Jour 259

mains

Avant les taches brunes sur les mains, et après.  Elles ne paraissent pas tellement sur cette photo prise à Strasbourg, lors d’une séance de manucure avec chouchou. Photo qui me fait un peu penser à Benoite, à son journal à quatre mains, écrit avec sa soeur Flora, bien qu’ici il n’y ait que trois mains. Le vernis semble noir mais il est vert foncé. Chouchou tente de gratter le vernis qui a débordé. À son âge, ses mains sont encore blanches comme le lait. Quand je lui conseille de protéger sa peau du visage et des mains avec de la crème, je pense que mes mots entrent par une oreille et ressortent aussi vite par l’autre.

Je veux couvrir la période de mon adolescence, dans mon nouveau projet d’écriture. J’imagine que je vais néanmoins survoler des pans antérieurs de ma vie, du temps de l’école primaire, notamment, au pensionnat Les Mélèzes en sixième et en septième années, et à l’école Marie-Charlotte pour les cinq premières années.
Je me demandais hier, encore une fois au lit avant de m’endormir, après avoir lu L’aube à Birkenau que j’espérais finir mais que je n’ai pas fini, jusqu’à quel moment de ma vie je veux me rendre dans ce récit. Il me semble que le moment naturel serait le début de ma trentaine, quand j’ai entamé une psychanalyse. Je couvrirais ainsi le récit de ma première moitié de vie. À maintenant soixante ans, je considère en effet que ma vie se divise assez bien en deux parties égales. Avant la thérapie, et après. Avant une relation passionnée avec Jacques-Yvan, et après. Avant Emmanuelle, et après. Ah mon Dieu, il y a tellement d’avant et d’après. Avant d’assumer le rôle de belle-maman, et après. Avant le monde du travail, et après. J’ai commencé tard à travailler, surtout aux yeux des gens de mon nouveau milieu de vie, ici, qui ont pour la plupart commencé tôt, dès le D.E.P. ou le D.E.C. en poche. Quand Emmanuelle me demande, à cet égard, ce que je pense de son désir d’entamer des études supérieures, je lui réponds que ce n’est pas pressant d’accéder au milieu du travail. Je vais essayer de lui répondre plus positivement à partir de maintenant !
Avant mon certificat en arts plastiques, qui a eu une importance considérable sur ma manière de penser, et après. C’est un domaine que je néglige, il n’y a pas de doute, à tant écrire ces temps-ci je ne peins guère.
Avant les cheveux gris, et après. Mais en réalité, ils sont apparus dans les dernières années de ma vingtaine. Ç’a commencé par une mèche à l’avant, qui taquinait ma frange, quand j’habitais en résidence universitaire à Aix-en-Provence. Avant la teinture, tant qu’à y être, et après. J’ai commencé la teinture en entrant sur le marché du travail, comme ça, par hasard. Je m’étais fait moi-même des mèches blondes à partir d’un kit qu’on achète dans une boîte.
– Ça te va bien, le blond, avait commenté Jacques-Yvan, qui n’était à ce moment-là qu’un ancien collègue dans ma vie puisque je venais de quitter l’UQÀM, où il était, pour l’UdeM, où j’arrivais.

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Jours 261 et 260

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Notre séchoir ressemble un peu à ça, avec non pas une seule barre, à mi-hauteur, mais plusieurs.

