Jour 139

Toujours aussi imprudente et non stratégique, je suis allée annoncer hier que j’écrirais aujourd’hui le texte du Jour 139, or ça ne me tente pas tellement de me lancer dans l’écriture, ce soir, car je suis fatiguée. J’ai beaucoup travaillé sur mes plates-bandes, profitant du temps ensoleillé, et je suis arrivée à un âge où les soirées de détente, de farniente, sont très appréciées ! Quand j’étais dans la quarantaine –début du quadrant automnal–, je suivais des cours d’informatique le soir après le travail, dans des amphithéâtres plein de monde éclairés au néon. Je me demande vraiment comment j’ai pu réussir ce tour de force.
On dit parfois, d’une personne un peu avancée en âge, qu’elle est à l’automne de sa vie. D’après les sources que je consulte sur Internet, l’automne de la vie précède la vieillesse proprement dite, et commence, en gros, au moment de la retraite, à nos quelque soixante ans. Cette expression entre en conflit avec ma récente théorie des quadrants, selon laquelle, à soixante ans, on accède à la position non pas automnale mais hivernale du cycle de la vie. Quand on est chanceux, cela dit, car ce n’est pas tout le monde qui peut faire l’expérience d’un séjour de vingt ans dans chacun des quatre quadrants. Mon ami André, par exemple, décédé à 61 ans, venait tout juste d’arriver dans le quadrant de l’hiver quand c’en a été fini pour lui.
Ceux qui vieillissent jusqu’à tard, au-delà de quatre-vingts ans, entrent dans une section Bonus –cette information n’a pas été détaillée dans le texte d’hier. On peut y séjourner tout le temps qu’on veut. Mon père, qui aura quatre-vingt-dix ans dans quelques jours, en est devenu un habitué, mais il ne sait pas qu’il en est un habitué parce que sa maladie est trop avancée. L’idéal, à mon avis, c’est d’être suffisamment en forme pour pouvoir savourer chaque nouvelle journée de cette section.
Plusieurs aînés vivent la dernière année de leur quadrant hivernal en n’ayant qu’une chose en tête, à savoir se rendre à la section chouchou, à la section vedette du temps supplémentaire. C’est comme dans le film Notting Hill, au moment où Julia déclare envisager de séjourner en Angleterre « indéfiniment ». Chez les résidents de la zone Bonus, le temps de séjour n’est plus calculé, le nombre de journées n’est pas comptabilisé, cela fait en sorte que chaque lever de soleil est un véritable cadeau parce qu’on ne sait pas s’il sera suivi d’un autre.
La même logique implacable s’applique bien sûr aux aînés du quadrant hivernal –et aux individus de tous les quadrants, en fait–, à savoir que chaque nouveau lever de soleil est un cadeau d’autant plus précieux qu’il s’agit peut-être du dernier. Mais quand on peut savourer ces nouveaux levers de soleil dans le confort que procure le fait d’avoir effectué un tour complet des quatre quadrants, dans une relative bonne forme, on se trouve doté d’un incitatif non négligeable à savourer encore davantage.

Les quarts de cercle.
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Jour 140

