Jour 52

Me voilà bien embêtée. Je sais comment je désire intituler ma toile, ce sera Les jeux olympiques, mais je ne sais pas comment je vais pouvoir la sauver. J’ai tracé une avalanche de lettres e que je n’arrive pas à organiser, il y en a beaucoup trop. Encore une fois, j’ai fait preuve d’un manque de mesure, d’équilibre. Je vais devoir en ensevelir au moins le tiers sous une couche d’acrylique bien opaque. Or, pour certaines, j’ai appliqué jusqu’à dix couches pour obtenir une lettre bien tracée, bien visible, qui se démarque du lot. Le rouge, on le sait, m’a donné de sérieux problèmes. Si je planifiais un peu plus mon approche, quand j’entame une toile, je ne travaillerais peut-être pas autant pour rien, mais je suis ainsi faite que je ne planifie pas…

De mémoire, à l’école primaire, on apprenait que le symbole des Jeux olympiques représentait, avec ses cinq anneaux entrelacés, les peuples de tous les continents. De nos jours, on considérerait que cette explication est bien raciste : le jaune pour les Asiatiques, le noir pour les Africains, le bleu –ici c’est moins raciste– pour la couleur de l’eau de l’Océanie. Je ne sais pas, ensuite, à qui attribuer le rouge et le vert. Le rouge à l’Amérique pour autrefois les Peaux rouges ? Je lui aurais plutôt associé le vert pour l’étendue de ses forêts de feuillus et de conifères.

J’apprends en consultant Wikipédia que les couleurs des anneaux olympiques sont celles qu’on retrouve sur les drapeaux de tous les pays réunis. Elles ne sont pas associées aux pigments de la peau, autrement dit. J’apprends aussi que le fond blanc du symbole olympique fait partie des couleurs en présence, donc on en arrive à six, et que, de la même manière, on compte non pas cinq, mais six continents sur terre : l’Asie, l’Amérique, l’Antarctique, l’Afrique, l’Europe, l’Océanie.

Si je consulte d’autres sources cependant, Europe et Asie s’unissent pour former l’Eurasie, tandis que la grande Amérique occupe deux parts du gâteau, celle du Nord et celle du Sud. Voilà qui nous confronte à la multiplicité des points de vue et des regards ! C’est sans oublier, en outre, que depuis quelques années, on parle du septième continent, celui constitué par les débris de matière plastique qui encombrent les eaux de l’océan Pacifique dans sa partie septentrionale. Il couvre semble-t-il une surface de six fois l’Hexagone.

Pour en revenir à ma toile que j’ai un temps intitulée Délétère éthérée, j’ai créé, oui, cinq masses dans lesquelles domine, pour chacune, une couleur différente, mais ce ne sont pas les couleurs olympiques. Oui j’ai une masse où prédomine le jaune, puis le vert et le blanc, mais j’ai aussi une masse qui explore l’orangé et une autre le sarcelle. Je vais me convaincre, dans les prochaines minutes, que je dois aller dehors, puis à mon retour, en fin d’après-midi, je vais passer des heures à fignoler mes masses.

Est-ce grave, est-ce pathologique que je fignole ainsi mes toiles pour obtenir si peu de résultats ? Que j’aie écrit autant sur mon blogue, et si longtemps, bientôt dix ans, pour si peu de lecteurs ?

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Jour 53

Hier soir avec mari nous avons écouté le film de Clint Eastwood, Gran Torino. J’adore le titre. Il désigne un modèle de voiture américaine, malgré son nom italien, produite par Ford au début des années 70. Clint est le personnage principal du film. Il n’apprécie pas ses voisins asiatiques issus de la communauté Hmong. Parmi eux, Thao est un jeune garçon de peut-être dix-huit ans. Il vit à l’écart des autres, la tête souvent penchée à fixer ses chaussures, il ne parle pas beaucoup. Sa soeur un peu plus âgée, Sue, c’est le contraire. Elle est affirmée, elle ne s’en laisse pas imposer, elle sait riposter quand elle est attaquée.
– Pourquoi est-ce que ton frère parle si peu ?, demande un jour Clint à Sue.
– Thao, répond-elle, est un garçon très intelligent, mais il n’a pas encore trouvé sa voie.

