Jour 38

Nous avons entamé un nouveau casse-tête, ma fille et moi, qui représente trois empilades de tasses et de soucoupes à motifs de fleurs, sur un fond à motif de fleurs aussi puisqu’il s’agit d’un mur couvert d’une tapisserie. La tapisserie pourrait n’être pas fleurie, mais elle l’est. Emmanuelle a constitué le pourtour en deux temps trois mouvements, pendant que je me contente de regrouper les morceaux par couleurs. Je me sens, autrement dit, comme Mitterrand par rapport à Anne de vingt-sept ans sa cadette, soit sur la pente descendante de mon parcours sur terre, pendant que ma fille dispose de toute la force et la forme qui pavent la pente ascendante de son parcours. Nous avons trente-sept ans d’écart d’âge.
– Emma, est-ce que tu sais comment on fait ceci –sur mon téléphone–, et cela –sur mon ordinateur– ?, sont des questions de plus en plus fréquentes dans ma bouche, auxquelles elle apporte bien sûr une réponse presque toujours affirmative.

Je continue toutefois d’exceller dans le domaine de l’inventivité. Ainsi, mon idée de grande mosaïque construite dans Photoshop par mon cousin, à partir des photos prises jour après jour sur mon téléphone, lors du premier confinement de mars 2020, pendant lequel ma fille était à Strasbourg et moi dans le bois, est-elle une grande réussite. Pour les gens rarissimes, je pense à ma soeur, bien qu’elle ne me lise pas, qui ne connaissent pas le principe, le voici résumé en une phrase :

En tant qu’interlocuteur en train de converser lors d’une vidéo de type Facetime, on peut prendre une photo qui fige en quelque sorte le moment de ladite conversation; la photo se divise en deux et montre les personnes en présence.

En fait, et me voici entamant une phrase supplémentaire qui va nécessiter elle aussi l’utilisation du point-virgule, la photo obtenue se divise en autant de sections qu’elle compte de connexions; les fois que nous avons parlé, Emma et moi, à une de mes amies en Ontario, ou à mon neveu à Montréal, sont des cas de photos qui se divisent en trois sections. On pourrait penser que qui dit trois sections dit trois personnes, mais ce n’est pas forcément le cas, car une section peut comporter plusieurs personnes, ou encore aucune, si la caméra n’est pas dirigée, que cela soit voulu ou non, sur l’interlocuteur de cette section.

La mosaïque, que mon cousin appelle plutôt une planche-contact et c’est vrai que c’en est une, compte 81 photos, soit en gros neuf rangées de neuf photos de large. Pour créer un peu de fantaisie, j’y ai glissé des intrus, des folies : ma fille qui porte un casque de coiffeuse sur la tête lorsqu’elle s’est fait faire des mèches, et bien entendu un masque; mon mari qui arbore son beau pied dont le deuxième doigt porte une de mes bagues; une photo de l’heure sur la cuisinière qui affiche des chiffres identiques, 1:11, etc.

J’ai déjà décidé que je vais donner ma récente toile Pied de Calder à cousin, en forme de rétribution pour services rendus, et que je vais offrir à ma fille chérie le grand cadre que je possède déjà qui va recevoir la planche-contact de format 30"X30" lorsqu’elle aura été imprimée par le centre Kiwi. Je traverse une période d’élagage, de toute façon, comme en témoignent les quatre sacs de vêtements que je vais apporter à la St-Vincent-de-Paul prochainement.

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Jour 39

Hier matin je me suis lavé les cheveux. Je ne les lave pas souvent. En vieillissant, ils demeurent plutôt secs, alors que lorsque j’étais adolescente ils étaient tout le temps gras. Je les lave aux quatre cinq jours. J’ai hésité parce que je savais qu’en après-midi j’allais transpirer en faisant du patin sur la rivière. Il aurait été plus hygiénique, disons, de me laver en fin de journée plutôt qu’en début, sachant que si je me lave en début je ne me relave pas en fin, car alors ma peau devient du papier sablé. Shampooing, en tout cas, fut fait le matin, de telle sorte que mon amie m’a vue arriver pour le patin avec des cheveux qui exprimaient un beau volume.

