagéré de dire qu’il était à moitié pourri. Mon voisin de palier habite avec sa sœur, dans un trois et demi. Sa sœur travaille et on ne la voit jamais. De son côté, il me semble qu’il ne fait pas grand-chose. Dès que j’arrive à mon appartement, de retour du Conservatoire ou d’avoir fait des courses, il frappe à ma porte pour me tenir compagnie. Il a découvert assez rapidement que je n’y connais rien en cuisine, alors il nous prépare les repas. C’est dans cette période de ma vie que j’aurai mangé le plus de croissants Pillsbury aux framboises. Il est malingre de corps, fume comme une cheminée, porte des sabots à semelle de bois qui font clac clac quand il s’approche pour venir frapper à ma porte. Il s’appelle Denis. Comme il est gay, il me présente des amis gay. J’ai souvenir d’une soirée où ils étaient plusieurs en couples à s’embrasser. J’étais la seule femme. Jeune femme. Un jour cependant Denis m’a présenté une amie gay. À partir de ce moment-là, j’ai connu beaucoup de femmes gay et je n’ai plus tellement fréquenté les hommes gay. La même chose s’est produite cependant : je me suis plusieurs fois retrouvée seule de ma catégorie hétérosexuelle, parmi des femmes qui, plus pudiques, ne passaient pas leurs soirées, heureusement, à s’embrasser. Une des femmes du groupe était une artiste. Elle vivait dans des conditions difficiles, sans domicile, sans entrée d’argent régulière. Elle passait les mois de l’hiver en Floride pour y vendre sa production de bijoux sur le bord des plages, dans les marchés, les foires, les bric-à-brac. Je l’admirais parce que, d’une part, elle savait ce qu’elle voulait faire dans la vie, vivre de son art, et parce qu’elle n’avait pas peur, d’autre part, de partir à l’aventure, là où j’avais besoin de me sentir protégée par mes quatre murs. Son art était une manière de revendiquer sa place dans une société qui n’était pas celle de maintenant, en matière d’orientation sexuelle, il y a quarante ans. Ainsi, les broches reproduisent des vulves, des moitiés de vulves. J’ai porté cette broche pendant des années. Les gens qui la remarquaient lui trouvaient une drôle de forme. Je me contentais d’acquiescer à la drôle de forme. J’étais une militante silencieuse.

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