YES ! Demain, si Dieu le veut, je vais entamer la trentaine de cette dernière centaine de textes qu’il me reste à écrire, conformément au défi que je me suis fixé il y a déjà un petit moment, le 10 mai 2011.
Un ami qui a lu pas mal toutes mes folies m’a écrit récemment que je lui faisais du bien, à travers mes écritures. Je ne peux pas recevoir de plus beau, de plus réconfortant message.
– Que vais-je faire ?, m’a-t-il demandé à la blague, quand tu vas t’arrêter, dans seulement quelques mois, fin avril 2021 ?
– Ne t’inquiète pas, lui ai-je répondu, je vais continuer.
Je pense que je vais continuer à écrire indéfiniment et de manière moins spartiate. Indéfiniment, en ce sens que je ne me fixe pas de fin, de délai, de date butoir. Je vais continuer à écrire sur mon blogue, sans autre précision. De manière moins spartiate, en ce sens que je vais écrire dans mes temps libres et non dans l’obligation d’un texte par jour, peu importe mon état de fatigue.
Ça, c’est ce que j’écris aujourd’hui, ce 13 septembre 2020. Reste à voir si ces voeux pieux vont se concrétiser !
Le mot « indéfiniment » me fait toujours penser, quand je l’entends ou que j’utilise, à Julia Roberts qui répond « Indefinitely » à Dominic, un journaliste, qui lui demande en conférence de presse, à l’hôtel The Savoy, pendant combien de temps encore elle pense séjourner en Angleterre. Elle va y séjourner Indefinitely puisqu’elle y marie Hugh Grant et tombe rapidement enceinte. La scène des deux enfants –dont un rouquin– qui se courent après dans un parc de Londres, traversant un groupe d’adultes en pleine pratique de tai-chi, est la plus délicieuse scène de film qu’il m’a été donné de voir dans ma vie. Merci, Notting Hill.
Il ne faut pas que j’oublie que la raison d’être de ces textes et de ces encore autres textes que j’écris, ce devrait être, d’abord et avant tout, le plaisir. Le plaisir dans le cadre informel mais néanmoins thérapeutique d’une cure. Écrire c’est me rencontrer, me centrer, me concentrer, me retrouver dans un contexte paisible, sans distraction. C’est me désolidariser de l’agitation publique. C’est vérifier que tout va bien, ou moins bien, c’est ne pas m’affoler mais simplement constater que ça ne va pas bien, quand ça arrive, parce que de toute façon ça ne peut pas toujours aller bien. En même temps, à l’âge qu’on a quand on se positionne dans le quadrant hivernal, on n’a pas tellement de temps à perdre, alors on essaie de faire en sorte que ça aille bien le plus souvent possible.
Écrire, encore, et noircir sans discontinuer mon écran blanc, c’est entraîner mes neurones ne serait-ce que sur le plan des accords grammaticaux. C’est demeurer au poste, fidèle, à mon âge, contre vents et marées. C’est constater que les règles de grammaire évoluent, qu’elles ne sont plus comme autrefois coulées dans le béton, d’une solidité absolue, mais qu’elles sont au contraire mouvantes et qu’il me faut m’y adapter. Comme sont mouvantes d’ailleurs, et je m’arrête là, les versions toujours améliorées des logiciels éditeurs de textes.

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Jour 141

J’essaie d’introduire un élan de fraîcheur à cette étape automnale de ma vie, en ce sens que nous allons bientôt changer de saison. C’est avec un inévitable pincement au coeur que j’assiste à une fin d’été. Ma réaction est à chaque fois la même, je ne l’ai pas vu passer, je n’en ai pas profité, il n’a pas été assez long. Il me faut une sorte de préparation, un adjuvant, une tisane, un bonbon pour mieux me faire avaler la saveur d’abord douce, puis plus prononcée de l’automne.
Admettons maintenant que j’aurais voulu faire dans la poésie, en ce début de texte, et associer l’automne à mon âge, par figure de style. Le constat, m’inspirant ici, je ne sais pas pourquoi, des quadrants, serait le suivant : si les vingt premières années de la vie humaine constituent le printemps d’un individu, et si les vingt années suivantes constituent l’été qui se termine alors à la quarantaine, cédant la place ensuite et pour les vingt années suivantes à l’automne, je me rends compte avec un effarement certain que j’entre dans l’étape hivernale –et finale ?!– de ma vie puisque j’ai 61 ans.
Ça me fait peur.
Revenons cependant au fait que le 22 septembre, dans quelque deux semaines, nous changerons de saison. D’abord, je n’ai pas su de quelle manière je pourrais créer de la fraîcheur pour accueillir cet événement. J’ai écrit récemment que des murs très hauts de la maison ont besoin d’être nettoyés et repeints, mais mon idée de fraîcheur se voulait plus modeste, et surtout plus immédiatement accessible. Puis, je me suis rappelé que j’introduis la fraîcheur toujours de la même manière, peu importe qu’il se soit agi du premier, deuxième, troisième ou maintenant dernier quadrant de mon existence : en faisant du ménage, en faisant place nette, en faisant table rase et toutes ces expressions encore qui sont synonymes d’élagage.
J’ai donc enlevé une petite bibliothèque qui était couverte de livres, en bas de l’escalier qui mène à la salle de lavage. À chaque fois que je me rendais laver des vêtements, ou que je les remontais lavés et séchés, j’avais cette bibliothèque dans mon champ de vision qui me confrontait à l’accumulation de la poussière sur la tranche supérieure des livres. En outre, je ressentais la lassitude de ne pas les avoir lus, de même que le poids de ce qu’ils représentaient en temps de lecture, un temps que je n’aurai jamais.
Alors j’ai mis mes livres dans des sacs et j’ai apporté les sacs à la St-Vincent-de-Paul, et je l’ai fait exprès de mettre les livres dans des sacs de provisions conçus pour conserver le froid, ou la chaleur. Ces sacs sont couverts à l’intérieur d’un film qui ressemble à de l’aluminium. Je n’ai pas eu l’occasion il me semble de tomber sur un sac de ce type qui soit facile à fermer. Soit je me bats avec les languettes de velcro qui ne veulent pas obéir, soit avec une fermeture éclair qui perd son fermoir dans le temps de le dire.
L’opération, toujours est-il, a pris moins d’une heure et m’a fait le plus grand bien.

