Jour 598

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Framboises sauvages.

Je suis rendue au récit d’Olivia Atkins. Je vais peut-être finir le livre ce soir. Je l’ai déjà lu, je pense, et si je me rappelle bien, on ne découvre pas qui est à l’origine de la disparition des deux cousines. Nora est retrouvée, c’est-à-dire que son corps à peine reconnaissable aboutit sur la plage, à un moment donné. Anne Hébert est une grande écrivaine. Je dévore les pages à toute vitesse et je les recommence pour lire en respirant normalement. Je n’ai pas son talent. Je ne sais pas pourquoi j’écris ça. Cette foutue manie de toujours me comparer. J’écris ça parce que j’essaie d’écrire aussi, justement. Lisant Anne, je me rends compte de l’écart –immense– qui nous sépare. Ma tante doit se retourner dans sa tombe, elle qui disait avec fierté qu’elle avait une nièce qui allait devenir écrivaine. En tout cas. Ce n’est pas d’Anne dont je voulais parler de toute façon, ni de ma tante, mais de ma journée ratée.
Je prends quand même la peine de mentionner qu’en ce moment précis, le huard et ses deux petits font des galipettes sur l’eau, juste devant notre chalet, sous la pluie qui tombe à peine. Les bébés sont bruns, et comme je m’y connais très peu en animalerie, j’ai pensé le temps d’un court instant que le huard se laissait flotter en compagnie d’un castor, ou d’une belette.
Je pensais profiter de ma solitude pour écrire dix-huit textes d’affilée, admettons, or un seul a été produit, et encore difficilement, ce matin. Je pensais profiter de ma solitude pour faire du kayak et de la promenade –d’où il ressort que je n’aurais pas été seule–, or mon amie était occupée et je suis restée seule aujourd’hui, bel et bien, comme une échalote flétrie. Encore une fois, je ne sais pas pourquoi je choisis l’échalote, dans ma comparaison, car mon physique n’y ressemble guère. Je dirais que je suis une branche de céleri, quand la branche est coupée à la moitié de la longueur et qu’on retient la partie du bas. Une branche de céleri, en outre, située davantage à l’extérieur qu’à l’intérieur du pied. Une branche large et solide.
Le temps fort de ma journée aura été dans ces conditions ma cueillette de framboises et ma confection de confiture. J’ai obtenu un petit pot Masson avec la quantité qui apparaît sur la photo. Je voulais remplir mon bol, mais le tonnerre s’est mis à sourdre au loin, puis à se rapprocher et à sourdre de moins loin, faisant en sorte que moi aussi je me suis rapprochée du chalet et n’ai cueilli que les fruits visibles sur le bord du chemin, le nôtre et celui qui mène aux autres chalets.
J’ai commencé le coloriage de mes petites masses, sur ma feuille couverte de vernis à ongle rouge. Ça aussi c’est positif. Il est moins positif, en revanche, que je me casse la tête comme je le fais pour déterminer si je dois simuler une forme ouverte ou fermée, si je dois alterner entre des lignes droites ou courbes, si je dois choisir le mauve bien mauve ou celui qui est un ton plus pâle.
J’espère qu’écrivant, Anne ne se cassait pas la tête autant.

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Jour 599

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Coulisses de vernis à ongle d’un beau rouge, je trouve.

J’entre aujourd’hui dans la cinquième centaine de mon compte à rebours avec ce Jour 599. Comment ai-je souligné mon entrée dans la sixième centaine, Jour 699 ? En me plaignant d’être trop fatiguée ! Jour 799 ? De très jolie manière, en déclinant quelques expressions qu’on utilise pour désigner qu’on est niaiseux, parfois, dans la vie. Jour 899 ? De manière apocalyptique : les décisions Trumpiennes ayant mené la population au chômage, nous nous entassons dans nos maisons pour subvenir en groupe à nos besoins avec les moyens du bord. Notre maison est en outre envahie par une vingtaine de G.I. qui saccagent tout en étant sur le party à longueur de journée. Jour 999 ? En déplorant n’être pas en forme mais en agissant de manière, quand même, à honorer les invitations de dernière minute.
J’entre dans ma cinquième centaine, pour dire vrai, en n’ayant pas envie d’écrire. Je suis assise à la même place qu’hier lorsque j’admirais le lac si calme. Aujourd’hui, il est strié de vaguelettes qui se dirigent vers la baie située à ma gauche, je pense que ça veut dire qu’on annonce du mauvais temps. Il fait gris en ce moment, mais sans plus. Un peu moins chaud que ces derniers jours.