Avoir été Clint, j’aurais ajouté quelques phrases au scénario pour explorer davantage le sujet. Je me serais arrangée pour que Clint demande à Sue si elle avait trouvé, elle, sa voie. On peut penser que oui parce qu’elle est dégourdie et épanouie. Mais peut-être qu’elle ne l’a pas trouvée non plus, et qu’elle a la chance de ne pas se sentir pour autant aussi perdue que son frère. J’aurais aussi essayé d’approfondir le cas de Thao. Qu’est-ce qui explique que la recherche de sa voie le rende si renfrogné, si fermé ? Il y a une histoire de gang de rue qui ne vient pas faciliter les choses, il faut dire.

Je n’aurais pas exclu non plus que Sue demande à Clint s’il considérait avoir trouvé sa voie, en faisant référence au passé parce que, encore une fois je reviens à Mitterrand, Clint se trouve dans ce film à la presque fin de la pente descendante. Peut-être Clint aurait-il répondu que dans une vie il se présente plusieurs voies, et qu’à peine en a-t-on trouvé une, qu’il faut se préparer à en emprunter une autre pour se ménager une transition en douceur, etc. Il aurait pu aussi s’impatienter et répondre sèchement que ces histoires de voie sont des luxes qu’il ne pouvait pas se permettre, quand il était jeune.
– Si on voulait manger, il fallait travailler, ça revient pas mal à ça, aurait-il pu résumer.

Est-ce que c’est important de trouver sa voie ? À bientôt soixante-deux ans, je ne le sais même pas. Pour un individu qui n’est pas doté d’un talent particulier, ça ne l’est peut-être pas tant que ça, mais pour un individu qui n’exploite pas un talent qu’il ne sait même pas posséder, c’est une autre paire de manches. Mais est-ce que ça existe, un Mozart qui n’aurait pas de toute sa vie approché l’univers musical pour lequel il est né ? Est-ce que la voie, autrement dit, ne s’arrange pas pour se présenter d’elle-même, à un moment donné, à point nommé ? C’est aborder le problème d’une manière bien rafraîchissante. Plus besoin de se casser la tête pour aller à la rencontre de la voie, c’est elle qui vient à nous. C’est peut-être comme ça que ça se passe, quand on a la foi.

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Jour 54

Maintenant que j’ai exprimé la possibilité d’exploiter le thème de ma chirurgie cardiaque pour ce chiffre du jour 54, ça ne me tente plus, bien entendu, d’emprunter cette avenue. Il faut toujours que je me surprenne moi-même, que je me dirige vers l’inconnu pour en façonner du connu.

La première image qui se présente à mon esprit, par rapport à ma chirurgie, n’est guère flatteuse, de toute façon, pour la personne qui avait eu la gentillesse de venir me chercher pour me ramener à la maison : je n’en revenais pas à quel point elle conduisait mal ma petite voiture ! J’étais secouée comme un prunier. Il faut dire que ma voiture est dotée d’une boîte manuelle. En prime, il avait fallu s’arrêter, et donc se stationner, pour que j’aille chercher les médicaments avec lesquels j’allais devoir apprendre à vivre jusqu’à la fin de mon séjour sur terre.

Le laboratoire étant situé à l’étage, au Pharmaprix de la promenade du musée (de cire), il m’avait fallu monter les escaliers. Le pharmacien m’expliquait comment répartir mes doses de Coumadin quand, tout d’un coup, ma vision m’avait joué des tours. Je le voyais comme reflété par des miroirs déformants, la tête à l’envers, je veux dire à la place des pieds, sans que les pieds ne viennent pour autant se positionner à la place de la tête… C’était très psychédélique ! À mille lieues de maîtriser, c’est l’histoire de ma vie, les mots qui allaient sortir de ma bouche, j’avais dit au pharmacien qu’il ressemblait à un sapin de Noël ! J’étais très droguée, il m’a fallu un mois avant de me sentir à nouveau moi-même.