Puisque je consacre un texte à ma technique de séchage de vêtements et à mes recettes de cuisine, j’en conclus que l’inspiration européenne qui donne des ailes m’a déjà quittée. Je retombe dans mon quotidien, dans les descriptions difficiles avec barres de métal supérieure et inférieures. Je ne suis pas plus avancée qu’avant mon départ pour la France, quand la rencontre avec mon écran blanc s’accompagnait de la sempiternelle question Qu’est-ce que je vais écrire aujourd’hui ? En même temps, il n’est pas question que j’envisage, pour le moment du moins, de réduire ma cadence. Un risque vient avec cet entêtement, celui d’être à sec mentalement quand j’aurai enfin écrit les quarante textes encore manquants à ma neuvième année de blogue. D’être à sec, donc, pour entreprendre mon nouveau projet. Je me suis demandé d’ailleurs si ma petite faiblesse de fin d’après-midi, hier, n’était pas causée par un effort de concentration trop grand, dans une période qui voit mon corps animé d’une énergie très moyenne. En même temps, j’arrange ça à ma manière, je me dis qu’écrire est une activité assise qui ne requiert pas d’effort. Je me dis aussi que plus j’écris, plus je me pratique à produire, à soutenir un rythme.
Les prochaines fois que je me rends en France, je n’opterai pas pour des vols moins chers moyennant des escales. Pour l’aller, j’ai fait escale à Genève. Pour le retour, à Washington. À Genève, je n’ai eu qu’un déplacement en navette et qu’un peu de marche pour me rendre au quai d’embarquement du deuxième avion me menant à Paris. À Washington, j’ai eu, il me semble, à traverser l’aéroport au complet pour me rendre à l’embarquement du deuxième avion me menant à Montréal. Je pourrais en outre avoir raison car cet embarquement se faisait à la porte Z. Or, j’ai démarré mon périple à la porte A. J’ai traversé de longs corridors dont le plancher est curieusement couvert de moquette gris et bleu. C’est rare, il me semble, de la moquette dans un aéroport ?
J’ai fini par aboutir à la porte Z et par embarquer, pour découvrir que mon siège était situé à la dernière rangée. Quand j’ai raconté ça à Denauzier, il a tout de suite compris. Il faut dire qu’il a beaucoup voyagé :
– Tu t’es donc délectée de l’odeur des toilettes !?
– C’était affreux, ai-je répondu, et c’est vrai que ce le fut, dès le premier tiers du trajet.
Il n’y avait que deux sièges de part et d’autre de l’allée, autrement dit, quatre sièges par rangée. Comme je l’ai écrit dans le texte précédent, deux jeunes Françaises étaient assises à ma hauteur, une verbomotrice blonde et une silencieuse brun foncé. L’hôtesse était grande et portait des talons, de telle sorte que ses cheveux bouclés frôlaient le plafond de l’habitacle.
Presque tous les sièges étaient occupés, bien qu’à côté de moi il n’y ait eu personne. Un autre siège semblait ne pas être occupé, jusqu’à ce qu’une jeune femme arrive à la dernière minute. Un homme, à peu près de son âge, occupait son siège. Il a donc dû se déplacer et utiliser le siège qu’on lui avait initialement attribué. Très vite, la retardataire a rangé sa valise dans le compartiment à cet effet, au-dessus de nos têtes, elle s’est attaché les cheveux avec une pince, pour aussitôt s’asseoir et boucler sa ceinture car on allait décoller. Elle s’est ensuite tournée vers l’homme qui avait regagné sa place, juste à côté de la sienne, mais de l’autre côté de l’allée. Un espace de deux pieds, je dirais, les séparait. J’ai pensé que c’était son compagnon qui, pour une raison ou pour une autre, s’était assis à sa place comme pour la réserver. Je la voyais de profil qui affichait un beau sourire. J’ai pensé, à ce moment-là, qu’elle était contente de retrouver son compagnon, comme je peux sourire à Denauzier dans un contexte semblable qui me voit m’absenter quelques instants. Le sourire, à ce moment-là, devient un peu la manière d’exprimer que je suis revenue, que tout va bien, qu’il n’y a rien à signaler.
Dans le même sourire, elle a engagé la conversation. D’où j’étais placée, je pouvais observer qu’ils étaient fort différents. Lui, cheveux châtain pâle et yeux bleus, un peu exorbités, cils blonds. Taille moyenne. Elle, cheveux et yeux noirs, une beauté naturelle, une féline particulièrement mince. Parle parle, je commençais à trouver que pour un couple qui se côtoie depuis déjà un moment, ils en avaient long à se raconter. Je les admirais un peu, car dans l’odeur qui régnait autour de moi et dans l’inconfort de la grippe qui s’installait de plus en plus, je n’aurais pas eu la force de prononcer dix phrases.
J’avais conservé mon manteau et ma veste en-dessous, et pour rien au monde je ne les aurais enlevés. J’ai même choisi un café, pour me réchauffer, quand l’hôtesse nous a offert un sachet de bretzels avec la boisson de notre choix. La féline, elle, avait chaud, peut-être à force de tant parler, parce qu’entre deux phrases elle a enlevé son chandail de laine pour se retrouver bras nus en camisole à bretelles spaghetti !
– Elle va le remettre dans cinq minutes, ai-je pensé.
Pas du tout. Elle a eu chaud tout le long du vol.
Moi aussi j’ai eu chaud, je dois dire, quand les roues de l’avion sont sorties de leur compartiment sous les ailes, peu avant l’atterrissage, et qu’il m’a semblé, au son, qu’une partie de l’avion frôlait l’explosion. Les jeunes Françaises et moi nous sommes regardées, vaguement inquiètes. L’homme et la femme, pour autant, n’ont pas arrêté de parler.
Je me suis dit après coup que j’avais peut-être assisté à la formation d’un couple. Mais je me suis aussi demandé si la femme n’allait pas quitter l’avion en se contentant de remercier son voisin de siège pour le bon temps qu’ils avaient passé ensemble. Je n’ai pas pensé une seconde, c’est seulement maintenant que j’y pense, que le jeune homme aurait pu faire de même, la quitter en se contentant de la remercier.