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Simon Kef.

Le huard lance son cri plusieurs fois de suite à l’instant. Il doit appeler ses deux bébés car je ne les vois pas qui le suivent. Ce sont des bébés aventuriers qui ont tendance à s’éloigner. L’autre jour sur le ponton, Denauzier et moi avons assisté à la même scène, les parents appelant leurs enfants et les enfants prenant leur temps avant de crier Présents ! Je ne sais pas s’ils se font chicaner quand ils se pointent enfin le bout du nez ?
Je vais donc ne pas trop souligner la cinq centaine et me concentrer, à la place, sur la lecture des Fous de Bassan. J’en ai lu une centaine de pages hier au lit, je suis rendue au récit de Nora Atkins. Je vais aussi essayer de combler les espaces fermés de mon dessin rouge ci-dessus, en m’inspirant des traits noirs du dessin ci-contre, de l’artiste Simon Kef, découvert dans ma revue Art+Design.

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Jour 600

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Lac Miroir le 7 août 2018 à 19:11.

Voici le lac ce soir. Je viens de prendre la photo sur mon téléphone cellulaire. Des centaines de patineuses en agitent imperceptiblement la surface. J’ai marché d’un pas léger sur le quai, pour la prise de photo, afin de ne pas faire bouger l’eau sous mon poids lourd. Il s’agit d’un quai flottant qui bouge facilement. Il y a une demi-heure environ, un kayak fendait l’eau et décorait la baie d’une vive couleur orangée. Être mieux organisés que nous le sommes en ce moment, j’habiterais cet endroit à l’année, pour au moins une année. Sur le quai tout à l’heure, j’ai vu à l’autre bout de la baie, qui se situe à droite sur la photo, l’embarcation de nos amis en train de pêcher. Hier, à la même heure, Denauzier et moi avons pêché, sans succès. Ce soir je suis seule, alors je ne pêche pas. Je vais lire Les fous de Bassan, d’Anne Hébert.
Ce sera tout pour ce Jour 600, une photo, surtout celle-là, vaut bien plus que 500 mots.

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Jour 601

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Napperon artistique pour le restaurant Bravo Pizzeria !

