Badouzienne 75

Veine, en référence à un de mes frères.

Je ne peux pas croire que ma plus récente badouzienne a été écrite il y a plus de trois semaines. À ce rythme-là, les années d’écriture qui outrepassent mon défi de dix ans ne me coûteront pas cher en papier, si jamais j’en fais imprimer les textes !

J’ai finalement décidé d’aller de l’avant pour l’installation d’écriteaux dans nos plates-bandes. Ça peut sembler banal, comme projet, mais toutes sortes de petits défis se posent. Comment, par exemple, faire en sorte que les noms plus ou moins calligraphiés (en bleu) sur un bout de bois (jaune), planté dans la terre au moyen d’un autre bout de bois (brun), plus mince, perpendiculaire au premier, ne ressemblent pas à des croix funéraires ? Il suffit de placer un troisième bout de bois incliné à 45 degrés. Je n’y aurais pas pensé, je n’ai pas l’esprit pratique. Mais mon mari comble mes lacunes.

Comment enfoncer l’écriteau dans la terre et le paillis sans que la masse, en caoutchouc, ne décloue la partie horizontale (jaune) ? En fixant cette partie jaune juste un peu plus bas que l’extrémité supérieure du bâton brun. Comme ça, on fesse sur le bâton brun et on ne décloue rien.

Comment tracer de belles lettres cursives ? En m’inspirant d’exemples trouvés sur internet qui peuvent cependant nous confondre un peu. Le V majuscule, par exemple, ci-dessus, ressemble drôlement à un U.

Nous avons fait neuf heures de route, de retour de l’Abitibi, et cela m’a donné amplement le temps de réfléchir aux noms qui allaient apparaître sur les planchettes. Il s’agit des noms des membres de nos noyaux familiaux les plus immédiats, à Denauzier et moi. Denauzier a quatre enfants et certains ont des enfants. Alors enfants, conjoints et petits-enfants ont leur prénom de calligraphié, mais un peu transformé. J’ai dans ma lignée moins de gens se bousculant au portillon, alors j’ai eu recours à mes frères et soeur incluant les conjoints, à ma fille, et à ses deux cousins.

Bien entendu, j’ai classé les noms par ordre alphabétique. Le D ayant trouvé preneur assez rapidement, par le cousin d’Emma qui est mon neveu, mon mari Denauzier se range à la lettre N pour Nauzier. De la même manière, mon surnom, Bouzette, est tronqué lui aussi car le B était occupé par une superbe référence faite à ma soeur. Je suis devenue Ouzette. Mine de rien, le hasard faisant bien les choses, je me glisse tout de suite après mon mari.

– Les gens vont se demander en tabaslak qu’est-ce qu’il y a sur notre terrain, a exprimé Denauzier.
– Je mettrai les écriteaux sous des feuillages afin qu’ils soient visibles, mais pas trop, ai-je suggéré.

À ce jour, il me reste la moitié des planchettes à calligraphier. Denauzier devra voir à l’assemblage avec cloueuse et bâtons à 45 degrés. Ensuite, on fera peut-être l’installation tous les deux.
– Où penses-tu qu’on devrait planter In and Out ?, pourrais-je lui demander.
– Chérie, prenons le premier écriteau du bord, en autant qu’on les plante tous, pourrait-il répondre.
Je lui suis reconnaissante, quoi qu’il en soit, de participer à mes folies.

J’avais mentionné dans un texte précédent que les noms me permettraient de dresser des listes écrites afin de savoir où j’en suis dans le nettoyage des plates-bandes. Mais je me rends compte que je me fiche pas mal qu’elles soient propres ou envahies de mauvaises herbes. Quand je m’y mets, ce n’est toujours qu’en fonction de mon envie, de toute façon.
– Tiens, aujourd’hui je m’attaque aux lupins, j’en enlève un sur trois sinon ils vont étouffer.
Alors je dois conclure que je n’aurai fait cet exercice que pour m’amuser et intriguer peut-être certains voisins.

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Badouzienne 74

Tiens, chatonne Mia a trouvé le moyen de se glisser dans la photo ! Pavots en devenir, première floraison depuis que le plant est en terre, soit cinq ans. Comme quoi il faut laisser le temps au temps.