C’était avant d’apprendre cependant, dans les secondes qui ont suivi mon arrivée avec cheveux au vent, que la rivière était fermée, trop d’eau, une grande flaque d’eau sans glace en dessous, s’étant accumulée avec le redoux.
– Mince !, ai-je dit à ma copine, en suggérant du même souffle un autre endroit où nous pourrions tenter notre chance.
– D’accord, allons-y, m’a dit copine. Tu sais comment t’y rendre ?
– À peu près…, ai-je répondu, tentant de me représenter mentalement l’enchaînement des rues.
– Suis-moi !, s’est-elle empressée de proposer.

Ça ne me tentait pas tellement de la suivre parce que je sais qu’elle conduit vite, mais j’ai répondu par l’affirmative et j’ai réussi, tant bien que mal, à la suivre. Ce n’était pas possible de patiner à ce nouvel endroit, il était consacré à une pratique de hockey. Alors nous sommes allées marcher dans les sentiers de l’Île Vessot, que je voulais découvrir depuis déjà un moment. Que je connaissais, en fait, pour y être allée une fois, l’été, en bicyclette, mais je m’en rappelais vaguement, et l’effet qu’exerce un lieu est très différent en fonction de la saison. Encore ici, j’ai été confrontée à la même difficulté, à savoir tenter de marcher au pas ultra rapide de ma copine qui conduit comme elle marche, ou marche comme elle conduit. Mais j’y suis arrivée, moyennant le retrait, assez rapidement, d’une veste polar sous mon anorak.

Lorsque nous avons quitté notre voiture respective dans le stationnement attenant au site, couvert lui aussi de larges flaques qui ont mouillé mes bottes, j’ai hésité à porter ma tuque, parce que je ne voulais pas écraser mon beau volume. Mais marcher plus d’une heure en ayant froid dans le cou est fort désagréable. J’ai donc décidé de traîner mon sac-à-dos avec la tuque dedans, au cas où. Je portais déjà une bonne couche de rouge à lèvres. Et mes lunettes fumées qui me donnent tout un style.

Tout ça pour en venir au fait que je me trouvais jolie, en grande partie parce que mes cheveux exprimaient une certaine jeunesse, quoique arborant un mélange de gris et de châtain qui a perdu de son éclat puisque ma dernière teinture chez la coiffeuse a eu lieu il y a plus de deux mois. Ça ne m’arrive plus aussi souvent qu’avant de me trouver à mon goût, à cause de mon âge, alors j’immortalise dans ce texte d’aujourd’hui cette sensation fort fugace qui m’a habitée hier.

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Jour 40

Pendant dix ans, j’aurai donc entretenu une certaine régularité en publiant quotidiennement sur mon blogue. Dans les premières années, je publiais du lundi au vendredi, les jours travaillés. Avec la retraite, je me suis mise à moduler cette quotidienneté, en écrivant deux ou trois textes d’un coup pour compenser les jours de non-écriture, etc.

Mon compteur m’indique qu’il me reste 67 jours d’ici la fin de mon défi, pour produire 40 textes. Je ne peux pas trop trop niaiser.

C’est beaucoup plus facile, en tout cas, écrire ainsi tous les jours de semaine que m’entraîner, qu’exiger de mon corps un effort physique. C’est confortable, être assise, les pieds au chaud si je décide d’allumer ma chaufferette, sur ma chaise de cuir à roulettes, dans mon grand bureau fenestré. C’est forçant, suer dans les côtes en raquettes, patiner contre le vent sur la rivière, marcher d’un bon pas sans prendre la peine de m’arrêter pour me moucher.