Incroyable ! Il suffirait d’affirmer sa faiblesse sans honte et sans sentiment d’infériorité pour qu’elle devienne force ? J’écrivais hier que dans le rêve qui me faisait réciter quelque chose sur scène, au lieu de réciter j’avouais mon incapacité d’acter, d’être à la hauteur des autres.
– Je suis celle qui n’est pas capable de parler, énonçais-je craintivement à la foule.
– Et arrêtez de me demander de le faire !, semblait vouloir crier mon inconscient, une fois pour toutes.
Je me délestais par cette seule affirmation, et sans m’en rendre compte, de la peur de me faire demander quelque chose que je ne suis pas capable de faire. Je me définissais par mes manques et cela me convenait. À l’avenir, en me croisant, les gens diraient :
– Ah !, elle, c’est celle qui ne peut pas parler en public, ou même pas parler tout court.
Et on me laisserait tranquille.
Or, dans le rêve que j’ai fait cette nuit, pendant qu’il pleuvait énormément, j’étais sélectionnée à mon insu pour jouer le rôle de l’héroïne principale dans un film. Faisant mes premières armes en tant qu’actrice, je me découvrais à l’aise et pas effarouchée. Du jamais vu ! J’exprimais même, au bout de quelques scènes filmées, que je me sentais capable d’aller plus loin que ce qui m’était demandé. Au début, les professionnelles autour de moi, toutes maquillées et manucurées, me donnaient des indications. Une me disait de ne pas bouger trop lentement. Je pouvais, si je le voulais, ouvrir la porte lentement, mais une fois en mouvement pour marcher, il me fallait marcher avec énergie et dynamisme. On me donnait un exemple que je suivais sans difficulté.
Je me demandais pourquoi on n’appliquait pas de mascara sur mes cils blonds et pourquoi on ne me fardait pas. Puis, je comprenais que l’actrice, dans ce film, se distinguait des autres par sa singularité.
En d’autres mots, une incapacité –et une singularité– ne seraient donc pas une faiblesse et c’est à bientôt soixante ans que je le comprends !
J’écrivais hier qu’en réponse à Denauzier qui me trouve folle de tant travailler sur mes petites masses, je répliquais lapidairement Je suis comme je suis. On pourrait penser que je lui répondais bêtement, or il n’en est rien. Ces derniers temps, nous répétons souvent lui et moi, à propos de certaines personnes dans certaines circonstances :
– Il est comme il est, on ne pourra pas le changer.
– Elle est faite comme ça, elle ne changera pas, mais elle pourrait évoluer.
Ma psychanalyste répétait souvent cela, en parlant de Jacques-Yvan. Elle disait, sans doute pour que je ne pense pas qu’elle exprimait la volonté de le diminuer :
– Monsieur est fabriqué comme ça, Mme Longpré, comprenons-nous bien. Nous ne pouvons pas le changer.
Je suis celle qui adore se pencher sur ses petites masses, même si le résultat n’est pas à la hauteur de toutes les heures investies. Je suis faite comme ça. Je ne porte pas en moi le souci du résultat, finalement, mais plutôt celui de l’aventure, de la recherche, de la découverte.

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Jour 602

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Dripping.

Ci-contre, une photo que j’ai publiée le 19 juin dernier. Elle est couverte de taches de vernis à ongle de couleur dorée et de couleur nacrée. J’ai utilisé les restants de deux flacons qui traînaient sur la tablette de la pharmacie murale, dans la salle de bains. Je pensais publier à cette époque pas si ancienne un dessin par jour, sur mon blogue, ou du moins une esquisse de projet par jour. Pour un ensemble de raisons –les vacances, la visite de la famille, les déplacements à la Manawan, à Montréal, en Abitibi, au Témiscamingue– je n’y suis pas arrivée. Il aurait été facile d’y arriver cela dit, avoir volé les flacons de vernis que ma fille a accumulés au fil des années. Je les volerai peut-être. J’aurais pu ainsi couvrir trente feuilles, de la même manière que j’ai présenté trente vêtements dans ma série vestimentaire, et trente bijoux dans ma chronique d’orfèvrerie.
Ma première idée, à partir du dripping du 19 juin, a été de créer un dessin par points numérotés à relier, comme on en trouve dans les cahiers d’exercices destinés aux enfants. Puis, j’ai pensé que je pourrais aller vers une carte du ciel où apparaissent les constellations –que je ne connais pas.

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Pylônes amochés.

Un bon matin, sans réfléchir, j’ai pris un crayon au feutre noir et j’ai commencé à tracer des traits entre les points en essayant de ne pas trop tacher mon papier avec ma règle de métal. J’ai ensuite comblé les espaces obtenus, à force de croiser les traits les uns sur les autres, avec des couleurs qui forment des masses. Et alors j’ai obtenu des semblants de pylônes à la solidité douteuse, les pylônes de la crise du verglas de janvier 1998. Les pylônes étant trop difficiles à reproduire pour une néophyte comme moi, j’ai continué le coloriage des petites masses avec mes crayons gel et je considère aujourd’hui, alors que je suis sur le point de terminer mon chef-d’œuvre, que j’ai représenté les continents de la planète à un moment précis d’une journée, disons 20:46. Les lignes qui vont d’un continent à l’autre sont celles du trafic aérien. Je pense qu’il me manque beaucoup de lignes dans une perspective réaliste, mais disons que mon idée est encore embryonnaire.

