Jour 409

PlantesNoyaux

Cadeau de ma belle-soeur qui désire que je vive la soixantaine entourée d’arbres fruitiers !

Je suis enrhumée et cela me donne envie plus que d’habitude d’être tranquille à la maison, casanière. Bien que je sois la plupart du temps en mouvement, en déplacement, j’ai presque toujours envie d’être tranquille à la maison, casanière. Avec le rhume, ce désir, déjà fort, est décuplé.
On se disait ça, Bibi et moi, mardi soir devant notre repas dans un restaurant de l’Assomption, avant d’aller entendre une deuxième fois Le mystère Carmen. On se disait que plus le temps passe, plus on a envie de s’ancrer, de ne pas bouger, de prendre soin de nous et de nos biens.
– Il faut que je me botte le derrière pour me sortir de chez moi, lui disais-je.
– Pareil pour moi, a-t-elle répondu.
La perspective de tout ce que je pourrais faire, si je restais à la maison –alors que c’est ma journée tantine– me séduit davantage que les actions que je pourrais bel et bien accomplir. Comme je me connais, je risquerais de passer ma journée à me laisser porter par l’agréable pensée d’entamer telle chose, ou telle autre, sans pour autant passer de la pensée au geste. Je resterais assise dans mon bureau devant mon ordinateur, autrement dit, sans rien faire d’autre qu’observer. Observer mes plantes est un grand plaisir dans ma vie. Je quitterais momentanément mon bureau pour aller observer celles qui sont au chaud, à côté du foyer, dans le salon. Je reviendrais m’asseoir. Mon œil serait alors attiré par les livres qui traînent sur ma grande table, en attente d’être lus, parcourus, voire simplement manipulés : La force de l’âge; ma plaquette Consultation chez le médecin pour mieux comprendre votre mariage; le recueil de nouvelles de Tchekhov; la vie de Ferré; un chapitre de Paris est une fête —celui qui porte sur Ezra Pound–; et mon cadeau d’anniversaire, à savoir un livre sur la culture des arbres fruitiers –j’ai planté trois noyaux d’avocat et deux noyaux de mangue à ce jour.
Toujours assise et pensant à ce qui pourrait m’occuper, mon esprit s’arrêterait ensuite sur mon nouveau projet de tricot : j’ai acheté hier huit coussins en version vanille, comme on dit en informatique, c’est-à-dire sans aucune décoration, seulement la mousse et le tissu cousu qui contient la mousse. Je vais tricoter les housses avec de la laine texturée, très colorée, dénichée au bazar. Hier soir j’ai voulu savoir combien il faut de mailles sur mon aiguille pour couvrir la largeur de seize pouces du coussin. J’évalue qu’une cinquantaine fera l’affaire, dans la mesure où ma ligne de soixante mailles, obtenue avec difficulté car mes aiguilles n’étaient pas adaptées à mon type de laine, m’a semblé un peu trop longue. Je vais demander à Emmanuelle si je peux emprunter le livre sur le tricot que j’ai acheté jadis, et le panier dans lequel se trouvent toutes sortes d’aiguilles, en métal et en bois, des grosses et des petites, et même une aiguille à torsades. Fiou ! J’en ai pour un an, je tricote à la vitesse d’une tortue.
Traîne également sur ma grande table le tas de feuilles imprimées des textes de ma deuxième année de blogue. J’ai tout lu, je me suis payé Yasmine jusqu’à la fin, mais je pense qu’elle ne sera plus tellement présente dans les textes de la troisième année. Je sais en gros ce que j’ai à corriger, mais une fois le nez collé sur le texte, à l’écran, je tourne les paragraphes dans tous les sens pour, parfois, ne changer qu’un mot. Ce sera très long de passer à travers les 253 pages, mais mon mari s’absente prochainement cinq jours à la pêche et ça se pourrait que je fasse de ce projet de correction ma priorité.
En outre, avec le retour très très timide du temps relativement doux quand ça lui chante, il y aura du jardinage en masse à accomplir bel et bien.
En somme, concrétiser les projets de lecture, d’écriture, de tricot et d’entretien du terrain qui sont ici sommairement esquissés nécessite plus de mois que n’en compte l’été.