Bibi était venue prendre soin de moi et je la revois qui essayait de positionner le ventilateur sur pied pour que je reçoive un peu d’air dans le four que constituait ma chambre à coucher. Elle me demandait si telle position me convenait, elle ne convenait pas car je ne recevais pas d’air. Et celle-ci. Toujours pas car j’en recevais trop. Et cette autre… Chaque « non » qu’il me fallait prononcer me demandait tout mon p’tit change tellement j’étais faible.

Je me rappelle aussi qu’un soir, j’étais encore à l’hôpital, le souper avait été servi avec vingt minutes de retard. J’étais en train de tomber dans les pommes, je n’exagère pas, quand le préposé était enfin arrivé avec le plateau. Me voyant tourner de l’oeil, il m’avait fait manger les premières cuillérées de soupe.
– Donne-moi deux minutes, avait-il répondu à quelqu’un qui lui demandait je ne sais trop quoi, les deux minutes étant celles requises pour me fournir le début du carburant qui allait me redonner la vie.
Incroyable machine humaine, quand même. Après quelques cuillérées, j’étais capable de me prendre en charge et de sourire au préposé !

Je n’avais pas donné de mes nouvelles à papa pendant ma convalescence, mais j’imagine que Bibi s’en chargeait, jusqu’à ce qu’un jour je l’appelle. Reconnaissant ma voix, il m’avait dit ceci :
– Le pire est derrière toi.

Mon papa. Je voulais encore une fois, car je l’ai fait hier, terminer mon texte en l’associant à mes aventures.

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Jour 55

Mince ! Être aujourd’hui au Jour 54, je pourrais exploiter le thème de ma chirurgie cardiaque puisque j’avais 54 ans lorsque j’ai été opérée à l’Hôtel-Dieu, un 19 juin, en 2013. Il faisait excessivement chaud, et dehors et dans l’hôpital.

Mais je suis au doublé 55 qui ne m’inspire rien de particulier, sinon cette anecdote ancienne qui n’est même pas une anecdote. J’étais avec une collègue de travail et nous étions allées luncher ensemble dans quelque restaurant de la Côte-des-Neiges. Je me sentais un peu nerveuse en sa présence parce que je n’avais pas d’aussi bonnes manières qu’elle. J’avais peur de commettre un impair en abordant par exemple un sujet qu’il ne convient pas d’aborder quand on ne connaît pas trop la personne en face de soi. Je la laissais donc mener le bal, j’ai toujours aimé suivre et ne pas diriger.

Nous en étions venues à parler de l’âge, et elle avait glissé qu’elle venait d’atteindre un doublé. Ce ne pouvait pas être 33, sa fille était déjà une jeune adulte. C’était sûrement 44, mais je lui trouvais des pattes d’oie nombreuses autour des yeux. Ce ne pouvait quand même pas être 55. J’avais passé le restant du repas à me demander quel âge avait ma commensale !

Je pense que nous nous étions rencontrées au restaurant asiatique Le Camélia, situé près du Duc de Lorraine, dont l’acoustique est épouvantable, on ne s’entendait pas parler. Nous n’étions pas allées au Commensal, qui existait encore à l’époque mais qui avait entamé sa pente descendante, comme l’aurait dit Mitterrand.

Manger asiatique constituait un changement car j’allais souvent, toujours seule, au Commensal justement. J’habitais seule, en outre, à l’époque, près du métro Fabre. Les jours que je prenais la peine de descendre depuis le Pavillon principal jusqu’au restaurant, je me contentais de très peu de chose pour le souper, quand je soupais. Je ne sais pas si ce manque d’appétit le soir était causé par un excès le midi, ou par un système digestif trop lent. Je sais en revanche que mon frigo, à cette époque, était rempli comme celui qui était le mien quand j’habitais la rue de Salaberry, à Québec, c’est-à-dire qu’il n’y avait rien dedans.