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Jours 263 et 262

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Retour à la maison dans un petit avion, entre Washington où je faisais escale et Montréal. À mon arrivée à l’aéroport Pierre-Elliot-Trudeau, les édifices de la ville étaient du côté opposé à celui où j’avais mon siège. Ce sont deux jeunes Françaises qui ont eu droit aux édifices. J’ai déduit, à leur conversation, que celle qui parlait tout le temps avait déjà séjourné à Montréal, et que la silencieuse y venait pour la première fois. – Tu vas voir, disait la verbomotrice à la silencieuse, les gens ici ne disent pas qu’il neige, ils disent qu’il y a de la sloche… 

J’ai quand même fait des choses autres, depuis mon retour à la maison, qu’écrire, lire, dormir et écouter la télévision. J’ai fait des choses banales –écrire et lire n’étant pas, à mes yeux, banal. Par exemple, j’ai lavé les vêtements que je rapportais dans mes valises. Ou plutôt, la machine les a lavés. J’ai fait ça à ma manière, c’est-à-dire le blanc avec le blanc –en ajoutant un bouchon d’eau de Javel–, les couleurs vives ensemble, le noir et le marine ensemble. Emmanuelle et mon mari envoient tout dans une même machine, sans se poser de question. Le blanc ressort grisâtre.
J’ai ensuite fait sécher les vêtements sur un séchoir métallique que nous installons pour l’occasion devant le feu de foyer. À chaque fois, je me dis que cette manière de sécher les vêtements va créer de l’humidité dans la pièce. Ce n’est pas le cas, l’hygromètre indique le même pourcentage, un maigre 20%, séchage ou pas. Le séchoir comporte une barre horizontale supérieure à laquelle on suspend les vêtements qui vont sur les cintres, et une série de barres assez proches les unes des autres, posées à la mi-hauteur, sur lesquelles on fait pendre les autres vêtements. Je commence habituellement par les chemises. Je les dépose sur les cintres, puis je les boutonne chacune de haut en bas. Je tiens ensuite le premier bouton, à la hauteur du col, entre mon pouce et l’index, et je tire sur la partie inférieure de la chemise de la même manière, entre mon pouce et l’index de l’autre main, pour défriper la patente. Ça fonctionne assez bien. Un ami m’avait montré cette technique, il y a fort longtemps, j’avais l’âge d’Emmanuelle, et je trouvais qu’il était trop méticuleux !
Quand on a fini de laver et surtout de faire sécher, on range le séchoir dans la salle de bains du rez-de-chaussée. Quand je me lasse de l’avoir à la vue dans la salle de bains du rez-de-chaussée, qui me voit la visiter une bonne dizaine de fois dans une même journée, je le descends dans la salle de lavage, au sous-sol. L’engin est léger et je ne risque pas de me blesser, mais plus souvent qu’autrement j’accroche les photos dans leurs cadres qui décorent les murs de part et d’autre de l’escalier.
Au bout de quelques jours, et ce tout l’hiver, on recommence la séquence. Lavage, séchage, rez-de-chaussée, cadres déplacés, sous-sol.