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À partir du dripping du 19 juin, Trafic aérien du 6 août à 20:46.

La photo malheureusement est ratée par manque de lumière dans notre chalet. Le papier est boursouflé parce que je lui ai fait vivre un bain d’eau tiède, pensant que l’eau allait faire se répandre les couleurs, mais il n’en fut rien. Trouvant que les continents se perdaient sur la superficie de mon papier blanc, je les ai circonscrits par une bordure qu’on dirait être celle d’un napperon en papier, dans les restaurants.
Mon mari me trouve un peu folle de tracer toutes ces lignes et ces masses pour obtenir un résultat si peu convaincant. Je suis, lui ai-je répondu, la personne que je suis.

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Bordure plus réussie d’un napperon de papier au restaurant.

J’ai rêvé d’ailleurs que je devais réciter un texte au sein d’une troupe de théâtre et je savais que je n’y arriverais pas, par gêne et par manque de confiance en moi. Alors je me disais que j’allais m’affirmer telle que je suis, au moment de la récitation, c’est-à-dire celle qui n’est pas capable, peu importe la raison, de réciter. Effectivement, quand arrivait mon tour sur scène d’ouvrir la bouche et de m’exprimer, je me contentais de dire, la voix brisée par la peur, que je n’étais pas capable de m’affirmer, haut et fort comme la majorité des gens, et que je n’y pouvais rien. Le public, incapable de savoir si je jouais mon personnage ou mon propre rôle dans ma vie réelle, restait silencieux, attendant la suite.

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Jour 603

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Deux perdrix grises.

Hier il a plu une bonne partie de la journée. Ce n’est qu’à la mi-journée que je me suis rendue chez mon amie pour notre promenade quotidienne. Nous n’avons pas, ensuite, laissé dériver nos kayaks dans la baie à la recherche des grosses roches et des troncs d’arbres dans le fond de l’eau. Il était trop tard, mon amie soupant relativement tôt, et peut-être souffrait-elle aussi de son épaule.
Pendant notre promenade, nous n’avons pas rencontré de biches, d’ours, de loups et de louveteaux. Nous avons cependant pu observer d’assez près une grosse perdrix dont on entendait les bébés brourir –c’est le nom qu’on donne au cri de la perdrix– dans les buissons. Mon amie me dit que sur le terrain de sa propriété, une perdrix a donné naissance à dix bébés qui se déplacent à la queue leu leu.
Nous marchons sur un chemin couvert de sable qui mène, justement, au pit de sable. Moi, pour faire différent, fraîche-pet sur les bords, je dis la sablière. Quand on arrive au bout de ce chemin qui est un cul-de-sac, on accède à des framboisiers sauvages. À chaque fois, nous oublions mon amie et moi d’apporter un contenant pour en cueillir. Nous nous rabattons sur une consommation immédiate, j’en arrive même à lui parler la bouche pleine.
À mon retour au chalet, mon mari parlait avec la voisine.
– Avez-vous entendu la meute de loups la nuit dernière ?, m’a-t-elle aussitôt demandé alors que je me joignais à eux.
– Non, ai-je répondu. C’est dommage, j’aurais bien aimé.
– Étiez-vous seule ?, a-t-elle enchaîné. Pierre et moi avons remarqué que le camion de votre mari n’était pas autour du chalet mais les portes du chalet, elles, sont restées tout le temps ouvertes.
– J’étais seule, en effet, ai-je confirmé, ces deux derniers jours.
La dame a semblé penser, et je dis bien semblé car dans la vie tout est subjectif, que j’étais brave.
Quelque trente minutes plus tard nous étions, Denauzier et moi, sur le ponton, sur le lac, une glacière nous tenant compagnie dans laquelle nous attendaient des côtelettes de porc marinées qui allaient se faire brûler la couenne sur notre barbecue. Nous nous sommes laissé dériver, sans bruit de moteur, heureux comme des pauvres d’esprit pendant je dirais deux heures. Au retour sur la terre ferme nous avons fait un feu. Un lièvre est venu vérifier que nous étions assis tranquilles autour du feu et nous trouvant tel qu’il le pensait il est reparti sans se presser.
Vers 22 heures nous étions au lit et c’est à ce moment que la pluie a repris, une pluie forte qui s’est transformée en orage. Un coup de tonnerre a fait vibrer le chalet vraiment fort et j’ai eu tellement peur que j’ai sursauté d’un pied.
– La foudre a frappé très près, a simplement constaté mon mari sans le moindre sursaut.
Je ne dirai pas à ma voisine, qui semble me trouver brave, que j’ai sursauté d’un pied. Ni que j’ai peur des souris.