Ça me fait tout drôle de penser à la jeune femme que j’étais dans ces années-là. Tellement seule, mais pas si malheureuse de l’être. J’avais autour de trente ans. Mon grand plaisir était de me rendre le vendredi soir aux comptoirs des produits de beauté du magasin Eaton sur la rue Ste-Catherine. Tout m’émerveillait dans cet univers aux multiples miroirs, toujours resplendissants de propreté.

Je pense que la collègue au doublé voulait me rencontrer pour me proposer de faire la connaissance d’un de ses amis qui se cherchait une compagne… Cela m’avait déstabilisée, l’ami allait-il avoir de bonnes manières aussi, et serais-je à la hauteur, et avais-je envie de le rencontrer ?

Quelque temps plus tard, car tous ces souvenirs se déroulent en été, j’étais partie visiter la Côte-Nord avec papa, comme ça, sans trop de préparation, pendant les dernières semaines du mois d’août. Par une fin d’après-midi, papa était sorti de notre camion en courant, sans même refermer la portière, parce qu’il craignait qu’il n’y ait plus de chambre au seul hôtel de la place où nous venions de nous garer, en même temps qu’un autre véhicule. Je me disais que c’était bien papa, toujours inquiet pour rien. Il devait se dire que c’était bien sa fille, inconsciente à souhait. Il était ressorti de l’hôtel avec la clef de la dernière chambre de libre.

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Jour 56

Je suis rendue à une couche de rouge, après avoir appliqué hier pendant des heures des boucles formant la lettre e, sur ma grande toile carrée, dans une teinte lilas. Je suis rendue au rouge et ça ne va pas bien parce que mon mélange est trop liquide. Pourtant, je l’ai laissé à l’air libre toute la nuit.

– Qu’est-ce que j’ai bien pu mettre là-dedans ?, me suis-je demandé ce matin, découragée que la substance ne soit pas devenue plus épaisse.

1. Des pigments Rouge pourpre solides déposés dans le fond de mon contenant au moyen d’une petite cuiller; 2. des pigments Orange Dinitroaniline Po 5, vendus sous une forme dite Aqua Dispersion, donc liquide; 3. de l’acrylique Rouge de cadmium dans une base dite Fluide, donc liquide; 4. du médium transparent en masse, mais cela n’a pas résolu mon problème. Au moment où, sacrilège, je versais de 5. l’eau !, pour la bonne et simple raison que je ne réfléchissais pas, je me suis rendu compte que je faisais une erreur. J’ai eu beau interrompre tout de suite mon geste, le mal était fait, comme on dit.

– Ça va être bien trop liquide !, me suis-je désolée, en partant à la recherche d’un tube d’acrylique qui allait me permettre d’épaissir ma soupe, car selon la marque du produit, la substance peut être plus ou moins pâteuse.
J’ai déjà acheté un tube de rouge pompier, par exemple, qui était particulièrement compact.

J’ai ajouté du 6. Rouge orange vif, de la marque Liquitex, à défaut de mieux. J’ai bien mélangé et cela n’a pas amélioré grand-chose. C’est ce qui fait que le rouge est resté à l’air libre toute la nuit, alors que d’ordinaire je couvre mes couleurs d’un film de cellophane que je resserre sous le contenant pour qu’il retienne l’humidité le plus possible.

Et ce matin je découvre que je ne suis pas plus avancée.

Alors il va se passer ceci : je vais aller patiner cet après-midi parce qu’une amie m’a donné rendez-vous sur la rivière, à Joliette, à 13:30. Je vais revenir quelques heures plus tard et découvrir seulement à ce moment-là si mon mélange me permet de travailler.

Cet incident est un mal pour un bien puisque à la place de peindre, j’ai écrit mon mot du jour. Je pensais explorer le chiffre du jour, en ceci qu’il correspond à l’année de naissance de ma soeur, mais mes ennuis m’ont entraînée ailleurs.