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Jour 410

mariage

Plaquette achetée au bazar scout. Pour être certaine de ne pas me la faire « voler » par un acheteur potentiel, je l’avais cachée sous une boîte lourde, pleine de livres.

Je réagis trop quand il est question de ma fille. Pas de manière visible, heureusement, mais intérieurement.  Mon cœur se fend, se craquelle, s’effrite en mille petits morceaux. J’ai acheté toutes sortes de choses au bazar, de véritables trouvailles, dans le double but de donner de l’argent au groupe scout qui finance ses activités auprès des jeunes par cette levée de fonds annuelle, et aussi pour le plaisir d’utiliser ces trouvailles dans ma vie, des trouvailles, je l’ai écrit hier, utiles dans une cuisine. Ainsi, pour 1$, j’ai obtenu une cloche à fromage moderne, toute blanche, de la marque Trudeau, impeccable, et le couteau de beau design qui va avec. Aussi déniché deux pichets en verre de petit format pour l’eau ou le vin, modernes eux aussi, on en trouve d’identiques dans les restaurants, au même prix chacun. Deux sous-plats identiques, jolis, on en avait besoin, ça adonne bien. Un petit contenant qui peut accueillir le sel quand on aime le saupoudrer soi-même avec ses doigts, mais mon mari a plutôt pensé qu’il servait de reposoir pour le moulin de poivre qui laisse toujours s’échapper quelques grains qui finissent par échouer sur la nappe.
J’ai davantage investi du côté des livres, en début de journée, en payant 10$ pour un recueil de nouvelles de quelque mille pages de Tchekhov, une plaquette que j’ai très hâte de lire présentée ci-dessus en photo vedette –écrite en 1967–, et un grand livre illustré sur les chiens, car mon mari et moi envisageons de façon encore assez floue l’acquisition d’un Berger australien. J’ai aussi acheté quelques vêtements, dont une robe d’été en coton qui aura besoin d’être repassée à chaque utilisation, alors j’espère ne pas l’avoir achetée pour rien.
Chouchou, de son côté, m’a demandé 20$ pour ses achats personnels. Or, elle était tellement occupée à son département des jouets –et fatiguée par sa session qui venait de se terminer–, qu’elle n’a guère fureté comme je l’ai fait dans la caverne d’Ali Baba. Elle a quand même voulu investir minimalement en fin de journée et a acheté pour 10$ une boîte de 10 collations véganes emballées individuellement. C’est excessif, quand on pense à tout ce que j’ai obtenu en vaisselle pour moins de 10$ ! Cela m’a donc brisé le cœur qu’elle se soit fait avoir par une vendeuse vorace, pourtant membre du groupe scout elle aussi. Ma chouchou trop bonne qui se fait soutirer son argent (le mien), c’est cruel !
– En plus, maman, a-t-elle ajouté, c’est tellement mauvais que je ne suis pas capable de me mettre ça dans la bouche !
Je me suis empressée de goûter pour trouver que ce n’était pas si pire, afin de minimiser la pire escroquerie, et les sachets individuels sont bien entendu rendus dans mon garde-manger.
Arrive Lynda, en fin de journée, dans le coin restaurant du bazar où il m’a été donné de déguster la meilleure salade aux carottes sur l’heure du dîner. Elle était parfumée au cumin et aux raisins secs, les tout petits, de Corinthe. Exquise. Arrive donc Lynda qui trouve dans un sac Ziploc, destinée à la vente, une assez importante quantité de carottes râpées, sans raisins il est vrai, j’ai remarqué qu’il n’y en avait pas.
– Vous vendez les restes de la salade !, me suis-je exclamée auprès de la dame qui tentait d’écouler les restes du dîner.
J’ai bien sûr acheté le sac, 2$, pour découvrir, une fois rendue à la maison, qu’il ne restait rien de la saveur de la salade, il n’y avait que les carottes sans vinaigrette, sans condiments. Je me suis fait avoir, telle fille telle mère. Et je m’en fiche complètement !

