Jour 153

Hier j’étais seule à la maison et il faisait un temps à ne pas mettre le pied dehors. Levée dès sept heures, j’en ai profité pour apporter la touche finale à mon projet Camouflage, pour lire d’une traite mon manuscrit Les initiales gravées, tout en entretenant l’espoir d’écrire deux ou trois textes badouziens pour faire baisser mon compte à rebours, car j’arrive difficilement à rattraper mon retard sur mon blogue. Ce dernier espoir a été déçu. Je n’ai écrit qu’un texte, mais au moins j’ai mis un terme au projet mural, de même que je suis passée à travers mon manuscrit.
J’ai aussi parlé une heure vingt-quatre minutes avec chouchou, comme autrefois lorsqu’un océan nous séparait. Et tenté de régler au téléphone des problèmes de plomberie.
Bien sûr, je peux faire toutes ces choses lorsque nous sommes deux, Denauzier et moi, mais j’adapte la manière de les faire, lorsque je suis seule, en fonction de mes inclinations personnelles. Comme j’avais à fabriquer encore une dizaine de tubes de laine pour les besoins de Camouflage, j’ai fait d’une pierre deux coups, j’ai fait d’un plaisir simple un plaisir double : j’ai tricotiné devant un film de Lelouch, en l’occurrence Un + Une –dont, d’ailleurs, il a déjà été question en ces textes.
Malheureusement, mon attention a aussitôt été happée par l’image, de sorte que je ne tricotinais pas fort. Ne me laissant pas abattre, je me suis trouvé une manière de procéder. Puisqu’il s’agit d’un film que nous avons enregistré et qui est entrecoupé de publicités, j’ai écouté le film avec la plus vive attention, ne touchant pas à mes accessoires de tricotin, pour aussitôt me mettre au travail quand arrivaient les publicités. Je m’empressais de baisser le son à la première annonce, j’en avais pour plusieurs minutes à tricotiner, puis je remettais le son et je m’abandonnais corps et âme à l’histoire. Le film, bien que tronqué sur notre enregistrement de ses premières minutes, dure un peu plus de deux heures.
Essentiellement, sur fond de déplacements en Inde, notamment à Bombay, que ce soit en bateau, en train, en avion, en auto…, Elsa Zylberstein et Jean Dujardin développent une relation amoureuse à grand renfort de mots. Ils parlent sans arrêt.
J’aime la manière précipitée d’Elsa de s’exprimer, voire de bégayer, lorsqu’elle est bouleversée.
Je ne me demande même pas si le film est réussi ou non, je sais qu’il va me séduire dès la première note –car la musique de Francis Lai est omniprésente et s’articule en outre autour d’un seul thème, qui, donc, revient tout le temps.
L’originalité de mon inclination arrive ici : quand ce fut fini, mes quelque deux heures de délices, je n’avais pas atteint le nombre de tubes requis, alors j’ai remis le film en marche, l’écoutant sans plus tarder une deuxième fois. Ces deuxièmes fois sont toujours plus confortables, moins stressantes, moins exigeantes. Je les absorbe avec plus de détachement, plus de latitude, me permettant même de ne pas avoir les yeux rivés sur l’écran en tout temps, et choisissant par moments de m’en tenir à n’écouter que les dialogues lorsque les manipulations du tricotin l’exigent.