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Jour 142

Dans mon rêve de la nuit dernière, je m’apprête à prononcer une jolie tournure de mots pour réconforter chouchou que je soupçonne être sur le point de pleurer. Ça y est, juste au moment où j’entame ma tournure, elle se met à pleurer. Elle est en train d’écrire dans un cahier à feuilles-brouillons, avec un crayon à mine, comme autrefois à la petite école.
– Il faut que tu puisses faire la différence entre là où tu es maintenant, entreprends-je de lui dire, et là où tu aimerais être.
Telles sont mes paroles destinées à l’éclairer, à l’aider, à adoucir sa peine. Je ne perçois pas si ces paroles, cependant, trouvent un écho en elle.
Le papier brouillon et le crayon à mine, à mon avis, ça vient de mon cours de dessin.
La réflexion sur là où on est, et là où on sera, et accessoirement là où on était, ça vient de mon texte d’hier soir, je pense.
Que ma vie ait été réussie ou non, que j’aie fait, au mieux et en étant généreuse, un maigre 17% de la route qui aurait pu être la mienne avoir été plus vigilante, plus déterminée, plus habitée par un désir de concrétisation quelconque, me semble, aujourd’hui, bien peu peser dans la balance. Seule pèse –moins d’un gramme !–, dans la nostalgie du regard que je porte sur mon passé, l’évanescence suprême de mon ingénuité !
Autrement dit, dans ce souvenir qui me voit me tenir debout pour écouter la musique de Are You Going with Me qui est diffusée à la terrasse du Pavillon Pollack, je retiens non pas l’événement –écouter la musique qui me donne des frissons de plaisir– mais je perçois d’abord et avant tout l’essence de mon être, à cette époque de ma vingtaine d’années. Seules me font vibrer et me sont significatives, quarante ans plus tard, la saveur et la couleur de cette sève qui me parcourait, qui m’alimentait.
Comme si, dans le fond, les réalisations, toutes celles qui ont eu l’occasion de s’accumuler au fil de mon parcours, comptaient assez peu.
J’imagine que si mes actions terrestres avaient été plus glorieuses, je serais peut-être tentée de les caresser, de m’en envelopper, d’en humer l’odeur vermoulue. Hormis ma fille, si elle peut être qualifiée d’action terrestre, je compte bien peu d’éléments dans ma liste de réussites basées sur le faire. Bien peu d’éléments pouvant se targuer de se mériter une certaine pérennité.
Quelques années plus tard, le 3 juillet 1989 plus précisément, Pat Metheny jouait de sa guitare avec son groupe, à l’endroit qui ne s’appelait pas encore le Quartier des spectacles, dans le cadre du Festival international de jazz. Il était vêtu d’un short blanc très court et d’une chemise bleue qui gonflait par moments sous l’effet du vent, comme on peut le voir sur l’image vidéo qui reproduit l’événement. C’était formidable, avaient rapporté les médias, qu’un musicien de sa trempe accepte de jouer gratuitement, dehors, comme avaient été formidables, en retour, la qualité d’écoute et le civisme des Montréalais agglutinés dans la foule, puisque aucun débordement n’avait été signalé.
Je me demande ce qu’en pense Julie Delpy. Elle arrive sans préparation dans mon récit, j’avoue. J’ai regardé avec délices son film Lolo, récemment. Quand on est une brillante réalisatrice de cinéma, ou un brillant réalisateur en pensant à Claude Lelouch –même si les Français ont tendance à ne pas le trouver brillant–, je me dis qu’on compte plus de réalisations concrètes, bel et bien enregistrées, archivées, classées, que je n’en compterai jamais. Nous serions un groupe de quidams comme moi à tenter de cumuler nos réalisations ayant contribué à façonner notre société que nous n’arriverions pas à la cheville de Julie et de Claude, de toute façon.