Curieusement, j’ai vécu hier, sur le plan culinaire, un problème identique à celui du rouge trop liquide. Je me suis creusé les méninges pour créer une base qui allait nous permettre de manger des tartes au filet de porc effiloché qui s’avéreraient ni trop liquides ni trop sèches. J’ai versé du bouillon de poulet et de l’harissa dans une poêle, et rendue là j’ai eu l’idée merveilleuse de déposer de grosses dates Medjool qui ont fondu dans le liquide et apporté une épaisseur parfaite au mélange.

– Qu’est-ce qu’on mange chérie ?, m’a demandé chéri en s’assoyant à la table devant son assiette.
– Une sorte de tourtière aux dates et au porc effiloché, ai-je répondu en sortant la tarte du four.
Mari n’en est plus à une surprise près.
– Délicieux !, fut le verdict.

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Jour 57

Je pose la question autrement, en lien avec la fin de mon texte d’hier : avoir décidé que je n’étais pas faible et que mon organisme ne traversait pas une période d’inconfort, aurais-je mangé avec autant d’appétit les arachides et les bouchées chocolatées ? Aurais-je eu besoin de les manger pour m’énergiser ? Avoir constaté que je n’en avais pas besoin, du moins pas tant que ça, aurais-je été capable d’en manger moins, car j’en ai mangé beaucoup ? Je n’arrive pas à déterminer, en somme, si je ne me cherche pas des raisons pour me justifier de commettre le péché de la gourmandise…

J’ai commencé une nouvelle toile de format carré, 36"X36". Le fond a reçu d’amples mouvements de spatule chargée d’acrylique rouge rose, et de vert végétation. Sur ce fond à deux tons, j’ai créé six masses, un peu semblables à des nuages. Je suis à l’étape de les densifier. Elles sont constituées d’une accumulation de e, la deuxième voyelle de l’alphabet, dans sa graphie manuscrite. Ou encore, si cela peut aider à mieux visualiser, d’une accumulation de rubans en forme de boucle qu’on associe à la lutte contre le cancer du sein.

J’ai commencé, avec un pinceau tout neuf, à tracer les e en bleu de cobalt. La patte de la voyelle est facile à tracer, mais ça se corse quand les lignes se croisent pour former la boule. Il faut que je repasse pour élargir le contour de la boule. Si je ne suis pas attentive, le e se met à ressembler à un l –qu’il faut ici être capable de se représenter en écriture manuscrite lui aussi.

J’ai regretté avoir opté pour ce pinceau neuf car il est trop large, alors quand j’ai entamé ma deuxième couche de e d’une autre couleur, un marron cramoisi, j’ai changé de pinceau.

J’ai trois couleurs d’accumulées : le bleu de cobalt, le marron, du jaune de mars. Pour chacune de ces couleurs et pour chacune des lettres tracées, il a fallu que je repasse deux fois car ma pâte acrylique ne couvrait pas assez bien. J’ai donc décidé de me préparer une couleur qui allait être plus opaque. J’y suis arrivée en mélangeant du blanc, du bleu, du marron, j’obtiens une presque pâte de couleur lilas. Je viens de tester et la couvrance est satisfaisante.

Au début, je me représentais très bien les masses sur la toile, et je travaillais en fonction de cette image mentale, mais plus ça va, et bien entendu je ne suis pas surprise, moins je sais vers quoi je m’en vais. Je peux simplement écrire que j’aime l’effet de la couleur lilas en quatrième couche. J’ajoute que je n’ai pas envie d’abandonner, si jamais je devais réaliser que mon projet ne donne rien d’intéressant. Je ne sais pas à quel moment je vais savoir si mon idée est bonne, ou bonne à rien ! Est-ce que j’aurai eu le temps de superposer huit couleurs de ma voyelle, au terme de plusieurs heures ? Je n’en ai aucune idée.