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Jour 154

Je perçois de plus en plus toute chose en fonction du temps qu’il me reste à vivre. J’évalue que je dispose d’une plage de peut-être vingt ans pour expérimenter des nouveautés, relever des défis. Au terme de ces vingt ans, je serai rendue trop vieille pour apprendre et comprendre. Et mon corps ne voudra plus suivre. Je vivrai dès lors, tranquille, sur le pilote automatique.
Pourtant, quatre-vingts ans, qui seront miens dans vingt ans, ce n’est pas si tant vieux ? Je pourrais m’accorder trente ans encore d’apprentissage ?
Dans cette optique d’un vingt ans à remplir sans gaspiller la moindre plage, sans perdre mon temps, je me suis dit ceci, ce matin, alors que mon regard se posait sur ma table de chevet –elle est le point de chute de tous les livres que j’aimerais lire :
– Ça ne se peut pas que je meure sans avoir lu La princesse de Clèves !
– Avoir été plus rigoureuse du temps de mes études, me suis-je moi-même aussitôt morigénée, je l’aurais déjà lu.
Comprendre que j’aimerais considérer que ce serait une chose de faite, une chose de rayée sur la liste. Comprendre que je voudrais régler son sort à un élément à propos duquel il ne me vient même pas à l’idée de me demander s’il m’aura apporté du plaisir, de la joie, du réconfort.
– Comment ai-je réussi à obtenir un baccalauréat en littérature sans avoir lu Madame de La Fayette ?, ai-je poursuivi intérieurement.
– Le problème, avec La princesse, c’est qu’il y a dans le récit un nombre inouï de personnages aux titres de noblesse tous plus ressemblants les uns que les autres. Vais-je m’y retrouver ? Vais-je avoir la mémoire nécessaire ? Mes capacités cognitives sont-elles encore d’attaque ? Devrais-je en entamer la lecture en dressant parallèlement une petite liste de qui est qui, qui est dans le clan de la princesse et qui ne l’est pas ? Adjuvants et opposants, comme on apprenait dans nos cours de Lectures et formes, en première année de programme.
Le même phénomène se produit en d’autres domaines. Lorsque nous sommes allés en camping, par exemple, au lac Nicobi, tout récemment.
– On ne va pas abdiquer à notre âge !, me suis-je exclamée devant mon mari qui se demandait s’il était bien sage d’aller nous exposer, sous une tente, aux intempéries du climat du nord du Québec.
Il ne s’inquiétait pas pour lui, mais pour moi, un peu piteux de n’avoir pas de campervan à tirer derrière le camion qui m’aurait tenue un peu plus au chaud.
– Si on avait soixante-dix ans, peut-être aurais-je un brin de retenue, ai-je ajouté, mais comme on en a dix de moins, je ne suis pas d’accord. Ça va être difficile, inconfortable, exigeant, c’est vrai, mais je n’accepte pas de rayer cette activité de notre liste.
Résultat : nous y sommes allés, ce fut désagréable les sacs de couchage couverts on aurait dit d’une bruine d’humidité, mais pour rien au monde –maintenant que cette aventure est terminée !–, je n’aurais voulu avoir à me dire que nous sommes rendus trop vieux pour participer aux activités des jeunes !
La même chose, encore, avec mes produits de beauté.
– S’il me faut un an pour venir à bout d’un rouge à lèvres en en appliquant souvent, est-ce que je dois conclure qu’il ne me reste que vingt bâtons à acheter ? Et s’il me faut un an et demi pour venir à bout des contenants à pompe de lotion pour le corps, est-ce à dire qu’il ne me reste que douze ou treize lotions différentes à essayer, advenant que mon choix ne me guide pas vers la même ?