Cela fait du bien d’écrire, mais ce n’est pas la même sorte de bien que celle que procure l’exercice. De la fourmi et de la cigale, je suis davantage fourmi. Écrire ou peindre sont en effet des manières de créer qui se cumulent, qui se thésaurisent, qui deviennent éléments d’une collection. S’entraîner, ça se perd comme le vent, c’est le chant de la cigale, c’est toujours à recommencer. C’est comme la musique, le son qui vibre dans l’air. Une fois qu’ils ont fini de vibrer, les sons ne s’accumulent pas sur une tablette. Je ne peux pas les mettre dans une boîte, comme des lettres, et les consulter quand ça me tente.

Je vais avoir plus de temps, quand je n’aurai plus mon texte du jour à écrire, pour aller dehors faire de la raquette le matin avec mon amie, par exemple. Je ne sais pas, cependant, si cela va me tenter. Le fait que ça me tente ou non ne devrait pas entrer en ligne de compte. Je devrais aller faire de l’exercice, point final. C’est ce que je me souhaite. Or, écrire que je me souhaite d’être active physiquement, c’est informer mes lecteurs que je ne prends pas la décision d’être active, je me laisse dépendre de mes humeurs, des événements, dans un état assez peu volontaire. On verra, dans le temps comme dans le temps.

J’ai déjà laissé entendre que je voulais reprendre mes textes à partir du début et les agrémenter, les commenter, leur donner une valeur ajoutée, les mettre au goût du jour. Ce n’est pas tellement réaliste, cela représente trop de mots à lire pour le lecteur –1000 ou 2 X 500– dans une approche comparative qui n’intéresse pas tout le monde.

J’ai corrigé les textes de la première année et cela a exigé une bonne quantité d’heures. C’était désespérant, aussi, de constater que j’écrivais si mal. Ce sera un énorme effort de seulement corriger les textes des neuf années restantes. Je ne mettrai donc pas la charrue avant les boeufs en annonçant d’ores et déjà mon projet de m’y prendre comme Montaigne qui fignolait constamment ses textes.

En résumé, que j’arrange ça n’importe comment, j’ai du pain sur la planche, c’est ce qui m’importe. Je pense qu’il faudrait, même si ça fait prétentieux, que je pense un peu à ma postérité, quand même, et que je consigne quelque part, d’une manière ou d’une autre, une sélection, peut-être, de mes meilleurs textes.

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Jour 41

C’est plus fort que moi, il faut que j’essaie, même si je sais que mon idée n’est pas bonne. J’ai donc tracé les plantes rouges, tout en me désolant d’être en train de les tracer. Au cas où je prendrais une décision trop impulsive en les éliminant aussitôt, j’ai suspendu ma toile au mur dans sa version avec plantes rouges. Un jour, deux jours. Puis, j’ai envisagé d’enlever de la visibilité auxdites plantes, en les couvrant partiellement.
– Elles nuisent à l’aspect épuré de l’ensemble, me disais-je tout en les couvrant partiellement, sachant qu’il fallait que je les fasse disparaître.
À nouveau, j’ai suspendu la toile au mur et j’ai pris la peine d’aller la visiter à quelques reprises avant d’enfin me décider. Les plantes rouges, au moment où j’écris ces lignes, ne me dérangent plus parce qu’elles n’existent plus, elles sont camouflées sous une belle couche d’or cuivré ou de cuivre doré. Constat : je ne m’appuie pas sur mon expérience. Je sais que l’idée ne tient pas la route, mon expérience le sait aussi, mais je n’en tiens pas compte, j’essaie quand même, des fois que…

La manière dont j’appréhende une nouvelle toile n’est jamais la même. Parfois, je me sens inspirée, habitée par l’envie d’appliquer des couleurs, de donner forme à une composition. Très souvent, quand je suis ainsi inspirée, je couvre la surface dans des gestes amples, affirmés, à deux doigts de sentir que j’approche déjà d’un résultat. Puis les gestes amples convergent vers un résultat qui m’échappe au fur et à mesure que je veux le saisir. Comme un mirage dans le désert. Je laisse alors la toile reposer, je la dépose dans le coin d’une pièce ou je la laisse traîner à plat sur ma grande table et je n’y pense plus.