J’ai aussi fait cuire un filet de porc dans la mijoteuse. Je me suis inspirée d’une recette cétogène selon laquelle on ajoute un peu de stévia aux épices pour obtenir un effet sucré. Sachant que mon mari déteste le goût de cette plante, et que je ne l’aime pas trop non plus, j’y suis allée mollo, mais ce fut encore trop. Je n’ai donc pas aimé la saveur de la viande, mais heureusement mon mari s’est laissé séduire.
– C’est délicieux chérie !
Pour ne pas dire que j’avais eu recours à de la stévia, j’ai répondu à mon mari que le petit goût de cannelle, effectivement utilisée parmi les épices requises, ne me plaisait pas tellement.
Comme nous avions beaucoup de viande pour un seul repas, j’ai réutilisé les filets le lendemain. J’ai eu l’idée de les napper d’une sauce à la crème. J’ai fait sauter des oignons, des champignons, j’ai déglacé avec un peu de vin blanc, puis j’ai ajouté la crème, le sel, le poivre. C’est tout. Pour ne pas avoir en bouche le goût de la stévia, j’ai rincé la viande à grande eau, comme si je débarrassais de leur goût de sel des aubergines que j’aurais fait dégorger pendant six heures ! Ç’a très bien marché. Ce fut cent fois meilleur que la veille.
Nous avons aussi préparé une soupe, Denauzier et moi. Nous avons tout mis en place dans la cuisine, les légumes sur le comptoir, la planche à découper, les restants de dinde congelés à verser dans la casserole déjà pleine d’eau, etc. Au moment de nous y mettre, le téléphone a sonné, c’était pour mon mari, et de fil en aiguille je me suis occupée de presque tout. J’avais ouvert une barquette de tofu, dont la date de péremption était atteinte, afin de le verser dans la soupe avant de la servir. Mais j’ai oublié de l’y mettre, alors on a mangé la soupe sans tofu et je ne l’ai ajouté qu’après.
Le lendemain midi, je nous ai servi une salade d’inspiration grecque, avec tomates, origan, olives et fromage feta.
– Tu trouves le moyen de nous faire manger ton tofu !, s’est exclamé mon mari –qui était pourtant en train de mastiquer le feta.
Je l’adore.
Hier, pour poursuivre sur le plan alimentaire, les amis voisins, me sachant malade, sont venus nous offrir des nokedli faits maison. Le voisin, anciennement traiteur, qui a ses origines hongroises, est un excellent cuisinier. Les nokedli sont, sans surprise, d’origine hongroise. Ils ressemblent étrangement aux spaetzle que j’ai découverts en Alsace. Ou encore aux gnocchis que j’ai déjà cuisinés chez mon amie Nicoletta. Je ne suis pas certaine de ce que j’avance, mais je pense que nokedli et spaetzle comptent des œufs au nombre des ingrédients –essentiellement de la farine–, tandis que les gnocchis ne seraient qu’un mélange de purée de pommes de terre roulée dans de la farine ? Un ragoût de bœuf à la tomate et aux carottes venait avec les pâtes. J’ai ajouté un peu de parmesan dans le fond de nos bols. Ce fut un délice.

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Jour 264

Mia

Apercevez-vous le dessus de sa tête, entre la fenêtre et les hoyas ? Elle vient s’installer là pour me tenir compagnie. 