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Jour 155

Jusqu’ici, on ne voit pas trop qu’est-ce qui est relié tant que ça.
Je continue.
J’ai fini par finir de colorier mon mandala géant. Comme si ce n’était pas assez de temps passé avec mes crayons au gel, j’en ai colorié d’autres de plus petit format, que j’ai trouvés sur Internet ceux-là, et non achetés à l’imprimerie.
L’imprimerie, quant à elle, a eu le temps de fermer pendant trois semaines, puis de rouvrir moyennant un fonctionnement différent, avec des plexi et des pas-trop-de-personnes-en-même-temps devant le comptoir, et bien entendu des masques sur le visage des clients, du Purell en masse, etc.
J’ai ensuite créé une sorte de mosaïque avec mes mandalas. Pour ce faire, j’ai découpé les mandalas de petit format et j’en ai assemblé les morceaux –une centaine– selon la technique propre à la mosaïque, technique que je maîtrise un peu parce que j’ai déjà suivi un atelier en la matière, à Montréal, il y a longtemps. Je ne décrirai pas en quoi consiste cette technique propre à la mosaïque, c’est déjà bien assez compliqué. Je n’ai pas découpé le mandala géant, cela étant. Il est resté tel quel, mais il s’est vu devoir partager son existence avec des amis de format mini, en comparaison.
La mosaïque subterfuge que j’ai obtenue couvre une surface de 30" X 30" et est encadrée depuis quelques jours.
Je ne peux pas dire que je suis vraiment satisfaite du résultat encadré, en ce sens que l’utilisation de la colle pour assembler mes morceaux découpés a fait gondoler le carton sur lequel est assemblé mon projet. Même si j’ai veillé à utiliser la colle avec parcimonie. Ce carton a beau avoir été appuyé au plus près sur la vitre de mon cadre, j’ai bien insisté là-dessus auprès du commerçant, on discerne encore les plis dans le carton et le papier.
Nous avions prévu, mon mari et moi, installer ce nouveau cadre à la place d’un autre que j’ai donné à mon frère Swiff. Or, l’autre était plus grand. Or, aussi, il y a eu deux dégâts de suie dans la maison, du temps de notre ancienne fournaise. L’espace occupé sur le mur par le tableau que j’ai donné à mon frère est forcément moins foncé que l’ensemble du mur, car il a reçu moins de suie. Et ces murs n’ont pas été lavés, bien que très sales, car leur lavage requiert l’installation d’échafaudages tellement c’est haut dans cette portion de la maison.
De la sorte, lorsqu’on met, à la place du cadre que j’ai donné à mon frère, le nouveau cadre aux mandalas qui est moins grand, on le découvre bordé d’un bon trois pouces de chaque côté d’une couleur plus pâle que celle du restant du mur qui a reçu la suie sans bénéficier d’aucune protection. C’est comme si le nouveau cadre était entouré d’un passe-partout utilisé de manière fort antithétique non pas à l’intérieur, selon son usage normal, mais à l’extérieur de celui-ci, sur le mur !
C’est à n’y rien comprendre, je sais, tellement c’est difficile à expliquer.
Il n’en demeure pas moins que le nettoyage des murs vient de s’ajouter à la to-do-list.
Si on fait marche arrière, maintenant, en englobant le texte précédent, on retiendra ceci : en janvier et février j’ai écrit un texte maigrichon, en mars je l’ai fait imprimer et je l’ai posté à quelques maisons d’édition; en avril je finissais le mandala géant, en mai j’en coloriais des petits, que j’ai découpés en juin pour les assembler en une mosaïque sur un carton qui a gondolé en juillet, carton qui est demeuré gondolé bien qu’appuyé sur la vitre du cadre en août.
Une fois qu’on aura retenu tout ça, on ne sera pas surpris d’apprendre que le téléphone a sonné, aujourd’hui le 28 août, c’est une maison d’édition qui veut me parler, l’individu a laissé un message, et j’ai décidé que je n’allais pas retourner cet appel. Le texte maigrichon n’est pas abouti, il a coulé, depuis, beaucoup d’eau sous les ponts, mais cela n’empêche pas que tout soit relié, comme dans une chaîne alimentaire ou un jeu de domino détourné de son usage initial.

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Jour 156

C’est incroyable à quel point tout est relié. Comme la chaîne alimentaire. Comme un jeu de domino quand, le détournant de son utilisation première, on en fait tomber les tuiles les unes sur les autres sur un long parcours.
L’histoire commence à Strasbourg où je me trouve, début janvier dernier, alors que les médias font grand cas de la parution toute récente du livre Le consentement, de Vanessa Springora. Je suis assise dans un café avec vue sur la FNAC juste en face de la table où je suis installée. Une place centrale nous sépare, en fait, comme on en voit beaucoup dans les villes européennes. Les rues vont dans tous les sens, dans les villes européennes –j’ai toujours l’impression qu’elles tournent sur elles-mêmes avec mon piètre sens de l’orientation– et tout d’un coup elles aboutissent sur une place centrale, ici la Place Kléber. Je suis en train de feuilleter une revue, je ne me rappelle pas laquelle, et là, tout d’un coup, je me dis qu’à la place de la revue que j’ai entre les mains je pourrais être en train de feuilleter un roman écrit par moi.
À mon retour à la maison, une semaine plus tard, très enrhumée, plutôt exténuée par mon séjour européen de presque un mois auprès de chouchou, je m’attelle, j’écris jusqu’à six heures par jour, pendant plusieurs jours, et j’aboutis à un texte de quelque cent trente pages que j’ai fait lire à deux copines. Les deux m’ont dit que c’était intéressant, mais maigre, et qu’il serait préférable que je gonfle mon nombre de pages, que je détaille, que je crée davantage de liant entre les temps forts de mon récit. Je suis d’accord avec elles, tant maintenant qu’à l’époque, lorsqu’elles m’ont fait le compte rendu de leur lecture.
Nous voilà rendus à la mi-mars avec tout ça, le temps pour moi d’avoir écrit et pour elles d’avoir lu, à quelques jours de vivre une pause historique.
Fidèle à mon tempérament de bélier, je décide de faire imprimer mon texte en quelques exemplaires pour les envoyer à des maisons d’édition.
– Tu ne penses pas maman que tu devrais travailler un peu plus ton écriture ?, s’étonne Emma d’aussi loin qu’elle se trouve, déjà confinée dans son appartement.
– Probablement que tu as raison, mais je ne peux m’empêcher de considérer ce projet conclu, terminé, alors pour aller jusqu’au bout de l’exercice, et passer à autre chose, je ne sais pas encore quoi, je lance la bouteille à la mer, on verra.
C’est une bien drôle manière de s’y prendre, j’avoue.
Je suis donc allée à l’imprimerie de Joliette, dans les tout derniers jours qui ont précédé sa fermeture, et j’en suis ressortie avec cinq copies de mes cent trente pages maigres. Au moment de sortir du commerce, cependant, mon regard tombe sur un mandala géant qui se vend 2$ et que j’achète dans le but de le colorier avec mes crayons au gel. Comme ça, pour le plaisir.
Puis arrive le confinement, nous partons mon mari et moi au chalet dans le bois, des fois qu’il s’avère véritablement dangereux de circuler dans la société, et j’y colorie mes petites masses comme une bonne, de même que je parle à chouchou par Facetime chaque après-midi à 13:30, sept jours sur sept. À bien y penser, et sans surprise, ce fut une des plus riches périodes de mon année.