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Jour 143

Photo provenant de Wikipédia. Archimède criant Eurêka ! parce qu’il vient de comprendre un phénomène qui a rapport à la densité de l’eau quand un corps y est plongé. Selon la légende, c’est le corps de notre homme qui était plongé dans la baignoire et c’est la raison pour laquelle, tout à l’émerveillement de sa découverte, il apparaît nu, s’extasiant dans la rue.

Ça y est, je viens d’appliquer de l’acrylique phosphorescent sur les lettres du mot Camouflage de mon installation murale. Est-ce qu’on va discerner les lettres sur le mur, la nuit, ou disons dans la noirceur, après que les lettres aient absorbé la lumière du jour tout le jour, et la lumière aussi de la lampe située à proximité qui est allumée en permanence ? À suivre.
Je suis aussi allée à mon premier cours de dessin hier, offert au magasin d’art de Joliette. Cela m’a replongée dans le passé, en 2006, quand j’ai entamé un certificat en arts plastiques à l’UQÀM. J’avais entamé mon certificat peu de temps après avoir entendu les mots « Arts plastiques » dans un rêve, dans mon sommeil. Pas entendu de manière diffuse à travers un flot de paroles ou d’autres bruits, comme il est possible qu’on entende des bruits dans un rêve, mais entendu plutôt les mots de façon péremptoire, sur un ton sans équivoque, comme lorsque Archimède, peut-être, a prononcé Eurêka ! autrefois jadis dans les années 200 avant Jésus-Christ.
Le premier cours du programme, en 2006, était un cours de dessin, justement, tout le monde debout derrière son chevalet, fusain en main, gommette grise en main aussi pour ceux qui assumaient le choix –déconseillé– d’effacer en cours de croquis. La prof avait la jeune quarantaine, je dirais, et elle semblait incertaine du choix musical qu’elle avait préparé pour l’atelier. Je me rappelle que personnellement j’avais adoré, c’était Pat Metheny, l’extrait Au lait de son album Offramp. Moins vieux que l’aventure d’Archimède, à savoir enregistré, l’album, en 1981.
L’album Offramp, lui, me replonge dans le passé de mes études à l’université Laval, à la terrasse du Pavillon Pollack. J’étais en bicyclette, la musique était diffusée à l’extérieur, c’était l’été, je portais des pantalons courts en coton. Je m’étais arrêtée pour écouter la musique qui m’avait happée pendant mes coups de pédale, une musique qui commence en un lent crescendo. C’est la partie lente et répétitive que je trouve envoûtante, encore maintenant. Après, quand Pat y va de son défoulement fulgurant sur sa guitare électrique, ça m’envoûte moins. J’avais demandé à une personne, debout pas trop loin, si elle trouvait, comme moi, que cette musique était extraordinaire. La personne, un homme, avait acquiescé.
Ça me fait du bien de me plonger dans mon passé, aujourd’hui. Je me sens tristounette, il pleut des cordes, je ne peux pas jardiner alors que j’aurais tant envie de me démener sur le terrain en plein soleil. Ça me fait du bien (bis) de me plonger dans le passé, de me répéter, d’ailleurs, en écrivant ces choses de mon passé, puisque je les ai déjà écrites il y a longtemps. Le sentiment qui m’habite avant tout autre est celui de mon ingénuité, de mon excessive naïveté, celle qu’on porte en soi forcément quand on n’a que vingt-deux vingt-trois ans, et que je portais peut-être particulièrement, plus que d’autres.  

