Jours 255 et 254

BetSC’est un gros défi, écrire le récit de ma vie, si je l’écris dans la perspective d’une publication chez Stock qui fera de moi par la suite une écrivaine connue dans la francophonie. Connue sur le tard. C’est un défi agréable et enrichissant si je l’écris pour moi, dans un premier temps, sans garantie qu’il y ait un deuxième temps. Je commence en effet à mesurer l’effort que va nécessiter mon entreprise, en ce sens qu’hier j’étais assise devant mon écran et que rien ne venait, qui me plaisait, pour noircir ma quatrième page –dans la mesure où j’en ai trois d’écrites. Une idée me venait peut-être, mais la seule perspective de la mettre en mots, avec les bons accords des temps de verbes, me décourageait. Il faut dire que je suis malade et que ça altère le processus créateur en moi. Le processus créateur est sur le flat !
Ce matin mardi, j’ai rendez-vous chez le médecin, ça devrait aller mieux à partir de là. Je vais sortir de la clinique, à Joliette, avec une ordonnance en mains. Je vais aller chercher les médicaments sur le chemin du retour à la pharmacie du village. Le personnel de la pharmacie va me reconnaître car je suis connue à cet endroit comme Barabbas dans la Passion. Je vais me rendre voir l’infirmière, dans le bureau qu’elle occupe dans le fond de la pharmacie, pour faire tester mon sang afin de mesurer qu’il n’est ni trop clair, ni trop épais.
Dans les moments qui vont me laisser libre de monologuer avec moi-même, pendant cet enchaînement de petits événements, je vais me demander si je dois réserver quelques passages à Josée, dans le récit de ma vie. Elle étudiait avec moi aux Mélèzes, pendant les deux dernières années du niveau primaire, et nous avons été un peu copines. Je suis allée chez elle, à Sorel, passer quelques week-ends. Mais encore là, je ne m’y prends pas de la bonne façon. Il ne faut pas que je me demande si je veux qu’il soit question de Josée. Il faut juste que j’écrive mon récit comme ça vient, et si Josée se présente, je l’introduirai. Si je me rends compte par la suite qu’elle nuit à mon récit, pas elle en tant que personne mais en tant que détour avant d’arriver à mon idée principale, je pourrai agir en conséquence par la suite et retirer cet extrait.
Ce matin, c’est moi qui ai préparé le café. C’est exceptionnel. Mon mari s’en occupe, habituellement, mais la nuit dernière il n’a pas dormi à la maison. En mettant le pied dans la cuisine, j’ai constaté qu’une flaque d’eau couvrait les tuiles du plancher. C’est le lave-vaisselle qui est responsable de ce mini-incident. Il a rendu l’âme il y a quelques jours, avec à son bord un bon deux pouces d’eau qui s’est mise à dégoutter pendant la nuit. J’ai tout de suite pensé que c’était chatonne qui avait fait le dégât ! J’ai essayé de comprendre comment elle avait bien pu faire s’écouler l’eau de la bouilloire, sans pour autant déplacer la bouilloire de son socle. C’est bien connu, on se cherche toujours des coupables.
***
En lien avec un texte récent, je réutilise ma formule : il y a avant, et il y a après. La portion avant les astérisques a été écrite ce matin, avant mon rendez-vous chez le médecin. Voici la portion après : je n’ai pas à prendre de médicament car je souffre d’une laryngite, c’est une infection virale, il faut donc attendre que ça passe, en m’armant de patience. Je suis quand même allée à la pharmacie pour faire tester mon sang. L’infirmière n’était pas dans son bureau parce qu’elle est en vacances. C’est une pharmacienne qui a piqué mon doigt, en ayant un peu de difficulté car le sang ne s’accumulait pas en grosse goutte sur le bout de mon index.
– Remuez la main vers le bas pour faire descendre le sang, m’a-t-elle suggéré.
J’ai fait cela, en craignant que le sang ne se mette à gicler, et effectivement le sang s’est mis à gicler et à éclabousser le plancher. J’ai obtenu un résultat de 3,1, à l’échelle du Coagucheck, je ne peux pas demander mieux. J’ai acheté des pastilles à saveur de miel, pour faire changement des pastilles à saveur de cerises que Denauzier a achetées la semaine dernière et que j’ai presque toutes consommées.
Quand je suis arrivée à la maison, j’étais affamée, j’ai fait chauffer la soupe à la dinde et au tofu que nous avons préparée en tellement grande quantité que nous n’arrivons pas à voir le fond de la marmite. Denauzier en a mangé aussi. Très vite, mon désir le plus vif a été de m’étendre sur le canapé, où j’ai dormi pendant un bon deux heures. À mon réveil, il m’a semblé que j’avais un peu moins mal à la gorge. Un ami est ensuite passé nous voir. J’ai pu vérifier que c’est difficile de recevoir un ami et de ne pas lui parler. Je chuchotais pour créer quand même un semblant d’échange, mais je pense qu’il est dur d’oreille et qu’il n’entendait pas mes paroles. Cela me convainc dans ma décision d’attendre d’être vraiment guérie avant de me relancer dans la vie normale. Je me fixe un temps d’arrêt et de silence jusqu’à la fin du mois. Encore dix jours. Je ne répondrai même pas au téléphone. Je voudrais profiter de cette retraite fermée pour commencer la lecture de La montagne magique, de Thomas Mann, et de La cérémonie des adieux. J’ai lu ce matin, en buvant mon café, la quatrième de couverture du livre de Simone, et je ne suis pas certaine de bien comprendre : il y est fait mention que la cérémonie aura duré dix ans, est-ce à dire que la maladie de Sartre, son déclin, sa fin de vie auront duré tout ce temps ? Je ne sais pas pourquoi je m’intéresse tant à Simone, parce que je ne suis pas certaine d’aimer son arrogance, son sentiment de supériorité, son côté star intellectuelle de gauche. En tout cas, ce n’est pas du tout moi. En même temps, elle fait de sa vie, de ses rencontres, de ses sorties, de ses conversations, le matériau de son écriture. Cela me rejoint.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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