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Jour 411

C’est la crainte que mon physique ne suive pas qui met la seule ombre au tableau.
J’étais à Montréal pendant quatre jours, en séjour chez chouchou. Tiens, je n’avais pas pensé avant maintenant d’appeler ça un séjour chouchounien.
– Jeudi ne sera pas trop difficile, me suis-je dit, je n’ai qu’une seule rencontre de prévue le matin. Vendredi, ça va se corser. Mon corps sera-t-il capable de traverser la suite des heures avec, dès la première, un petit déjeuner avec Lison, ensuite un après-midi chez Mika moyennant un trajet de voiture assez long car il habite à l’autre bout de la ville, et en soirée un souper à NDG au restaurant avec chouchou et sa colocataire ?
Surtout que je n’avais pas tellement bien dormi la veille.
Mon physique ne peut pas se permettre de m’empêcher d’honorer mes rendez-vous (nombreux) !
Je traverse le premier événement sans trop de mal, puis j’entame le deuxième en me rendant compte que je suis capable de fournir l’énergie nécessaire pour profiter pleinement du moment, et, forte de ces deux succès, je me sens alerte et d’aplomb pour le troisième événement, surtout qu’il s’est déroulé autour d’une coupe de vin, ingrédient propice à installer un climat de détente.
Samedi fut jour d’activité physique puisque nous avons, chouchou et moi, passé la journée au bazar de Côte-des-Neiges. Apporte une boîte, rapporte cette autre, déplace celle-ci, retourne celle-là, dans un presque fumet d’acariens. Vide les boîtes, place les marchandises sur les tables, assez joliment pour que ce soit attrayant. Chouchou était très congestionnée à la fin de la journée à cause de ses allergies. En tant qu’animatrice scout, elle supervisait un département, qui fut celui des jouets. J’étais une simple cliente, dans le grand sous-sol de l’église, je suis probablement la cliente qui est restée le plus longtemps au bazar, à savoir toute la journée, de 9h à 17h. Au fur et à mesure de mes découvertes, j’allais voir ma fille soit pour lui montrer mes acquisitions, soit pour lui demander si je devais acquérir, soit pour simplement l’enlacer. Quand il était question d’un achat pour moi, ou plutôt pour la maison car il s’est agi dans plusieurs cas de vaisselle, elle a répondu presque toujours positivement. Quand je suis arrivée avec une proposition de robe noire pour elle, courte qui se porte sur un jean, la réponse fut non, avant même que j’aie le temps de tourner le cintre pour qu’elle puisse voir le dos de la robe.
Dimanche fut consacré à une tantine, une autre, côté Jacques-Yvan. Une tantine que j’adore, qui me semble fragile derrière son écran de fumée, pardon, je veux dire d’orgueil, son écran d’orgueil. Une autre tantine du presque même âge que celle dont je m’occupe ici dans Lanaudière. Mon téléphone cellulaire étant presque vide d’énergie, j’ai demandé à la tantine et à ma fille de sourire pour le succès de ma série de photos, à peine venions-nous de sortir pour aller marcher dans le quartier. Une fois cela fait, ça ne me dérangeait plus qu’il n’y ait plus rien d’énergie dans mon appareil. J’ai mis une des photos en fond d’écran de mon ordinateur, c’est vous dire à quel point j’aime ma série, j’aime ma tantine ma presque sœur, et à quel point, encore et toujours, j’aime ma fille.