Quand je m’y remets, ce n’est pas forcément parce que je sais de quelle manière je veux m’y prendre. Ce peut être tout simplement parce que ça me tente de peindre; ce peut être aussi parce que je n’ai rien de mieux à faire; ce peut être bien sûr parce qu’il me semble sentir intérieurement qu’au bout de quelque application de couleurs une idée, un thème va surgir. Souvent, un aspect pratico-pratique va entrer en ligne de compte : la toile me dérange, j’en ai assez de la voir traîner, je veux considérer que ce dossier est clos.

J’oserais écrire que, presque miraculeusement, il m’arrive, nonobstant tout ce qui précède, de m’installer devant ma toile dans un état intérieur vierge d’intention, sans réfléchir, de prendre des couleurs et de les appliquer sans presque penser, et de découvrir à mon insu qu’il se dégage quelque chose sur la toile que je n’aurais jamais imaginé. C’est ce qui est arrivé avec le pied de Calder.

Il arrive enfin, comme je dépose mon pinceau et que je considère ma toile finie, que mon regard se pose par hasard sur une photo, et que cette photo comporte un élément que je dois intégrer à ma toile pour qu’elle en soit enrichie. Cela s’est produit récemment avec la toile des Jeux olympiques qui s’est intitulée antérieurement Délétère éthérée. J’ai vu passer très vite dans mon champ de vision une ligne d’horizon qui apparaissait sur une toile, sur l’écran de mon ordinateur.
– Une ligne d’horizon !, me suis-je exclamée intérieurement, en retournant à mon pinceau pour procéder à cet ajout au plus vite.

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Jour 42

Je suis fière de moi, je suis allée marcher en raquettes ce matin à 10:30, moi qui ne sors le matin que lorsque j’y suis obligée. Ma voisine m’a appelée et je n’ai pu résister.

Fière de moi aussi parce que j’ai lancé une invitation à mon cousin, nous allons faire un travail d’équipe. Je vais lui faire parvenir des photos et il va les regrouper en une mosaïque dans Photoshop, mosaïque que je vais faire imprimer ensuite en grand format. Les photos sont celles de la collection que j’ai constituée pendant le confinement de mars 2020 et les mois suivants. Elles ont toutes été captées lors d’un moment de conversation Facetime avec chouchou et aussi avec d’autres personnes. Plusieurs sont floues, j’adore ça. Je vais aussi inclure des photos rigolotes pour égayer l’ensemble, pour casser l’effet répétitif de la série. Une photo me plaît en particulier, celle qui nous voit trois interlocuteurs tous habillés en gris pâle, par hasard, sans nous être concertés. Une coïncidence identique s’était produite dans l’univers précovidien, nous étions encore là trois personnes à nous rencontrer dans un restaurant, toutes habillées de couleur bourgogne. Pour en garder un souvenir, j’avais demandé au serveur de nous prendre en photo et nous nous étions tassés, mon oncle, mon cousin et moi sur la même banquette pour apparaître tous les trois de face. Il s’agit du cousin qui va photoshopper mon projet facetimien.

Fière aussi parce que j’ai trouvé une manière originale de nous faire manger les saucisses de Toulouse, ce soir. J’ai fait sauter des pommes McIntosh, en accompagnement, et à la place du riz, dans l’assiette, je nous ai déposé une belle cuillérée de pouding au riz à peine sucré avec du miel de sarrasin que j’avais préalablement fait chauffer au micro-ondes. C’était délicieux. Comme je l’ai écrit précédemment, mon mari n’en est plus à une surprise près au moment des repas.