Je suis seule à la maison jusqu’à ce soir, jusqu’au repas de ce soir que je partagerai avec Denauzier. La précision est importante puisqu’elle signifie que je devrai fournir l’effort de préparer un souper. Ce seront des vol-au-vent nappés d’une béchamel au thon.

Mari a mangé de la pizza congelée hier parce qu’il était seul et n’avait pas envie de cuisiner. J’ai mangé de la pizza aussi, à une terrasse, à Montréal, en compagnie de ma soeur. Nous avons lunché ensemble, de manière à ne pas nous rendre, sur un ventre vide, entendre chanter la chorale dont fait partie Emmanuelle. Nulle sensation de faim ne s’est profilée pendant le concert, mais Seigneur que nous avons eu soif !

Je n’aurai vu ma fille que cinq brèves minutes, soit lorsque nous avons échangé quelques mots dans la chapelle St-Louis, une fois l’événement terminé. Échangé quelques mots dans le brouhaha de toutes ces personnes que l’on veut saluer parce qu’on ne les a pas vues depuis un moment.
– Tu as tort de te plaindre, maman, a répliqué Emmanuelle. Tu viens de me voir chanter pendant plus d’une heure !
– Non, justement, je ne te voyais pas, mon champ de vision était entièrement bloqué par une abondante chevelure frisée !

– Soit nous nous confinons à notre zone de confort, ai-je répondu à ma soeur, dans la voiture, lorsqu’elle m’a demandé où nous irions luncher. Soit nous tentons d’explorer, d’innover.
– Qu’est-ce qui te tente ?, m’a-t-elle demandé.
– La zone de confort car je saurai où stationner !
– Parfait, a-t-elle conclu.
Donc, nous sommes allées manger dans le quartier où habite ma fille. Par une chance inouïe, compte tenu de la pluie abondante qui s’est mise à tomber, nous avons trouvé une place pour nous garer juste en face du restaurant.
Nous avons certes vécu quelques surprises dans ce lieu qui nous garantissait pourtant le confort du déjà vu, des vieilles pantoufles, des habitudes non bousculées.
– As-tu su comment faire couler l’eau ?, ai-je demandé à Bibi qui revenait de la toilette, où je m’étais rendue avant elle sans réussir à obtenir la moindre goutte du robinet.
– Non, mais une petite fille de sept huit ans m’a expliqué que je devais appuyer sur une des deux pédales avec mon pied !, s’est moquée Bibi.
Les vieilles matantes.

Ma réussite ultime n’en fut pas moins mon stationnement rue Drolet, rue étroite s’il en est, dans un espace très restreint, profitant qu’une voiture en sortait.
– Je n’en reviens pas, ai-je dit à Bibi une fois mes manoeuvres terminées.
– Moi non plus !, s’est-elle exclamée.
– L’important, matantes pas matantes, c’est de ne pas cesser d’essayer, avons-nous conclu d’une presque même voix.

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Badouzienne 73

J’écris pour me rencontrer, me situer dans un espace qui n’abrite que moi. Pas d’interactions avec l’étranger. Tout est étranger, quand on y pense le moindrement, à commencer par les êtres les plus proches, les plus aimés. Que du moi, donc. Quand je me sens bien, le texte se déploie sur un ton enjoué, sautillant. Quand je me sens moins bien, je me perçois comme un être fragile en convalescence, au repos, en introspection pour tenter de trouver la raison du mal-être.

Or, ma psychologue ne travaille pas dans ce sens-là, je veux dire trouver la raison du mal-être. Il n’y a pas une raison au mal-être, me dit-elle, mais plusieurs, entrelacées les unes aux autres. Aucune réponse n’est absolue, tout est relatif. Elle m’amène plutôt à tenter de me sentir en contact avec moi-même, peu importe l’événement qui se déroule, l’émotion qui m’habite, les propos qui circulent. Être moi, ne pas me diluer dans l’essence qui me semble être celle, ou celles, des autres.

Je constate à chaque rencontre que j’ai encore beaucoup à faire pour développer une meilleure appréciation de la personne que je suis. C’est le travail de toute une vie, j’imagine, puisque j’ai soixante-trois ans. C’est le travail de toute une vie pour qui aime se traiter soi-même en sujet d’étude, je dirais. Il est des gens, très proches encore une fois, qui ne cherchent pas à être en contact tant que ça avec leur monde intérieur, et d’une certaine façon, ou certains jours, je les envie.

