Jour 142

Dans mon rêve de la nuit dernière, je m’apprête à prononcer une jolie tournure de mots pour réconforter chouchou que je soupçonne être sur le point de pleurer. Ça y est, juste au moment où j’entame ma tournure, elle se met à pleurer. Elle est en train d’écrire dans un cahier à feuilles-brouillons, avec un crayon à mine, comme autrefois à la petite école.
– Il faut que tu puisses faire la différence entre là où tu es maintenant, entreprends-je de lui dire, et là où tu aimerais être.
Telles sont mes paroles destinées à l’éclairer, à l’aider, à adoucir sa peine. Je ne perçois pas si ces paroles, cependant, trouvent un écho en elle.
Le papier brouillon et le crayon à mine, à mon avis, ça vient de mon cours de dessin.
La réflexion sur là où on est, et là où on sera, et accessoirement là où on était, ça vient de mon texte d’hier soir, je pense.
Que ma vie ait été réussie ou non, que j’aie fait, au mieux et en étant généreuse, un maigre 17% de la route qui aurait pu être la mienne avoir été plus vigilante, plus déterminée, plus habitée par un désir de concrétisation quelconque, me semble, aujourd’hui, bien peu peser dans la balance. Seule pèse –moins d’un gramme !–, dans la nostalgie du regard que je porte sur mon passé, l’évanescence suprême de mon ingénuité !
Autrement dit, dans ce souvenir qui me voit me tenir debout pour écouter la musique de Are You Going with Me qui est diffusée à la terrasse du Pavillon Pollack, je retiens non pas l’événement –écouter la musique qui me donne des frissons de plaisir– mais je perçois d’abord et avant tout l’essence de mon être, à cette époque de ma vingtaine d’années. Seules me font vibrer et me sont significatives, quarante ans plus tard, la saveur et la couleur de cette sève qui me parcourait, qui m’alimentait.
Comme si, dans le fond, les réalisations, toutes celles qui ont eu l’occasion de s’accumuler au fil de mon parcours, comptaient assez peu.
J’imagine que si mes actions terrestres avaient été plus glorieuses, je serais peut-être tentée de les caresser, de m’en envelopper, d’en humer l’odeur vermoulue. Hormis ma fille, si elle peut être qualifiée d’action terrestre, je compte bien peu d’éléments dans ma liste de réussites basées sur le faire. Bien peu d’éléments pouvant se targuer de se mériter une certaine pérennité.
Quelques années plus tard, le 3 juillet 1989 plus précisément, Pat Metheny jouait de sa guitare avec son groupe, à l’endroit qui ne s’appelait pas encore le Quartier des spectacles, dans le cadre du Festival international de jazz. Il était vêtu d’un short blanc très court et d’une chemise bleue qui gonflait par moments sous l’effet du vent, comme on peut le voir sur l’image vidéo qui reproduit l’événement. C’était formidable, avaient rapporté les médias, qu’un musicien de sa trempe accepte de jouer gratuitement, dehors, comme avaient été formidables, en retour, la qualité d’écoute et le civisme des Montréalais agglutinés dans la foule, puisque aucun débordement n’avait été signalé.
Je me demande ce qu’en pense Julie Delpy. Elle arrive sans préparation dans mon récit, j’avoue. J’ai regardé avec délices son film Lolo, récemment. Quand on est une brillante réalisatrice de cinéma, ou un brillant réalisateur en pensant à Claude Lelouch –même si les Français ont tendance à ne pas le trouver brillant–, je me dis qu’on compte plus de réalisations concrètes, bel et bien enregistrées, archivées, classées, que je n’en compterai jamais. Nous serions un groupe de quidams comme moi à tenter de cumuler nos réalisations ayant contribué à façonner notre société que nous n’arriverions pas à la cheville de Julie et de Claude, de toute façon.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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Une réponse à Jour 142

  1. ibonoco dit :

    Belle narration. J’adore ce retour sur le passé et cette nostalgique qui le parfume de ses airs d’antan 😊

    Aimé par 1 personne

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