J’ai eu une petite faiblesse en fin d’après-midi, alors plutôt que de m’installer pour lire L’aube à Birkenau, à côté de mon mari, je me suis étendue, la tête à une extrémité du canapé, sur un oreiller, et les pieds à l’autre extrémité, déposés sur les cuisses de Denauzier. J’ai presque dormi, une couverture me tenant au chaud, même si le foyer dégageait de belles flammes. La chatonne allait et venait. Depuis quelques jours, elle emprunte une nouvelle manière de se joindre à nous. Une manière très originale qui fait montre du plus grand sans-gêne. Elle saute sur le dossier du canapé, à un ou deux pouces de la tête de mon mari. De là, elle descend sur lui allègrement, en déposant une première patte sur son épaule, et en enfonçant ses autres pattes dans l’épaisseur douillette de son abdomen. Elle reste là quelques secondes, en tournant la tête à droite, à gauche, en se demandant qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire. Elle semble ne trouver rien de mieux que de s’installer sur la cuisse de Denauzier, en ronronnant. Quand je me suis assoupie, elle est venue se recroqueviller en boule tout près de mon visage. En d’autres mots, et en tenant compte d’un de mes textes d’hier, il ne manquait, pour que la famille soit complète, que le papa mi-esprit mi-fantôme de mon mari !
Mia la chatonne me connaît bien puisque nous avons vécu ensemble à Montréal. Quand j’arrivais du travail, elle venait occuper toute la place sur le tapis devant la porte et me forçait à la contourner si je voulais entrer. Bien entendu elle voulait des caresses, mais j’étais tellement fatiguée que je ne faisais pas l’effort de me pencher, et de la caresser en prononçant quelques mots. Je la contournais et j’allais déposer mes sacs d’épicerie, parce que j’en traînais toujours un ou deux, sur le comptoir de la cuisine. Je commençais à préparer le repas sans prendre la peine de respirer, parce que mon désir le plus cher était de prendre le temps de respirer une fois que je n’aurais plus rien à faire.
Elle était souvent seule à l’appartement, Emma étant à l’école, n’habitant avec moi qu’une semaine sur deux, à cette époque-là, et moi travaillant tout le temps. En somme, c’est la première fois de sa vie qu’elle est si bien entourée, d’une part de son maître Denauzier qui passe le plus clair de son temps à la maison, et d’autre part de sa maîtresse Lynda qui s’absente en France mais sur une base exceptionnelle.
Lorsque je vais me sentir un peu mieux, je projette de déneiger la grande galerie, devant la maison, pour qu’elle puisse aller respirer l’air frais sans sentir la neige sous ses pattes. En hiver, elle ne va jamais loin. Elle vient s’installer sur le bord de ma fenêtre, devant les mêmes hoyas mais cette fois du côté extérieur de la fenêtre, ou alors sur le bord de l’autre fenêtre, qui donne sur la salle de séjour où se tient mon mari. Dans un cas comme dans l’autre elle nous observe, puis, quand elle en a assez, elle nous dit avec ses mots à elle qu’il est temps d’aller lui ouvrir, et nous y allons.

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Jour 265

SculpturePrototype

Porte-cartes métallique, demi-cercles de nacre provenant d’un bracelet, formes de S en laiton provenant d’un collier, fils de raphia, fils de laine.