J’écris pour me rencontrer, mais mes lecteurs se diront justement que je ne me rencontre pas fort, à écrire si peu depuis la fin de mon défi de dix ans. Je vais tenter d’y remédier en revenant m’asseoir plus souvent devant mon antiquité d’ordinateur Jujitsu. L’écriture me manque, et, surtout, il est trop facile de vivre sans écrire. En bonne adepte de la difficulté, ce simple constat me convainc qu’il me faut revenir aux habitudes de mes dix dernières années !

Il faut dire qu’à ce moment de l’année, les plates-bandes m’accaparent pas mal. J’ai eu aussi beaucoup de contacts avec des amis, des visites, des déplacements, et encore d’autres sont au programme en juin. Surtout, j’essaie d’en venir à bout des neuf années d’écriture que je désire organiser, structurer, améliorer, panser là où les soins ont définitivement été déficients, comprendre ici que le temps a manqué. Ludo et moi, au nombre de mes déplacements récents, nous sommes rencontrés la semaine dernière et avons amélioré la moitié de mes quelque trois cents pages de textes écrits au cours de ma deuxième année. Nous allons faire la même chose ce prochain jeudi. D’abord nous tentons d’être efficaces, donc de ne pas nous accrocher dans les fleurs du tapis. Puis, nous discernons, un peu caché par un brin de laine de la moquette, tel mot qui n’est pas tout à fait juste. Nous y allons pour une petite valse, nous changeons, essayons, cherchons, concluons. Nous relisons cinq fois le même paragraphe, une fois lui, une fois moi. J’adore ça.

De mon côté, j’ai entamé la lecture des textes de ma troisième année. C’est difficile de me confronter à du matériel si peu à la hauteur, si peu astiqué, qui ne doit son existence qu’à mon besoin intrinsèque d’inventer. J’essaie d’en prendre mon parti et de faire de mon mieux avec ces mots qui sont sortis de moi à une époque d’autrefois. Je sais bien, cela étant, que mes efforts ne servent pas une cause grand public, j’en ai pour preuve qu’un ami, qui est en train de lire mon tome 1, La candeur, a décrété qu’il lui fallait le lire à partir de la fin, pour y comprendre quelque chose. Je n’ai pas essayé de le convaincre du contraire.

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Badouzienne 72

De toute façon. Que j’aie ou non le temps de lire la biographie de Marguerite avant l’opéra fin juillet importe assez peu, en ce sens que je n’aurais pas assez d’une vie pour bien connaître, de façon livresque, et la femme et ses romans. Il faudrait en outre que je relise chacun à intervalles réguliers, aux dix ans, admettons, pour oser avancer que je connais son oeuvre. Il faudrait enfin et idéalement que je me rappelle de ce que j’aurais lu à intervalles réguliers, pour pouvoir porter en moi la sagesse de cette femme.

De la même manière, il faudrait que j’aie plusieurs mois d’été à ma disposition pour bien entretenir et améliorer mes plates-bandes. Il m’arrive souvent de développer dans mes textes des projets que je ne concrétise pas. Je pense cependant que je vais concrétiser le projet des écriteaux aéronautiques de l’OTAN pour identifier mes plates-bandes. Si chacune porte un nom, il me sera facile d’en dresser une liste dans mon cahier. Une telle liste me permettra de me représenter qu’est-ce qu’il me reste à faire, dans la mesure où celles qui auront reçu mes soins seront biffées au fur et à mesure. Quand chacune verra son nom biffé, je réécrirai la même liste sur la page suivante de mon cahier, car le temps que je fasse le tour des vingt-six membres de ma grande famille, il me faudra recommencer à les bichonner.