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Jour 144

Quel est le lien entre la phrase d’introduction de mes deux textes précédents –les choses se règlent d’elles-mêmes– et la blague qui se termine sur un mot grossier ? C’est que j’oublie ce postulat de base plus souvent qu’autrement. Au lieu de me dire Aie confiance, laisse-toi porter, je me laisse entraîner dans la valse endiablée des questions pièges et des éventualités. J’essaie de me définir un plan B à la moindre parcelle de contrariété, pour être certaine que je vais être capable de concrétiser mon idée, quelle qu’elle soit.
Avec l’histoire des machines qui offrent le service d’impression des photos, disponibles dans les pharmacies, qui m’ont fait faux-bond deux fois, d’abord à Joliette puis dans mon village, j’ai été confrontée à la déception de ne pas pouvoir commencer aussi vite que je l’aurais souhaité les montages photos que je veux installer dans mes grands cadres IKEA.
Il s’agit bien sûr des photos de mes conversations FaceTime avec chouchou, conversations qui ont jalonné mon année et la sienne, de photos aussi de nos escapades à Paris et à Barcelone pendant les vacances de Noël 2019, de photos encore de notre séjour chez une amie à Bruxelles il y a exactement un an. Ces grands thèmes –conversations FaceTime, escapades parisienne, barcelonaise et bruxelloise– se divisent quant à eux en sous-thèmes. Je pense entre autres, et vite fait, à la couleur de nos rouges à lèvres et au port d’un béret basque.
Je ne suis pas non plus, dans mon cerveau, sans penser aux titres que je vais donner à mes cadres une fois les montages terminés. Dans un premier temps, d’ailleurs, je voulais peindre les titres directement sur les murs. Quand s’est manifestée, cependant, la nécessité de d’abord laver les murs et ensuite de les peindre, double opération qui aura lieu cet hiver si Dieu le veut, la question du titre a perdu de son importance.
Or, à tant penser à la manière dont je vais regrouper mes photos, autour de quels thèmes, selon quelle logique, en respectant quelle consigne, je me coupe du plaisir d’improviser à partir de zéro lorsque, enfin, je les tiendrai dans mes mains ! Je ne suis pas sans savoir, en outre, que toutes ces idées qui m’habitent peuvent s’avérer d’un intérêt nul une fois que je ne serai plus dans l’abstrait mais dans le concret.
Il n’empêche que je suis faite comme ça, j’anticipe au maximum jusqu’à en avoir l’écoeurite, et il faut probablement que j’atteigne l’écoeurite pour ensuite entamer le projet avec un regard neuf. Je risque fort de ne guère changer ma manière de penser et de me comporter, et il n’y a pas tant de mal à ça puisqu’au moins je suis capable de m’adapter à la manière dont je suis tricotée !
En conclusion, il s’est produit ceci. Je suis retournée hier dimanche à la pharmacie pour mon deuxième RNI. J’ai bel et bien prononcé RNI auprès de la commis au comptoir des ordonnances. Elle n’a pas sourcillé et a tout de suite fait signe à la pharmacienne, qui est venue vers moi, m’a piqué le doigt, etc. Résultat parfait : 3.0.
En sortant, je me suis dit que je pourrais vérifier, pourquoi pas, si la machine en libre-service allait accepter d’afficher les photos de mon téléphone. Elle a accepté. J’en ai sélectionné plusieurs, autour des thèmes des rouges à lèvres, du béret basque, des tresses de cheveux, à Paris, à Strasbourg, à Barcelone et à Bruxelles. J’ai commandé d’abord du format 4X6, puis du format 5X7. J’ai glissé à travers tout ça quelques photos prises à la Baie-James récemment. Pendant ce long moment de sélection auprès de la machine, à la pharmacie, une amie m’attendait à la maison. Elle a fermé les yeux sur ma longue absence, sur le fait que mes quinze minutes de déplacement se sont transformées en cinquante. Nous sommes allées chez elle passer l’après-midi, un après-midi poétique et exquis.
Ça ne peut pas toujours aller mal, en conclusion, quand ça va mal ça s’arrange tout seul, les choses retombent d’elles-mêmes sur leurs pattes, j’imagine que c’est la loi de la gravité.