Je ne devrais pas écrire autant de textes en rafale parce que mes lecteurs ne suivent pas le rythme. D’après mes statistiques, ils en attrapent un au vol, parfois deux. Or, c’est difficile de me sortir une idée de la tête, quand elle s’y est installée. Et l’idée qui s’y est installée, c’est de me rendre sans tarder au texte 221, maudit bâtard ! Est-ce que ça veut dire que je ne suis pas douée pour le lâcher-prise ? Bonne question.
En même temps, je sais qu’il est difficile de comprendre le texte 268, admettons, si on n’a pas lu d’abord le précédent, 269. Peut-être que j’imagine, par un phénomène de projection, que mes lecteurs sont aussi durs à cuire que je pense l’être moi-même. Et que, rafale pas rafale, ils vont passer à travers mon déluge.
Voilà maintenant une semaine que je suis de retour à la maison. Je ne suis sortie qu’une fois, pour aller à l’épicerie. Mes journées se déroulent de la même manière, et cette manière ressemble à celle qui prévalait quand j’étais étudiante à l’université, les jours que je n’avais pas de cours. Le matin vers 9 heures je me lève, je bois un café, je parle avec mon mari, j’écris. L’après-midi aussi, j’écris, et en fin de journée je me détends en écoutant les informations ou en lisant. En soirée, j’alterne entre les émissions à la télévision et un prototype de sculpture que j’ai commencé et qui apparaît en photo ci-dessus. C’est sûr que du temps de mes études à l’université, il n’y avait pas de mari qui partageait ma vie, et il n’y avait pas non plus de télévision.
Ma pseudo sculpture est faite à partir d’une espèce de porte-cartes ou de porte-lettres qui n’a pas été rapporté par la personne qui l’a gagné, lors de notre échange de cadeaux. C’est la raison pour laquelle j’aime que les fêtes de Noël aient lieu chez nous, année après année. On se retrouve dépositaires des cadeaux non rapportés que les gens trouvaient niaiseux ! J’ai utilisé des fils de raphia et de laine pour couvrir la structure de métal, et j’ai noué les fils entre eux. J’ai coupé les deux fils élastiques qui maintenaient ensemble les demi-cercles nacrés qui formaient initialement un bracelet. Il provient de ma mère. Je ne l’ai porté qu’une ou deux fois. J’ai aussi défait un collier constitué de mailles en forme de S. Je l’ai acheté d’une amie qui les fabrique. Je l’ai porté quelques rares fois, dont une fois au party de Noël, au travail, car nous étions quatre femmes à en avoir acheté un, l’amie qui les fabrique faisant partie de notre service. J’avais suggéré à chacune de le porter, au party, pour qu’on puisse nous prendre en photo. La photo existe quelque part dans les annales de mon ancien service !
Donc, j’ai passé mes journées à écrire, à ne pas sortir, à lire. Mes soirées à profiter du confort du canapé, de mon mari sur lequel je me colle, du feu de foyer. Je suis en train de vivre d’autres vacances, en somme, qui se déclinent d’une manière tout autre, mais tout aussi agréable, que celles qui m’ont vue fouler les trottoirs de Strasbourg, Paris et Barcelone, beau temps mauvais temps.

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Jours 267 et 266

Thèse

L’épine de ma thèse. Curieux qu’il n’y soit pas gravé le titre : Lucidité et ludicité dans Rosita, Rose, Rosa.

