Jour 154

Je perçois de plus en plus toute chose en fonction du temps qu’il me reste à vivre. J’évalue que je dispose d’une plage de peut-être vingt ans pour expérimenter des nouveautés, relever des défis. Au terme de ces vingt ans, je serai rendue trop vieille pour apprendre et comprendre. Et mon corps ne voudra plus suivre. Je vivrai dès lors, tranquille, sur le pilote automatique.
Pourtant, quatre-vingts ans, qui seront miens dans vingt ans, ce n’est pas si tant vieux ? Je pourrais m’accorder trente ans encore d’apprentissage ?
Dans cette optique d’un vingt ans à remplir sans gaspiller la moindre plage, sans perdre mon temps, je me suis dit ceci, ce matin, alors que mon regard se posait sur ma table de chevet –elle est le point de chute de tous les livres que j’aimerais lire :
– Ça ne se peut pas que je meure sans avoir lu La princesse de Clèves !
– Avoir été plus rigoureuse du temps de mes études, me suis-je moi-même aussitôt morigénée, je l’aurais déjà lu.
Comprendre que j’aimerais considérer que ce serait une chose de faite, une chose de rayée sur la liste. Comprendre que je voudrais régler son sort à un élément à propos duquel il ne me vient même pas à l’idée de me demander s’il m’aura apporté du plaisir, de la joie, du réconfort.
– Comment ai-je réussi à obtenir un baccalauréat en littérature sans avoir lu Madame de La Fayette ?, ai-je poursuivi intérieurement.
– Le problème, avec La princesse, c’est qu’il y a dans le récit un nombre inouï de personnages aux titres de noblesse tous plus ressemblants les uns que les autres. Vais-je m’y retrouver ? Vais-je avoir la mémoire nécessaire ? Mes capacités cognitives sont-elles encore d’attaque ? Devrais-je en entamer la lecture en dressant parallèlement une petite liste de qui est qui, qui est dans le clan de la princesse et qui ne l’est pas ? Adjuvants et opposants, comme on apprenait dans nos cours de Lectures et formes, en première année de programme.
Le même phénomène se produit en d’autres domaines. Lorsque nous sommes allés en camping, par exemple, au lac Nicobi, tout récemment.
– On ne va pas abdiquer à notre âge !, me suis-je exclamée devant mon mari qui se demandait s’il était bien sage d’aller nous exposer, sous une tente, aux intempéries du climat du nord du Québec.
Il ne s’inquiétait pas pour lui, mais pour moi, un peu piteux de n’avoir pas de campervan à tirer derrière le camion qui m’aurait tenue un peu plus au chaud.
– Si on avait soixante-dix ans, peut-être aurais-je un brin de retenue, ai-je ajouté, mais comme on en a dix de moins, je ne suis pas d’accord. Ça va être difficile, inconfortable, exigeant, c’est vrai, mais je n’accepte pas de rayer cette activité de notre liste.
Résultat : nous y sommes allés, ce fut désagréable les sacs de couchage couverts on aurait dit d’une bruine d’humidité, mais pour rien au monde –maintenant que cette aventure est terminée !–, je n’aurais voulu avoir à me dire que nous sommes rendus trop vieux pour participer aux activités des jeunes !
La même chose, encore, avec mes produits de beauté.
– S’il me faut un an pour venir à bout d’un rouge à lèvres en en appliquant souvent, est-ce que je dois conclure qu’il ne me reste que vingt bâtons à acheter ? Et s’il me faut un an et demi pour venir à bout des contenants à pompe de lotion pour le corps, est-ce à dire qu’il ne me reste que douze ou treize lotions différentes à essayer, advenant que mon choix ne me guide pas vers la même ?

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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