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Jour 145

– Il marche, il marche, et il pense à sa femme, et à la pelle, et à la manière dont il devra s’y prendre pour bien pelleter autour des pneus. Il espère que la neige ne s’accumulera pas trop, il espère surtout que le propriétaire de la prochaine maison, qu’il connaît vaguement, sera chez lui pour l’accueillir, lui fournir une pelle et idéalement venir le conduire au lieu où il a pris le champ. Il tourne la situation dans tous les sens, dans sa tête. Trouvera-t-il une pelle ou pas ? Y aura-t-il quelqu’un à la maison vers laquelle il se dirige ? S’il n’y a personne, osera-t-il aller fouiller dans le garage pour trouver une pelle –et peut-être aussi des Traction Aids ? S’il emprunte une pelle, devra-t-il griffonner un mot à l’attention du propriétaire de la pelle, et du garage, indiquant qu’il va venir la rapporter ? A-t-il un crayon et un bout de papier dans la poche de sa veste ? S’il trouve une pelle mais qu’il n’y a personne pour le ramener à son véhicule, y aura-t-il plein de neige d’accumulée et le seul recours à la pelle sera-t-il suffisant ? S’il fallait que sa femme, à travers tout ça, commence ses contractions…
N’oublions pas que l’histoire m’a été racontée dans les années 1970 et qu’à l’époque on ne connaissait pas ça, les téléphones cellulaires…
– Il marche, il marche, poursuit le raconteur conducteur. Il continue d’envisager mille scénarios. Si le propriétaire de la maison où il se rend est chez lui, se permettra-t-il de lui demander de le conduire directement auprès de sa femme ? Mais comment alors la conduire à l’hôpital, ayant laissé dans le champ son véhicule embourbé ? Un véhicule embourbé se fait-il remorquer sans que le propriétaire en ait fait la demande, si une remorqueuse passe –miraculeusement– dans les environs ? Et à ce moment-là, où s’en va le véhicule remorqué, dans quel garage, et comment en est-on informé ? Non, le mieux, se ravise l’homme qui marche, c’est la bonne vieille pelle, on l’emprunte, on retourne au véhicule, on pellette, on revient porter la pelle, on rentre à la maison, on récupère un peu si chérie n’est pas en contractions… Et cette neige qui n’arrête pas de tomber ! Le voilà enfin qui arrive, plutôt transi, il pénètre dans la cour et se dirige vers la porte de la maison pour sonner.
– N’oublions pas, me rappelle le raconteur conducteur comme pour me prévenir, que notre homme a tourné la situation dans tous les sens, dans sa tête.
– Et alors ?, avais-je demandé.
– Alors, pensant à sa femme qui est peut-être en travail et déjà souffrante, pensant à la neige qui tombe de plus en plus rendant la circulation périlleuse, pensant à la pelle –sera-t-elle vieille, rouillée et lourde, ou alors neuve, en aluminium, et légère ?–, pensant à son véhicule pour lequel il n’a pas encore fait le changement d’huile parce qu’il n’en a pas eu le temps, pensant au froid qui maintenant le fait claquer des dents, pensant aux remorqueuses de façon générale –combien coûte un dépannage ? est-il vrai que ce milieu est infiltré par la mafia ?–, pensant à l’effort nécessaire pour retourner à son véhicule si le propriétaire de la maison devait se montrer peu enclin à aider, pensant qu’il existe des gens peu enclins à aider et d’autres qui aident tellement que ça nous étouffe, n’en pouvant plus, l’homme dont la voiture a pris le champ a eu l’immense surprise d’entendre ces mots sortir de sa bouche, lorsque le propriétaire de la maison, bien au chaud, légèrement vêtu, est venu, souriant, lui ouvrir la porte :
– Allez donc tous chier !

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