Jour 94

C’est quand même un peu tôt pour me prêter à une récapitulation de mon vaste projet d’écriture de dix ans. Il me reste encore un bon cinq mois à maintenir le rythme. Il n’empêche que je suis tombée ces derniers jours sur des photos de moi il y a dix ans. Il me semble que ce n’est pas la même personne que je vois sur ces photos d’une part, et qui me sourit le matin dans le miroir quand elle se réveille d’autre part. J’ai changé. La fatigue extrême se lit moins sur mon visage. Même si je ne prends pas soin de mon apparence tant que ça, l’aspect général de ma personne est moins négligé, moins sommairement arrangé. Étrange. Je me serais attendue à être moins intéressante sur les photos maintenant, à soixante et un ans, qu’il y a dix ans. Cela me fait penser à Tom Hanks. Je trouve qu’il est plus beau maintenant, il a soixante-quatre ans, qu’au début de sa carrière.

La même chose se produit quand je regarde mes anciennes toiles. Elles ont été peintes par une personne qui n’était pas tout à fait moi, qui n’était qu’une partie de moi. Celles que j’ai produites au début de mes explorations en arts plastiques sont ternes, il me semble, retenues, on n’y sent pas de souffle, pas d’élan. Ce matin, je ne me rappelle pas par quel enchaînement d’idées, je me suis entendu me dire, dans ma tête, que la peintre en moi, autrefois, n’avait pas encore appris à vivre. C’est intéressant, comme réflexion, car ça fait oublier les désagréments de l’âge et du corps vieillissant, au profit de l’épanouissement, de la maturité. Faut-il attendre soixante ans pour se connaître et s’apprécier ? Je suis certaine que plusieurs y arrivent avant ! Mais ce n’est pas grave non plus que ça m’ait pris tant de temps à me sentir vivante. C’est ma vitesse, mon histoire, ma vie. Je suis « fabriquée » comme ça, comme disait ma psychologue.

En attendant, je me suis acheté encore deux toiles de grand format au magasin Cadrimage. À cause de cette manière dont je suis fabriquée, justement, il est primordial que je m’exprime, à travers l’art ou l’écriture, or je n’exprime rien de primordial, d’essentiel, d’important, de touchant. En autant que je puisse faire sortir de mon être la pulsion qui a absolument besoin de se mouvoir dans l’espace, le reste m’importe peu.

Cela me fait penser à ce matin. Nous étions, Denauzier et moi, en présence de notre conseiller financier. Il voulait que je change ma participation à tel fonds, qui n’avait un rendement que de 4%, pour une participation à tel autre fonds, dont le rendement bien sûr était supérieur, peut-être 11%.
– Je peux faire ça pour toi, ai-je répondu en me rendant signer un papier qui rendait possible ce type de transfert. Mais ça ne me dérange pas tellement, ai-je ajouté, que le rendement ne soit que de 4%, car je vis très bien avec ma seule rente de l’université.
– On ne sait jamais ce qui nous pend au bout du nez !, a répondu le conseiller.
– C’est bien vrai !, me suis-je exclamée, enthousiaste tout d’un coup parce que le conseiller utilisait une expression chère à mon père.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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