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Jour 58

Nous avons décidé de ne pas boire de vin pendant le mois de février. On participe au défi 28 jours sans alcool, pour la deuxième année de suite. Comme mon mari peut se permettre de vivre sur ses réserves accumulées, j’en profite aussi pour resserrer la vis quant à l’alimentation. Donc pas d’alcool, pas de dessert. Je ne me gêne pas non plus pour servir des plats qui sont davantage à mon goût qu’au sien. C’est ainsi qu’hier soir nous avons mangé un filet de truite sauté à la poêle dans un mélange de beurre et d’huile, accompagné d’oignons cuits dans la même poêle que j’ai ensuite tassés sur le côté pour faire place au filet. Avec du sel, comme aromate, rien d’autre. J’adore ces plats simplissimes.

Ce dernier week-end, nous étions au chalet. Nous avons fait la route vendredi en après-midi. J’avais peut-être ingéré moins de nourriture qu’en requiert mon organisme, car à mi-parcours, au dépanneur de St-Michel-des-Saints, j’ai jugé prudent de m’acheter de quoi m’énergiser, à savoir un café de format géant que nous avons bu à deux, Denauzier et moi. J’y suis allée pour du mochaccino, mélangé à du café régulier, et j’ai versé de la crème froide afin que le mélange soit moins bouillant. J’en ai bu les deux tiers. Vers la fin du parcours, je me suis mise à penser qu’il y avait des arachides dans la glacière et qu’il allait être très agréable d’en manger une fois que nous serions rendus au chalet.

Se rendre au chalet, cependant, ne va pas sans un certain entraînement. Il faut d’abord prendre les bagages qui sont dans le camion, les déposer dans un traîneau que nous installons derrière la motoneige, sortir bien sûr la motoneige de la remorque, ne pas oublier chatonne qui miaule dans sa cage, et parcourir, tout ce beau monde, 4.4 km en ne roulant pas trop vite pour ne rien échapper. Je m’exprime au nous, mais c’est mon mari qui s’occupe de presque tout.

Je n’arrêtais pas de penser aux arachides, au fur et à mesure que nous nous approchions du chalet. Je n’étais pas sitôt arrivée que j’ouvrais le couvercle de la glacière pour en sortir le contenant. J’en ai pris deux ou trois bonnes grosses cuillérées que j’ai mastiquées lentement. Lorsque je manque ainsi de carburant, il n’y a pas de mots pour décrire à quel point mon sens du goût est développé. Qu’il s’agisse de n’importe quel aliment des quatre groupes alimentaires, mes papilles explosent de joie quand je me mets enfin quelque chose sous la dent.

Le lendemain, vers 15:00, nous sommes allés saluer nos voisins dehors autour d’un feu. Idem. En me rendant m’asseoir à la chaise qui m’était désignée, j’ai commencé à me sentir faible, l’esprit englué. Pourtant nous avions pris tardivement, Denauzier et moi, un déjeuner costaud que j’avais en outre couronné d’une banane. Je n’étais pas convaincue de me trouver dans les meilleures dispositions pour entamer une conversation. Sauf qu’on nous a servi du café dans des tasses de camping, accompagné d’un monticule de bouchées aux céréales, noix et chocolat faites maison. Le plus jeune des quatre garçons faisait le service des bouchées en présentant l’assiette devant nous. On se servait chacun notre tour. Sans me soucier le moins du monde de la bienséance, j’ai pris trois carrés d’un coup. J’ai été capable de n’en mettre qu’un seul à la fois dans ma bouche. Puis, j’ai demandé si je pouvais poursuivre ma dégustation, et bien entendu ma voisine m’a encouragée parce qu’elle est une bonne hôtesse.

J’ai eu l’impression que les bouchées me sauvaient la vie. J’ai eu une pensée pour les prisonniers sous-alimentés des camps de concentration. Comment diable pouvaient-ils tenir ? Sachant que je suis très gourmande, je suis incapable de trancher : est-ce que j’avais à ce point, et vendredi et samedi, besoin de manger ? Mystère et boule de gomme.

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