Le paragraphe qui précède ne tient pas compte que les saisons sont chamboulées. Aurai-je le privilège, autrement dit, de bichonner mes plates-bandes, ou seront-elles déjà brûlées par la chaleur début juin ? Allons-nous manquer d’eau ? Notre puits de surface va-t-il répondre à la demande ?
Si les plates-bandes tiennent le coup, et si je me grouille un tantinet pour mes écriteaux, je pourrais fort bien un jour me lever et dire à Mia, la chatte :
– Viens, on va aller désherber Delta.
Elle ne viendrait pas, malgré mon invitation, car du haut de ses treize ans elle préfère se tenir coite dans la fraîcheur de la maison, elle bouge moins, elle ne s’éloigne pas.
En fait, à bien y penser, et moyennant de petites subversions apportées à ma liste aéronautique, je lui dirais :
– Viens, Mia, on va aller désherber Denauzier.
Elle ne bougerait pas davantage, bien entendu.

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Badouzienne 71

Nous avons une escapade de prévue, en juillet, à Québec. J’ai réservé une chambre pour nous trois, deux nuits, les trois étant Bibi, Emma et moi. Nous irons entendre l’opéra Une île passion qui aborde le thème des amours de Yourcenar. Je n’ai lu d’elle que Souvenirs pieux, dans lequel il n’est nullement question de ses amours. Je ne savais pas qu’elle avait d’abord eu un compagnon, puis une compagne. Je sais de la compagne, avec laquelle elle vivait aux Monts déserts, dans le Maine, qu’elle aidait Marguerite à traverser ses épisodes dépressifs.

J’en saurai plus quand j’aurai lu le livre qu’a acheté Bibi avec un meilleur flair que le mien, à savoir L’invention d’une vie. Il faut que ma soeur ait terminé de le lire afin que je puisse m’y mettre. Nous avons un peu plus de deux mois devant nous pour y arriver, l’opéra ayant lieu fin juillet. Bibi lit vite, et beaucoup, ça nous donne une chance, mais le livre, format poche, est épais et imprimé petit.

Pour ma part, avec mon flair moyen, j’ai acheté En mémoire d’une souveraine, une sorte de mémoire de maîtrise, je dirais, sagement structuré, de Yvon Bernier. J’ai lu une page ou deux de mon achat plaquette plus rapidement absorbé que le long fleuve de Josyane. Je suis tombée sur une référence faite à une photo de Christian Taillandier, qu’il faut avoir vue une fois dans sa vie pour comprendre ce que signifie « vieillir en beauté ». Voilà donc une autre chose que je sais à propos de Marguerite.

Parallèlement, pendant mon escapade récente à Montréal, j’ai entamé la lecture de L’éducation sentimentale, de Flaubert, dont il me semble comprendre qu’il s’agit d’une lecture portant d’abord sur l’être et pas tant le faire. De même en est-il de mes lectures à venir sur Marguerite, femme observatrice du mouvement de la vie, de la nature –je simplifie à l’extrême. D’où il ressort que moi, femme d’action d’abord et avant tout, je ne nagerai pas dans ma zone de confort ces prochaines semaines qui me verront alterner d’un roman sur l’être à une biographie sur le même thème.

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Badouzienne 70

Je me suis assise sur la galerie, dos au mur de la maison, afin d’avoir vue sur le grand terrain. J’ai dessiné un carré sur une feuille pour représenter la maison, et tracé autour du carré autant de cercles qu’il y a de plates-bandes. Dans certains cercles, j’ai écrit une lettre pouvant me servir de repère : t pour tuteur, là où il y en a, l pour liatris, mais aussi pour ligulaire, d’où il ressort que les lettres ne m’aideront pas tellement, finalement.

J’ai fait la même chose côté véranda sur une autre feuille, et enfin côté garage. Donc, trois feuilles. Le but de ma démarche était de compter les plates-bandes. Il y en a 26, ou disons qu’il y a 26 « secteurs domestiqués », en ce sens que le dernier élément de mon inventaire est un gros bac de ciment, de deux pieds de haut, que je garnis –sans trop me pencher– de géraniums qui accueillent les invités lorsqu’ils arrivent dans la cour. Les autres éléments de l’inventaire sont bel et bien des plates-bandes, cela dit, qu’il me faut entretenir à genoux à même le terrain.

Pour changer un peu de mon obsession pour les listes alphabétiques pures et dures, j’ai décidé que j’allais attribuer à chacune des plates-bandes un code de l’alphabet international de l’aviation que m’a enseigné Denauzier. Nous étions en camion, récemment, et j’ai eu soudain envie d’énumérer lesdits codes appris il y a déjà un moment. Or, je n’ai pas réussi à me rendre au-delà du D pour Delta, ne sachant plus que le E était associé à Echo.