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Jour 412

LéoFerréAujourd’hui je me compare à Léo Ferré.
À qui est-ce que je me comparais cette autre fois récente qui m’a fait sombrer dans le découragement ? Seigneur ! Je ne m’en rappelle déjà plus ! Je me rappelle avoir écrit que me comparant comme je le faisais à cette star internationale je mettais la barre très haut, mais de quelle star s’agissait-il ?
Ah oui ! C’était la belle Simone ! Ça me revient.
Aujourd’hui je change de sexe, passant d’une héroïne à un héros en la personne de Léo Ferré.
Voici comment tout a commencé.
J’étais sur le point de quitter la maison pour aller faire une course et ensuite nourrir papa à Joliette. Les soupers depuis peu sont servis à 16h30 au CHSLD, et non plus à 17h00, c’est de bonne heure en titi.
Je venais de rempoter des plantes dans mon bureau. Je dispose en effet dans cette grande pièce d’une table couverte en permanence d’une nappe en plastique qui constitue l’endroit idéal pour rempoter. Par hasard, à la fin de mon activité de rempotage, je regarde l’écran de mon ordinateur et je constate que Chouchou vient de m’envoyer un message. Je le lis, je découvre qu’elle me demande de corriger les documents qu’elle doit soumettre à son dossier pour son stage d’un an à l’Université de Strasbourg.
Je m’installe, je corrige comme une bonne, je renvoie le tout à ma fille, je pars. Je roule assez vite car je suis en retard, je réussis à faire les choses que j’ai à faire à Joliette avant de me rendre auprès de papa. Arrivée au CHSLD, je monte les escaliers quatre à quatre. J’atteins le 5e étage au moment où commence la distribution des plateaux. Fiou !
Papa mange tout, de la soupe au dessert. Après le repas, nous faisons une promenade sur l’étage. De nouveaux résidents sont arrivés depuis peu, dont une dame qui s’y prend de la façon suivante pour exprimer qu’elle ne trouve pas sa chambre :
– Mademoiselle, dit-elle à la préposée, je ne trouve plus la clef pour ouvrir la porte de ma maison. La porte d’en avant est en réparation, il faut utiliser la porte d’en arrière, mais je ne trouve plus la clef, pouvez-vous m’aider ?
– Ici, lui répond la préposée, il n’est pas nécessaire d’avoir une clef, venez je vais vous aider.
Et la préposée d’accompagner la dame jusqu’à sa chambre.
Deux minutes plus tard, même stratagème de la part de la résidente, même réponse de la part de la préposée.
Souvent quand je promène papa après le souper, il s’endort avant notre retour à sa chambre. Ce soir il s’est endormi, cela rend plus facile le moment de le quitter. Je le quitte, je retourne à ma voiture. Je commence le trajet du retour, en me demandant qu’est-ce que je pourrais bien écouter qui me plairait, qui me ferait du bien, qui me rendrait vivante. Je m’arrête dans le stationnement d’un IGA pour mieux fouiller dans mes vieux CD. Je tombe sur Léo Ferré. Je glisse le disque dans le lecteur. Ça commence. Je n’en reviens pas à quel point c’est bon. J’essaie de tout emmagasiner dans ma personne, paroles et accompagnements. Léo est trop fort, mais je me dénigrerai une autre fois, je suis entièrement absorbée par mon écoute :

Bipède volupteur de lyre
Époux châtré de Polymnie
Vérolé de lune à confire
Grand-Duc bouillon des librairies
Maroufle à pendre à l’hexamètre
Voyou décliné chez les Grecs
Albatros à chaîne et à guêtres
Cigale qui claque du bec

Poète, vos papiers !
Poète, vos papiers !

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Jour 413

perruqueCette année-là qui a vu naître Yasmine, j’étais en relation avec Clovis, cela ne me fait pas revisiter une période idéale de ma vie. Je me rends compte qu’il n’y a que ça, du Yasmine et du Yuri Yourmanof, jusqu’à la fin de ma pile de feuilles, jusqu’à la fin des 253 pages de ma deuxième année d’écriture. Je lis sans me dépêcher pour autant, j’assume ma folie expérimentale, j’absorbe mon errance, ma désorganisation. Je me demande à quoi il m’aura servi d’écrire ces pages échevelées, sinon me permettre de créer, de m’évader dans un espace où n’existe aucune contrainte. J’y aurai quand même consacré plusieurs heures…
Je dois avouer qu’avec le tricot c’est un peu pareil, je tricote sans compter mes lignes et mes mailles, à la seule fin de me relaxer, de décompresser. D’où il ressort que je n’ai pas réussi encore à tricoter quelque chose de beau, un vêtement, un bonnet, des mitaines… Je tricote exclusivement des carrés d’à peu près 8"X8".
Mais il m’est arrivé de peindre sans effort, sans réflexion préalable, en m’abandonnant au geste du bras et de la main qui tient le pinceau. Le résultat fut nettement moins désolant que les élucubrations de la grande Yasmine.
À propos de peinture, j’ai couvert hier une toile de gesso blanc, et une autre de même format de gesso noir. J’ai versé sur la toile noire, une fois sèche, le contenu complet de sept petites bouteilles de vernis à ongles, des petites bouteilles que m’a données ma fille. J’ai versé le vernis en inclinant les bouteilles pour ne faire couler qu’un mince filet de couleur, tout en effectuant des mouvements circulaires de la main. J’ai ensuite déposé la toile blanche sur la noire, en pressant légèrement partout pour m’assurer que le vernis, sur la toile noire, touchait le canevas blanc du dessus. Mon but était d’obtenir le même motif sur les deux surfaces aux couleurs de fond contraires. Pour l’instant, le résultat me fait penser, à cause des petits cercles obtenus, aux perruques portées par les membres de la cour de Louis XIV. Ou encore on peut y voir des chenilles.
Je ne sais pas, encore ici, quel sera le résultat final de ce nouveau projet.
Je m’arrête là, je m’en vais retrouver Yasmine. Cela me fait penser au livre de Michel Gosselin, le biographe d’Anne Hébert : En route, et pas de sentiment.
En route (vers ma chambre), et pas de sentiment.