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Jour 157

Ma sortie avec cousine a été annulée pour un cas de force majeure, de type attente qu’un plombier se présente à la maison, pas la mienne, la sienne. Me découvrant libre, du coup, de tout engagement, j’ai décidé d’aller à Joliette faire des courses. J’ai appelé Bibi juste avant de partir, elle était libre, alors nous sommes allées boire un café dans l’heure qui a précédé ma visite au CHSLD. Autrement dit, quand je vais à Joliette, j’en profite pour aller visiter papa et, pour faire d’une pierre deux coups, je le visite en le nourrissant. Quand j’ai constaté, jetant un regard à la montre de Bibi, qu’il était 16:25, je me suis empressée de la quitter, la laissant seule avec la facture, mais en l’assurant que la prochaine fois ce serait mon tour de payer pour nous deux.
Je suis arrivée à la chambre de papa à 16:40, soit avec dix minutes de retard sur l’heure de la distribution des plateaux, or papa avait déjà terminé de manger !
– Les plateaux ont été distribués plus tôt que d’habitude, m’a dit une préposée.
– Est-ce que nous pouvons nous promener, dans ce cas ?, ai-je voulu vérifier.
– Bien sûr !, a répondu la jeune femme.
J’en ai déduit que les règles de distanciation et tout le bataclan avaient été assouplies. Donc, avec papa, je suis allée me promener comme autrefois, au premier étage.
– Voudrais-tu faire une promenade ?, ai-je d’abord demandé au principal intéressé.
Il était en train de m’expliquer qu’entre deux maux, il faut choisir le moindre –ou quelque chose du genre.
– Comment tu m’arranges ça ?, a-t-il répondu.
– Aimerais-tu faire une promenade ?, ai-je répété, sans mentionner qu’on semblait en avoir le droit, contrairement à il n’y a pas si longtemps qu’on ne l’avait pas, ou, plus précisément, qu’on ne l’avait plus.
– Ah oui !, j’aime me promener, a-t-il répondu.
J’ai été surprise qu’il comprenne ce que je lui disais.
– As-tu peur d’avoir froid ?, ai-je aussi demandé.
– Oui, je suis frileux, a-t-il dit. Ça me prendrait une veste, a-t-il ajouté.
Wow ! Deuxième réponse pile-poil, comme dirait Emma, en lien avec le sujet.
– Je vais te couvrir avec cette couverture, ai-je dit en déposant sur lui le drap de flanellette qui se trouvait sur son lit.
J’ai pris la peine de bien placer le drap afin qu’il ne se coince pas dans les roues du fauteuil roulant.
– Merci, a dit papa quand j’ai eu terminé.
Et nous sommes partis à l’aventure.
En cours de route, je l’entendais qui faisait référence à sa mère, qu’il appelle, encore maintenant, alors qu’il est sur le point d’atteindre l’âge qu’elle avait à son décès, « grand-maman ».
– Amène-moi à mon appartement sur la rue Notre-Dame, disait-il.
– À quelle hauteur sur la rue Notre-Dame ?, ai-je voulu savoir.
– Juste en face de l’endroit où habite « grand-maman » –qui habitait rue Papineau !–, a-t-il répondu.
– Hum… c’est embêtant, ai-je commencé, il me semble que grand-maman n’habitait pas rue Notre-Dame.
Puis, pour faire diversion, j’ai eu l’idée de lui demander si grand-maman était encore vivante.
– Oui, a répondu papa, mais si tu continues d’agir comme tu le fais, tu vas la faire mourir.
Ça, je veux dire ces messages glissés mine de rien sur le ton le plus naturel du monde, c’est du papa tout craché.
Je n’en suis pas revenue à quel point il était en forme.

