Badouzienne 77

Je me suis rendue jusqu’au dernier élément de la liste : préparer une béchamel en y ajoutant un restant de jambon pour napper les vol-au-vent que nous mangerons ce soir; ranger les casseroles et les contenants de plastique que je finis toujours par déposer n’importe comment sur les tablettes dans leur armoire respective; faire laver par la machine les vêtements d’hiver de tantine qui n’a pas la force de le faire elle-même; changer les draps des lits en prévision du prochain séjour de nos invitées; trouver leur place idéale à chacune de mes plantes dans la véranda non sans un grand nombre d’essais causés par autant d’hésitations; téléphoner à la pharmacie pour commander les médicaments du mois, pour mon mari et pour moi… Je pourrais continuer encore jusqu’à l’obtention probable des 500 mots que je me fixe habituellement quant à la longueur du texte, une journée étant constituée de mille petits gestes.

Je me suis rendue jusqu’au dernier élément de la liste, donc, pour retarder le moment de venir écrire ce texte qui sera peut-être le seul en août, car à partir de samedi le 6 nous aurons de la visite jusqu’à la fin du mois. Demain vendredi 5 sera donc la dernière journée qui nous verra seuls à la maison, Denauzier et moi. En après-midi j’irai faire une ballade en vélo et je parie qu’à mon retour je n’aurai pas envie de m’installer devant mon ordinateur. Le matin, on oublie ça, je ne suis pas assez en forme. Je bois du café sans trop bouger.

Pourquoi tant tarder ? Parce que j’ai peur, bien sûr. De ne plus savoir écrire, d’en avoir perdu les réflexes nécessaires, de trouver trop éprouvante l’interruption du flot, causée par telle et telle incertitudes : combatif, c’est un ou deux t ? Apeurant est-il préférable à Épeurant ? Pourquoi les deux mots existeraient-ils ? Hier soir, tiens, j’étais couchée et je me suis demandé, venant de nulle part, si prendre conservait son d lorsque conjugué : je prens ou je prends ? À l’écrit, la réponse me vient d’elle-même, mais dans la noirceur de la chambre et de mes yeux fermés, j’avoue avoir hésité.

La conservation du d s’est présentée à mon esprit au moment où je voulais m’abandonner. Je suis étendue sur le dos, indifférente à la chaleur et à l’humidité, car nous avons la chance de bénéficier d’un ventilateur au plafond que Denauzier fait tourner à grande vitesse. Je dis à mon corps qu’il est important, que je l’aime, que j’ai besoin de lui pour traverser encore d’autres années. J’ai une pensée particulière pour les endroits où il s’avère plus fragile, à savoir : la plante des pieds qui rouspète si je ne porte pas mes orthèses dans la journée; les genoux qui font crounch crounch quand je monte et descends les escaliers; mes doigts qui engourdissent facilement pendant mon sommeil, ou pendant les heures de conduite automobile; ma tête, la pauvre, la plus délicate de tous mes membres depuis qu’elle a été percée à deux endroits par les trépanations, cela fera bientôt un an. J’imagine que le d est arrivé alors que de la plante des pieds je me dirigeais vers les genoux. N’écoutant que mon courage et ma persévérance parce qu’il n’y a rien d’autre à écouter dans un contexte pareil, j’ai recommencé.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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