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Jour 604

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Salopette rouge.

Les histoires devraient toutes se terminer comme cela s’est terminé dans mon rêve la nuit dernière.
Je partageais un espace de travail avec cinq femmes. Grand, aéré, éclairé, moderne. Une collègue me faisait comprendre que j’aurais à faire du ménage, de temps en temps, chacune notre tour. Elle me suggérait d’utiliser un balai à laver, de type Swiffer. Pour ne pas alourdir et enlaidir davantage, avec toutes sortes de choses pas nécessairement belles, le décor qui était le nôtre, je lui demandais s’il n’était pas préférable que j’utilise son balai, déjà visible, au manche rouge, qui traînait dans un coin. Elle me répondait que si elle était moi, elle en achèterait un. Je me rendais donc, docile, c’est ma marque de commerce, en acheter un. Quand je revenais au bureau, ma collègue, elle aussi habillée en rouge, me montrait qu’elle avait trouvé un endroit où ranger son Swiffer, un endroit où ça ne paraissait pas, en hauteur, derrière un pan de mur.
– Tu peux ranger le tien avec le mien, me disait-elle. Le crochet est assez gros pour en recevoir deux.
Je découvrais que ma collègue avait été sensible à ma préoccupation esthétique, si on peut dire, en prenant la peine de cacher le balai. Agréablement surprise, et me disant mentalement que c’est toujours en coopérant qu’on y arrive, donnant donnant, chacun sa part, je tendais la bouche pour l’embrasser. C’était ma manière de la remercier. Elle répondait à mon mouvement en m’embrassant, sur la bouche. J’avoue que je n’en demandais pas tant.
Tendre l’autre joue, est-il écrit dans la Bible…
Certains éléments de mon rêve sont directement empruntés à ma journée d’hier : la couleur rouge du balai et de la tenue de ma collègue sont des références directes au rouge de la salopette de Caroline, par exemple. Le Swiffer en est un autre, en ce sens que je pense beaucoup à mon frère Swiff ces derniers temps. J’ai vu hier ma voisine passer le balai dans son chalet, elle l’a passé en me disant que c’était la troisième fois de la journée parce que des travaux sont en cours dans sa cuisine. Etc.
Au-delà de ces recoupements, de ces emprunts à ma vie éveillée dans mes rêves, je ne m’y connais pas assez pour avancer des interprétations.
Mais une chose est sûre, quand on dit oui plutôt que de dire non, quand on laisse l’orgueil de côté en ne voulant pas gagner à tout prix, ça se passe tout le temps mieux. C’est ce qui fait qu’en 2018, quand je lis les grands titres des journaux, où il n’est question, il me semble, que d’enfantillages à vouloir être le plus fort, je me demande, avec la plus grande perplexité, comment ça se fait que l’humain n’apprend pas des expériences du passé.
J’ajoute ceci : c’est probablement parce que ma vie est beaucoup plus égale qu’autrefois que mes textes sont si sages, si calmes, si peu traversés par une tension –qui est pourtant nécessaire si on veut tenir en alerte l’intérêt du lecteur…
Il pleut, je ne sais pas si nous irons observer les nénuphars et les grosses roches de la baie, ma voisine et moi.

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