Plus que fière parce que j’ai donné la facture finale au pied qui a émergé de la copie que je tentais de faire d’une nature morte, si on peut dire ça, de Calder. Maintenant, la toile est à mon goût. Elle habite pour l’instant dans la salle de bain qui n’est pas bien éclairée. J’ai ajouté des détails aux orteils, des décorations de type tatouage qui rendent cette partie anatomique plus vivante. Dans le film Incendies, le personnage violeur se fait tatouer des points noirs au talon, trois verticalement, si je me rappelle bien. Sur ma toile, les orteils reçoivent de la même manière des points blancs sur une peau très rouge.

Moins fière de moi je suis parce que je voulais prendre la journée pour regrouper mes papiers pour la production du rapport d’impôt. Ce sera peut-être demain mardi. Mercredi il est possible que je me rende patiner sur la rivière, à Joliette. Jeudi, je voudrais entamer une nouvelle toile qui recevra de larges masses sur lesquelles je voudrais créer un effet de voile, comme si les masses apparaissaient à travers un rideau plein jour. Mais puisque l’exercice de copie de Calder a donné naissance à des orteils, il est probable qu’une autre étrangeté, inimaginable au moment où j’écris ces lignes, ne vienne se greffer à ce projet de masses voilées.

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Jour 43

J’aime la manière dont Denauzier approche mes toiles. Il les accueille comme telles, plutôt que de les remettre en question, dont je fais ma spécialité.
– Devrais-je enlever les plantes rouges ?, lui ai-je demandé. De par leurs formes organiques, elles n’ont pas grand-chose à voir avec l’aspect géométrique de l’ensemble.
– Pourquoi tu les enlèverais ?, s’est étonné mon mari. Tu les as pensées comme ça, comme elles sont, où elles sont, pourquoi les éliminer ?
– Parce qu’elles ne s’harmonisent pas avec l’ensemble. Parce que je les ai installées là pour la mauvaise raison, à savoir cacher la couleur violette du dessous que je n’aime pas tellement, finalement.
– Parce qu’elles créent de l’interférence, ai-je poursuivi, comme le dirait mon ami, peintre lui aussi, en ajoutant des éléments disparates qui atténuent l’effet initial recherché, soit celui de la simplicité au moyen de quelques lignes droites…
– Moi je ne les enlèverais pas, s’est borné à répéter mon mari.

J’ai écrit il y a un moment maintenant, Jour 470, que je m’apprêtais à reproduire une toile de Calder. Disons que cela m’a pris deux ans, presque jour pour jour, avant de m’y mettre pendant l’absence de Denauzier. J’ai commencé mon exercice de copie en désirant très fort ne pas m’éloigner du modèle. Des idées me venaient en cours de route d’ajouts que je pourrais faire, d’avenues que je pourrais explorer, mais je me retenais. Mon plan initial était de respecter les formes et les proportions, mais pas les couleurs car j’avais des restes de couleurs à écouler. De toute façon, c’est trop difficile, avec les éclairages et les reflets des écrans d’ordinateur, de savoir de quelles couleurs il s’agit vraiment. Donc j’y suis allée avec certes des gris, des noirs, des bruns, du blanc, ces couleurs de terre, mais aussi avec un lilas qui tire sur le violet qui, très vite et sans surprise, s’est mis à jurer avec le restant.

Je dois dire que je ne me sentais pas en contact avec moi-même, plus j’avançais dans ma tentative de copie, je me sentais confrontée à un univers masculin dans lequel je n’avais pas envie d’entrer. Je n’étais pas en symbiose avec la représentation sur la toile. Cela m’a fait prendre conscience que lorsque ce sont mes folies qui se créent sur la toile, je ressens cette symbiose. Est-ce que, cependant, n’avoir pas su que la toile que je tentais de copier était la création d’un homme, j’aurais senti la même chose, je ne le sais pas.