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Jour 158

Ça fait quatre fois maintenant que je recommence mon texte de ce 24 août.
J’ai d’abord voulu écrire à quel point j’ai été surprise d’entendre le concert des insectes, grillons et compagnie, lorsque j’ai ouvert la portière de notre véhicule après nos plus de neuf heures de route, le 21 août dernier. Le quartier huppé de Blainville aux terrains agréablement aménagés où nous avons abouti regorge de vie la nuit ! Comme tous les quartiers urbains –et de campagne–, finalement, huppés ou pas huppés. C’est seulement en entendant ce concert que j’ai réalisé qu’on n’entendait rien d’autre que le vent, le soir et la nuit, à notre campement du Nicobi. Pas de sons d’insectes, d’oiseaux, pas de hululements de hiboux. On entendait certes quelques écureuils, de jour, qui se chicanaient des fois de temps en temps. Et des avions, des transporteurs internationaux, qui survolaient la région. Quand il n’y avait pas de vent, la nuit, ou de pluie, eh bien il n’y avait aucun bruit.
En tout cas, j’ai voulu écrire ça puis, n’y trouvant aucun intérêt, j’ai tout effacé.
Ensuite, j’ai eu envie d’écrire que j’entretiens un drôle de rapport avec les saisons, un rapport décalé. C’est que j’ai lavé ce matin les napperons de coton que m’a donnés ma cousine, en décidant qu’une fois séchés j’allais les ranger. Il y est brodé un thème d’hiver avec luge, sapins et bonhomme de neige. Les napperons ont été en service pendant tout l’été, pourtant, mais c’était la première fois, en cette fin août, qu’ils m’inspiraient un avant-goût prématuré –soyons optimistes !– de la fin de l’été.
Donc, j’ai noirci quelques lignes de mon écran avec cette histoire de napperons, que j’ai effacées.
Le sujet aurait pu être digne d’intérêt, remarquez, car parallèlement à ma décision de ranger ces napperons, j’ai aussi ouvert mon coffre de cèdre, en début de journée, pour en sortir des vêtements d’été que je compte porter dans les prochaines semaines, non sans me dire que j’aurais pu me rendre ouvrir mon coffre bien avant !
Comme troisième idée, j’ai tenté de formuler une réflexion que je me suis faite hier avant de m’endormir. Je venais de terminer la lecture du reportage principal de ma revue Philosophie Magazine. Il s’agit du numéro de juin dernier, qui s’articule comme de bien entendu, et sans aucune surprise, autour du thème de la Covid, que les Européens désignent au masculin, donc autour du Covid. Ma réflexion, ou mon interrogation, était la suivante : de quelle manière entre-t-on dans la mort ? Si on y entre à petits pas, comme mon père, admettons, qui est très avancé dans sa maladie de Parkinson, qui ne parle presque plus et qui ne bouge plus, est-ce qu’on profite d’une certaine préparation à l’entrée dans la non-vie, par opposition à l’individu qui meurt subitement, terrassé par une crise cardiaque et qui doit se tourner de bord vite en titi pour réaliser qu’il est en train de passer de la vie à la non-vie ? Y a-t-il quelque chose à réaliser, cela dit. Et comment savoir si papa ne se sent pas aussi vivant que moi dans son corps qui n’obéit plus ? Trop compliqué, trop abstrait, je me suis découragée et, encore une fois, j’ai effacé mes lignes.
Le quatrième sujet que j’ai envisagé d’aborder avait trait à une phrase que j’ai prononcée hier à propos de chouchou, une phrase que j’ai été la première surprise d’entendre sortir de ma bouche, mais ç’aurait été me plonger dans une émotivité très vive alors, prudente, je me suis ménagée.
Avec tout ça il est 20:49 et je n’ai plus la force de trouver la manière, que je n’ai pas encore trouvée, de placer une photo vedette à la gauche de mon texte, comme je le faisais auparavant les yeux fermés avec l’ancien éditeur de WordPress.
Je m’arrête là.
J’espère que ce sera plus facile demain, d’autant que je n’aurai pas beaucoup de temps, je sors avec cousine, celle qui m’a offert les napperons.