Je pourrais me donner des chances et m’en tenir à 250 mots par texte, au lieu de 500. Je n’aurais pas publié quatre textes hier, mais huit ! J’arriverais plus vite au texte 221, qui est le dernier à paraître dans ma neuvième année de blogue. Je commencerais ainsi plus vite mon projet autobiographique, sur lequel je travaillerais en attendant de reprendre la publication d’un texte par jour sur mon blogue, le 1er mai 2020. Je pourrais même, si l’autobiographie va bon train, repousser au 1er juin, voire au 1er juillet, la reprise du blogue… Après tout, c’est moi qui décide, j’arrange ça comme je veux, je suis le boss de mon blogue ! Mais non, je maintiens la difficulté jusqu’au bout. Je n’assouplis pas la rigidité de mes propres règles. À certains égards, je suis une dure à cuire.
– Ce n’est pas tout le monde, maman, qui aurait marché comme tu l’as fait entre la gare Montparnasse et le Quai de Bercy, m’a dit Emmanuelle.
– Tu penses ? Il me semble que c’était l’option la plus simple.
– J’en suis certaine. La plupart des gens auraient pris un taxi.
– C’est à cause de la télévision et des articles des journaux que je n’ai pas fait ce choix. On parlait de 55 km de long de bouchon, en Île-de-France. J’en ai déduit que les taxis ne seraient pas capables d’avancer…
– Mais tu as dû constater, en cours de trajet pour te rendre à Bercy, que la circulation était à peu près normale ?
– J’imagine que oui, au bout d’un moment. Dans la première heure  j’étais trop excitée d’être à Paris pour réfléchir posément. Et ma décision était prise, de toute façon, j’allais marcher, alors je ne me suis plus posé de questions !
– Mais tu en as posé aux passants pour vérifier que tu étais dans la bonne direction !, a répliqué ma fille, dans le vague sous-entendu que je n’ai pas le sens de l’orientation et que je ne sais à peu près pas lire le plan d’une ville.
– Exact. C’était amusant. Ils me disaient tous de prendre un taxi ! Et ils étaient super polis, avenants. Et puis, c’est toujours pareil, ce genre de situation : plus j’avançais, moins je trouvais que ça valait la peine de prendre un taxi. Plus je marchais, plus le ciel gris annonçait de la pluie, alors plus je marchais vite. Et plus je marchais vite, plus j’avais l’impression de me rapprocher de Bercy !
Devant cette logique implacable, Emmanuelle n’a rien ajouté.
Après avoir fait référence à ma thèse de doctorat, dans un des quatre textes d’hier, j’ai eu envie de vérifier si elle traînait encore dans ma bibliothèque. Je savais que je l’avais toujours en ma possession, mais je me demandais où elle se trouvait, dans la bibliothèque du haut, ou dans celle du bas, au sous-sol ? Elle se tient tranquille dans celle du haut, dans mon bureau. Elle a été publiée en 1990, il y a presque trente ans. J’ai dû la feuilleter deux fois en trente ans, deux secondes chaque fois. Jacques-Yvan l’a feuilletée aussi, sans jamais m’en reparler. Une connaissance qui cherchait un prétexte pour me draguer me l’a empruntée et remise un mois plus tard en me disant que c’était intéressant, mais qu’il faut être un peu au fait des théories littéraires pour s’y retrouver. Une amie me l’a remise aussi, après l’avoir gardée un petit moment. J’aurais pu tenter d’échanger sur le sujet avec ces gens, mais je ne l’ai pas fait, j’avais peur de leurs verdicts.
– Tiens, me suis-je dit en allant m’asseoir à côté de mon mari, sur le canapé, je vais aller en lire quelques pages.
Le souper était en train de réchauffer sur la cuisinière, nous étions à l’heure du battement entre la fin de l’après-midi et le début de la soirée, un moment que j’aime et qui me voit souvent siroter un verre de vin blanc.
J’en ai lu l’introduction courte, l’introduction longue, et une quinzaine de pages de la partie fiction. J’ai été incroyablement surprise, moi qui en avais gardé un mauvais souvenir, j’ai trouvé que le texte était mignon comme tout ! Je fais preuve d’une naïveté sans borne, d’une ingénuité sans limite ! Dans la partie de l’essai, qui se décline sous la forme d’une interview, je joue le rôle d’une romancière qui répond aux questions d’un jeune critique, que je désigne par les lettres J. pour jeune, et C. pour critique. L’échange se fait donc entre L.L. et J.C. En tant que romancière, je fais référence à mon premier texte de fiction –qui n’est nul autre que mon mémoire de maîtrise, qui a été lu par douze personnes, gros maximum. Mon deuxième roman est celui qui fait partie de ma thèse de doctorat. J’aborde même la question du troisième, encore en gestation… Je me vivais dans un univers littéraire, à cette époque de ma vie, il n’y a pas à dire. Je m’explique mieux maintenant pourquoi il m’a été si difficile de m’adapter au monde du travail, qui m’attendait –mais je ne m’en rendais pas compte– dans le détour ! C’est probablement la thèse de doctorat de l’Université Laval la plus personnelle, la moins prétentieuse, la moins sérieuse.
C’est curieux parce que dans L’aube à Birkenau, que je suis sur le point de finir, on retrouve ce même jeu d’alternance entre les propos de Simone, puis ceux de Denise, puis ceux de Paul… autant de proches qui ont aussi vécu les camps de concentration. Ils se prêtent au jeu du journaliste, David Teboul, qui leur montre des photos.
– Tiens, je portais encore des nattes, commente Simone à propos d’une photo d’elle.
– Donc la photo a été prise avant 1943, lui dit Denise, car à notre entrée en camp on s’est fait raser.
En d’autres mots, je détecte des ressemblances entre ce livre et ma thèse. Une différence majeure aussi : on se bute sur une quantité impressionnante du livre dès l’entrée dans la FNAC. Notre regard est tout de suite happé par le nom de Simone Veil qui apparaît en gros sur la couverture –alors que ce n’est pas elle l’auteure. Parallèlement, personne ne sait que ma thèse traîne quelque part à la bibliothèque de l’Université Laval, et peut-être même qu’elle n’existe plus en format papier, mais seulement en numérique…