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Jour 414

Je suis en train de lire les textes de ma deuxième année d’écriture. Je les ai fait imprimer, j’obtiens quelque 260 pages. Je les lis le soir au lit, au côté de mon mari qui dort. Je persiste, taisant l’envie d’abandonner, quand se manifestent les tournures trop clichés, les phrases mal construites, la structure relâchée, le manque de jugement et de justesse qui me fait verser dans l’esprit de bottine. À plusieurs endroits, ça sent le Je suis allée trop vite, mais à d’autres endroits je tombe sur de belles surprises. Ma ligne de conduite consiste à m’appuyer sur ces surprises et à m’apitoyer le moins possible sur mes faiblesses. Je relis sans prendre de notes, en tentant de cerner, en gros, de quelle manière tel passage, et tel autre, pourraient être récupérés. Je pense qu’à plusieurs endroits, le texte sera amélioré moyennant une ponctuation plus rigoureuse qui respire davantage, et le retrait de quelques mots maladroits. Ce n’est pas la mer à boire. À d’autres endroits cependant, je dois reconnaître que je ne vois pas moi-même où est-ce que je voulais en venir. Je vais peut-être me résoudre à ne pas conserver ces textes, ou je vais tenter un sauvetage qui pourrait me demander du temps.
Je suis d’accord avec tantine qui me disait à l’époque –les textes ont été écrits en 2012-2013–, que ses meilleurs moments de lecture avaient lieu lorsque je racontais des épisodes de ma vie, et non lorsque je tentais de créer de la fiction à travers des personnages.
J’ai été confrontée hier, à cet égard, aux premiers textes dans lesquels évolue Yasmine. Avec elle j’ai exploré à froid, sans préparation, j’ai inventé au fur et à mesure que les mots noircissaient mes lignes, sans évidemment savoir où je m’en allais. J’improvisais sous tous les aspects : le décor, la motivation du personnage, son aspect physique, les actions, les paroles transmises sous forme de dialogues…
Je constatais bien sûr, dans la période qui m’a vue écrire ces textes, que je n’allais nulle part, que je m’emmêlais, que je tournais en rond, comme on dit, mais j’essayais de me donner une chance. Peut-être, me disais-je, que Yasmine saura mieux demain où la mènent ses pas. J’espérais tomber sur un filon et je me permettais à cette fin un autre texte le lendemain, puis un autre le surlendemain, donnant en outre naissance, ici et là, à d’autres personnages, pour ne rien arranger, dont le compagnon de Yasmine, qui s’appelle Yuri.
En prime, je me suis laissé aller à jouer sur les niveaux de narration, faisant interagir le personnage de Yasmine avec mon « je » de narratrice. Il y a à cet égard de petites trouvailles amusantes, comme ce passage où Yasmine me dit, à moi l’auteure, qu’elle a hâte de savoir quels sont les vêtements qu’elle porte sous sa cape de queues de renard, ou plus exactement quels sont les vêtements que je lui aurai fait porter, en fin de compte. Mais ces jeux de structures qui se chevauchent mènent à un embrouillamini majeur qui me fait perdre mes lecteurs, après qu’ils se soient très vite perdus eux-mêmes en essayant de me suivre.
Je me souhaite donc, ce soir, ne pas avoir à lire un trop grand nombre de ces pages à la destination indéfinie, mais je crains, malheureusement, qu’il y en ait beaucoup.