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Jour 159

Le lac Nicobi est un plan d’eau douce de la partie Sud du territoire de Eeyou Istchee Baie-James, dans la région administrative du Nord-du-Québec.

Nous sommes revenus à la maison de St-Jean-de-Matha hier samedi le 22 août, après une absence de deux semaines. De même qu’après neuf heures de route le 21 août, plus deux autres heures le matin du 22, nos capacités ne nous autorisant pas à faire le trajet d’un seul coup. Nous avons dormi, épuisés, chez la soeur de mon mari à Blainville.
Qu’il soit tout de suite mentionné qu’aujourd’hui, le 23 août, est le jour de naissance de ma fille, et de son père, 44 ans auparavant. Comme ma fille a eu 24 ans, le père en a eu 68, c’est incroyable à quel point la vie file.
Mon ami Yvon, lui, est né le 22 août. Il a eu cette année le même âge, 63 ans, que celui qu’avait François lors de son décès. Cela m’a légèrement secouée lorsque je me suis fait la réflexion que mon ami était en bonne santé et qu’il ne devrait normalement pas vivre les épreuves –terribles– qui furent celles de François, il y a maintenant dix ans.
Revenons cependant à nos moutons.
Une première semaine de notre escapade s’est déroulée en Abitibi, à Rouyn, chez le fils de Denauzier. Nous y étions les grand-maman et grand-papa qui gardaient le jour les enfants pendant que les parents travaillaient. Mon mari profitant cependant d’être en Abitibi pour faire de la business, j’ai été celle, des deux grands-parents, qui a véritablement gardé. Deux garçons, de quatre et deux ans.
La deuxième semaine s’est déroulée dans le sud de la division administrative de la Baie James, au lac Nicobi, pour un petit cinq jours de pêche. Nous avons attrapé du poisson, des dorés, pour ceux de mes lecteurs qui se demanderaient si la pêche fut bonne. Elle le fut. J’ai pour ma part attrapé de beaux brochets, mais les brochets n’ont pas la cote, dans ma belle-famille, alors ils sont retournés dans l’eau du lac Nicobi. Tant mieux pour eux, et tant mieux pour moi qui ai réussi, à force de mouvements de moulinet, à les faire monter à la surface.
Le temps, lui, fut moins bon, beaucoup d’humidité, de ciel lourd et gris, de pluie sur nos imperméables et nos bottes de caoutchouc. De froid, aussi, la nuit. Et de vent lors de certaines pluies.
À 61 ans, je me suis trouvé bonne de pouvoir dormir sur des petits lits de camp dans des sacs de couchage qu’on aurait dit couverts de bruine. J’ai fait une blague, un soir, à mon mari. Je lui ai dit que je me pensais à Paris. La différence étant énorme entre la vie urbaine de la capitale française et celle, sauvage, de la nature où nous campions, mon mari a eu un mouvement de surprise, avant de se rappeler que l’appartement de la Porte St-Martin dans lequel nous avons séjourné Emmanuelle et moi, en décembre dernier, se situait à mi-chemin entre l’aquarium et le sauna. Un sauna froid, bien entendu.
Une chose m’a excessivement plu, de notre pêche le dernier jour. Non pas tant une chose, que les paroles de l’aîné des garçons que nous avons gardés. Notre bateau s’approchant de celui sur lequel il se trouvait, avec son frère et ses parents, il nous a crié, comme s’il s’agissait d’un événement de la plus haute importance, que son frère ne pouvait plus pêcher parce qu’il venait d’échapper sa canne à pêche dans le fond du lac. Ses paroles m’ont fait l’effet d’un élixir de pureté. Je me suis sentie, du coup, rajeunir de dix ans.

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