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Jour 268

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Fermée comme une huître sur un arbre perchée…

C’est donc ça. J’ai peur d’écrire un texte qui va manquer de structure, qui va s’étouffer, s’emmêler sur lui-même, dans lequel je n’arriverai pas à me retrouver. C’est un des avantages d’avancer en âge : je me connais mieux, je sais dans quels pièges je peux tomber, je sais quelles sont les embûches qui m’attendent dans le tournant ! Le texte de fiction de ma thèse de doctorat, par exemple, est tellement compliqué qu’on s’y perd avant même d’avoir atteint la page vingt. C’est l’histoire d’une mise en abyme qui rencontre une mise en abyme, qui en rencontre une autre… Ou encore, les nouvelles que j’ai voulu écrire après avoir été publiée aux Herbes rouges en 1994, sont elles aussi victimes d’une complexité qui ne donne rien, de croisements supposément intertextuels qui auraient requis une meilleure maîtrise technique, de la part de l’auteure, pour être compréhensibles.
Chamonix fut l’hôte, le temps d’un week-end, de notre amie Benoite accompagnée de sa fille Blandine. Les deux dames se rendaient chez Violette, qui habite, on le comprend, à Chamonix. Violette étant la fille de Blandine. Je prends la peine de le préciser, parce qu’avec toutes ces lignes que je publie en peu de jours, il est certainement facile de ne plus savoir qui est qui. Arrivent nos deux littéraires, heureuses de passer du temps avec l’une sa fille, et l’autre sa petite-fille. Or, Violette est de mauvais poil. Elle passe presque tout le week-end sans ouvrir la bouche. Puis, alors que les deux visiteuses sont sur le point de la quitter, le dimanche, elle y va de sa réplique perfide :
– C’est super, maman, on ne s’est pas chicanées !
Ouille !
J’ai fait pareil, étant jeune, plus d’une fois. J’avais de bonnes raisons d’être perturbée et de me comporter de manière chaotique, mais je sentais néanmoins qu’il aurait suffi de presque rien, d’un effort de rien du tout, pour que je me remette d’aplomb. C’est par pur orgueil que je ne me laissais pas basculer du côté de ce presque rien. J’avais installé le scénario de la crisette ? Alors je devais le maintenir. Ne pas l’avoir maintenu, il aurait fallu, en prime, que je m’excuse auprès des gens qui m’avaient vue fermée comme une huître, avec un air de bœuf ! J’en étais incapable.
Je m’en veux, encore aujourd’hui, d’avoir agi ainsi. Il m’arrive, étant par exemple en train de cuisiner, et me remémorant un de ces fulgurants exploits de ma vie en tournant ma cuiller de bois dans la casserole, de prononcer tout fort :
– Oh non ! Au secours !
Je me demande, par conséquent, si Violette se considérait normale, si elle se laissait mener par ses sautes d’humeur sans se poser de question, sans se remettre en question, ou si elle s’en voulait –comme moi– d’avoir mal agi. Pas tant d’avoir mal agi, en fait, mais d’avoir agi de façon chaotique, déstabilisante, malade, si on peut dire.
Mais peu importe, elle est morte, laissons-la tranquille.

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