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Jour 415

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Un bébé sur mon dos.

En ces temps d’inondations, j’ai rêvé que les changements climatiques amenaient un problème qu’on n’avait pas vu venir : la migration en milieux habités, dans les zones situées au nord du globe, d’animaux sauvages provenant d’Afrique et d’Asie. Je parcourais en voiture la route que j’emprunte régulièrement pour aller faire des courses au village, et ce faisant je voyais courir des lions, des panthères, et sauter d’une branche à l’autre des animaux que je n’ai jamais vus, qui n’existent peut-être pas dans la réalité. D’autres animaux semblaient être nés de croisements entre différentes espèces, en témoignaient ces belettes à tête de koala et à grosseur de carcajou, qui sortaient la tête de leur terrier pour contempler l’étendue des dégâts, parce qu’il venait d’y avoir une énième tempête de pluie et de neige. Je n’avais pas peur, mais j’appréciais être en sécurité dans ma voiture, fenêtres fermées. Je remarquais qu’un animal était particulièrement présent, je tournais la tête à droite et à gauche et j’en voyais une dizaine. C’était celui à tête de koala.
– Cet animal semble avoir une nature curieuse à tant regarder partout, disais-je alors à mon frère qui venait d’apparaître à mes côtés.
Nous étions sur le point d’atteindre le logement que nous avons habité à Joliette, quand j’étais petite, situé sur la rue Ste-Angélique. Des gens y entraient, d’autres en sortaient, ce semblait être le branlement de combat là-dedans. Ces va-et-vient étaient causés par une espèce de chasse aux trésors, les trésors étant ici les animaux. Il ne s’agissait pas tant d’en attraper, que de pouvoir dire combien on en avait vu, et de quelles espèces. Je n’avais pas tellement envie de jouer, d’autant que la population qui s’intéressait à cette activité avait quarante ans de moins que moi. Je me trouvais « passée de mode » par rapport aux autres, mais mon frère voulait participer, alors pour lui faire plaisir, et ne pas me trouver éteignoir, nous nous mêlions aux autres. Je découvrais que cette chasse constituait finalement un excellent moyen pour les jeunes de se draguer, et il n’était plus tant question de dénombrer les espèces animales qu’on avait croisées, que de détecter les filles à son goût quand on était garçon, et de même de détecter les garçons à son goût quand on était fille. Je tentais de m’extraire du brouhaha en me faisant copine avec un garçon de peut-être douze ans, et ensemble nous attaquions la montée d’une pente escarpée, glacée et mouillée, une pente essentiellement grise et brune en raison de la glace fondante et de la boue.
– J’aime cet endroit, disais-je au garçon, j’aime le mariage des couleurs, mes couleurs préférées sont justement le gris et le brun.
– Tiens, tu as un nouvel ami ?, me disait alors mon frère, réapparu comme on peut réapparaître sans contrainte dans les rêves.
Je pensais qu’il parlait du garçon de douze ans, mais je me rendais compte qu’il faisait référence au koala qui s’était accroché à mon dos sans que je m’en aperçoive, et dont les poils du museau me caressaient la nuque tout d’un coup.
Mon premier mouvement fut d’avoir peur. Quand j’ai peur, dans ma vie éveillée, c’est mon centre émotif, à savoir le bas du dos, qui absorbe le choc, au point parfois que mon tronc se courbe de lui-même vers l’arrière, dans un spasme que je ne peux contrôler. J’étais sur le point d’être secouée par ce genre de spasme mais, me contrôlant, je me suis dit que, dans le fond, il n’y avait aucune raison d’avoir peur. Alors je poursuivais agréablement mon exploration des territoires inhospitaliers avec le koala qui se tenait à moi. C’est excessivement rare que je n’aie pas peur des animaux, dans mes rêves. Ils sont habituellement sources de menaces, susceptibles de m’attaquer. Je considère donc avoir fait un beau rêve la nuit passée, dans l’eau dégoulinante et les coulées de boue !

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