Avec l’aide de mon mari, j’ai réussi à retrouver toutes les occurrences, mais je me demande, quand même, comment j’ai fait pour y arriver quand je repense à certains indices qu’il m’a donnés :
– C’est une pièce de théâtre, a-t-il dit pour m’aider à trouver la lettre R pour Roméo.
– C’est le propre de beaucoup d’hommes, a-t-il avancé à la lettre P pour Papa.
– C’est le propre de beaucoup d’hommes, a-t-il répété à la lettre N pour November, mois de la sensibilisation au cancer de la prostate.
Comme l’indice ne m’aidait pas, il a ajouté l’adverbe « malheureusement ».
– C’est toi, et moi, et beaucoup d’autres, a-t-il aussi proposé à la lettre Q pour Québec.

Il me reste à dénicher, en fouillant un peu dans le garage –qui est bordé d’une lisière de hostas– des bouts de bois, des clous et de la peinture pour mes écriteaux. Et je dois m’attendre à ce qu’on me demande pourquoi la lisière de hostas, par exemple, s’appelle Whisky…

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Badouzienne 69

Porc-épic qui me semble être de petit format
par rapport à celui que nous avons vu hier

Alors que j’hésitais entre aller prendre l’air par ce beau temps que nous avons eu ce week-end, et entamer ma prochaine toile dans sa version « carrée » avec mes restants de couleurs, mon mari est venu, sans le savoir, à ma rescousse. Il m’a proposé d’aller faire un tour de quatre-roues dans la forêt, derrière la maison. C’était exactement ce dont j’avais besoin : prendre l’air sans faire d’effort à râteler, me pencher, sarcler, élaguer et toutes ces activités qu’appellent les plates-bandes au printemps.

Donc, nous voilà sur le quatre-roues, empruntant les sentiers humides et ramollis par la douceur du temps. Sous un arbre, pas même cachée, alors que nous étions dans un tournant, j’ai aperçu une masse noire qui n’a pas bougé d’un poil au bruit pourtant élevé en décibels de notre engin motorisé.
– Regarde !, ai-je lancé à mon mari en lui tapant sur le bras.
Avoir été lui, j’aurais immédiatement éteint le moteur du véhicule pour éviter que le bruit n’insupporte notre nouvel ami. Or, je ne suis pas lui, ou encore il n’est pas moi. Il a préféré mettre le moteur en marche arrière pour nous rapprocher du porc-épic sans qu’il soit nécessaire de bouger, parce que c’était un porc-épic. Je le croyais mort, mais il respirait encore.
– Pauvre porc-épic, ai-je dit sans réfléchir, en ce sens que depuis que je suis sortie de l’hôpital à la suite de mon hémorragie cérébrale, je dis souvent ça, assez niaiseusement j’en conviens, pauvre lui, pauvre ci, pauvre ça.

Mon mari, quand même, s’est extirpé du quatre-roues pour aller vérifier si l’animal était blessé. Il a trouvé une branche avec laquelle il a touché la fourrure de l’animal. Touché ici, et là, toujours sans obtenir de réaction.
– Il est mourant, a-t-il décrété.
– C’est bizarre qu’il ne soit pas allé se cacher plus que ça pour vivre ses dernières heures, ai-je dit.
– Il n’en a peut-être pas eu la force ?, a suggéré Denauzier.
– Il aurait été attaqué par un animal prédateur ?, ai-je ajouté. Ou il serait mort de sa belle mort ?
– Est-ce que je devrais l’achever avec ma carabine ?, a suggéré mon mari.
C’est la dernière chose à laquelle j’aurais pensé.
– Oh ! Non !, ai-je répondu par pur automatisme.
– Pour achever son agonie, a précisé mon mari. Il souffre peut-être…
– L’agonie, ai-je rétorqué, peut-elle être douce ?

Nous avons poursuivi notre promenade sans rien ajouter. J’ai passé pour ma part un bon moment à me demander si l’agonie, sans morphine quand il s’agit d’un humain, peut se vivre sans douleur. Comme un engourdissement. Un état second. Peut-elle être, même, agréable à vivre, constituer un passage que l’on emprunte en prenant son temps ?

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