Me découvrant de plus en plus observatrice d’un sujet qui ne me parlait pas, regrettant d’avoir appliqué la couleur lilas, j’ai fini, bien entendu, par abandonner Calder en cours de route.
– Je vais obtenir un résultat hybride qui ira nulle part, m’entendais-je me dire dans ma tête, en même temps que je commettais le sacrilège de saboter mon exercice de copie en augmentant le volume de la masse blanche. À partir de là, une fois le mal fait, autrement dit, je me suis laissée aller. Et comme on peut s’y attendre, j’ai obtenu un résultat farfelu, en ce que cinq petites masses, à peine formées pour cacher une portion du fond lilas, se sont mises à requérir l’application d’ongles, pour devenir des doigts de pied…

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Jour 44

Le plus drôle, dans la préparation comme à la guerre de ma sortie de patin, c’est que j’avais tout prévu, sauf… la difficulté de sortir de la cour enneigée ! Ma voiture est restée prise, j’avais beau appuyer sur la pédale d’essence, les roues tournaient sur la surface glacée sans me faire avancer d’un centimètre. Il faut dire que mari n’est pas là pour déneiger cette semaine, or il a neigé. J’ai donc dû pelleter pour dégager l’épaisseur croûtée qui était coincée sous le véhicule, avec ma petite pelle en plastique, qu’heureusement mon mari dépose dans ma voiture en début d’hiver. Ça aussi, c’est le genre de situation qui me fait rire, en lien avec Denauzier qui me demande souvent pourquoi je ris : tenter de tout prévoir, d’être en contrôle, et constater qu’il y a, une fois de plus, quelque chose qui m’a échappé !

En art, le plus souvent, c’est le quelque chose qui m’a échappé qui va donner son intérêt à la toile que j’ai peinte. Je me rappelle d’un texte écrit il y a longtemps sur mon blogue, dans lequel je saluais les trois secondes qui m’avaient complètement échappé, et grâce auxquelles j’avais serré Ludwika, mon amie violoniste, dans mes bras. Ne pas avoir été momentanément transportée par l’émotion qu’elle venait de me faire vivre au sein de son groupe de musique, je ne lui aurais pas montré aussi spontanément mon affection.

Je me demande comment ça se fait que notre visage est « déformé » par l’émotion –la tristesse, la peur, la colère ne nous donnent pas un air agréable à observer–, alors que sans elle il n’y aurait pas de vie. Cela me reporte aux rêves que je fais parfois, et à celui que j’ai fait encore cette semaine : je suis aussi impassible qu’un robot, j’enchaîne les actions sans qu’aucun sentiment ne m’anime. Ainsi, dans mon rêve, notre chatte Mia sautait d’un endroit trop haut pour elle et pour son âge, elle entame sa treizième année. Elle s’approchait de moi tant bien que mal, une patte cassée dont on voyait sortir l’os à travers son pelage. Je considérais le dossier clos dès que j’apercevais chatonne, dépourvue du moindre sentiment :
– Bon, il ne reste qu’à l’euthanasier chez un vétérinaire, me disais-je, et ensuite on pourra passer à l’adoption d’un chien.

Je me demande si ces rêves ne veulent pas m’avertir qu’un manque de sensibilité m’empêche de vivre pleinement. Il me semble pourtant que je suis sensible en masse ? Je n’oublierai jamais ce rêve qui me voit faire une sortie de route, en hiver, alors que je ne porte pas de bottes mais de chics escarpins de soirée. En prenant mon sac déposé sur le siège du passager, je me dis tout bonnement, sans rien ressentir encore une fois, qu’il ne me reste qu’à marcher dans la neige pour me rendre jusqu’à la route, au loin, tenter d’arrêter quelque automobiliste qui voudra bien m’aider… Comme s’il me suffisait de savoir quelles actions doivent être posées, et que je balayais les conséquences physiques, psychologiques, affectives qui, toutes, n’existent pas dans l’univers robotisé qui est le mien.

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