Jour 11

Mes cheveux sentent la fumée car nous avons fait un feu. J’ai ramassé hier et aujourd’hui des feuilles mortes sur le terrain avec un râteau japonais, malgré le vent qui m’en ramenait autant que j’en enlevais.
– Bof, me disais-je, l’important c’est de bouger.
Nous avons aussi arraché des framboisiers sauvages qui s’étaient répandus à un endroit plat du terrain, là où on fait le feu, justement. Nous allons entamer la belle saison avec un espace fraîchement défriché sur lequel on va s’asseoir, dans nos chaises pliantes, sans sentir que nous sommes précairement et de guingois installés.
De guingois, ça va avec mon cahin-caha du texte précédent.

Pendant que nous nous reposions cet après-midi, entre deux épisodes de râteau et de fourche, devant le feu qui lançait la fumée des feuilles calcinées sur nos visages, je me suis demandé comment allait se poursuivre mon activité bloguéenne. Je pourrais noircir des textes, une fois que seront écrits les onze qu’il me reste à écrire, pour faire le point quant aux corrections qui risquent de m’occuper pendant plusieurs mois. J’ai déjà corrigé les 220 textes de ma première année d’écriture, en 2011. Je les ai corrigés en y allant rondement, en trois semaines c’en était fait. Je ne sais pas si je vais avoir la force et la concentration requises pour procéder aussi efficacement pour le gros tas qui s’est accumulé au fil des neuf années suivantes.

Je vais m’attaquer prochainement, toujours est-il, aux textes de la deuxième année, qui ont été écrits en 2012. Il y est question, d’entrée de jeu, de l’achat de ma voiture Sonic. Je le sais parce que j’ai vaguement tenté de corriger les premiers textes de cette deuxième année. Autrement dit, j’ai lu quelques textes, je les ai un peu corrigés, je me suis découragée, alors j’ai arrêté ça là. Je n’ai aucune idée de ce que peuvent contenir les publications de cette année 2012, hormis des descriptions de mes toiles en cours et des commentaires quant à des événements survenus au travail. Peut-être est-ce cette même année que j’ai fait entrer des personnages fictifs dans mes récits quotidiens, personnages qui ont fait du surplace plus souvent qu’autrement.

L’année 2013 est riche en surprises, ça je le sais, dans la période qui a suivi ma chirurgie cardiaque, au mois de juin. Pendant ma convalescence, j’ai écrit sous l’effet des drogues qui m’ont été administrées à l’hôpital et qui ont pris un bon mois à s’éliminer de ma personne. Ce n’est pas comme si j’avais écrit sous l’effet d’hallucinogènes, j’étais consciente d’être droguée, de n’être pas tout à fait la personne que je suis en temps normal. Pour avoir relu quelques textes de cette époque-là, je trouve que ça paraît que j’étais droguée, mais peut-être que les lecteurs ne s’en rendront pas compte.

Rien ne me vient quant à ce que j’ai pu écrire en 2014, quoiqu’il a dû y être question un peu de ma rencontre avec Denauzier, au mois d’août. Et comme ce fut l’année d’un séjour à Paris, il a aussi été question de ce séjour assez tumultueux, mais ça ne paraît pas dans mes textes qu’il le fut.

À partir de 2015, je m’en sors mieux de ma tentative de rétrospective car je suis devenue retraitée et je me suis mise à jardiner de manière assez soutenue. Place fut faite, dès lors, aux hostas, aux bibittes, aux plates-bandes. J’ai aussi visité ma tantine, hebdomadairement, et relaté quelques-unes de nos escapades au marché d’alimentation.

Je m’arrête là. J’ai l’impression de n’avoir aujourd’hui rien écrit de nouveau, pour n’avoir brassé que du vieux. Je demande leur indulgence à mes quelques amis lecteurs.

C’est mon dernier jour de 61 ans, je change de chiffre demain le 6 avril.

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Jour 12

J’ai commencé à me demander de quelle manière je voudrais intituler mes textes, à partir du Jour 1. J’ai d’abord envisagé un système compliqué que je ne retiendrai pas, qui est le suivant : en respectant l’ordre alphabétique, j’attribuerais au texte du jour un mot que j’aime, assorti d’une numérotation croissante. Le texte qui suivrait le Jour 1, par exemple, s’intitulerait Archipel 1, parce que j’aime le mot Archipel. Et le texte suivant pourrait être Bardasser 2, et ensuite Cahin-caha 3, ou Clopin-clopant 3, etc.

Je n’irai pas dans cette voie parce que je passerais trop de temps à chercher des mots que j’aime, avant même que d’avoir entamé le texte, et parce que, d’un texte à l’autre, je ressentirais peut-être le besoin de spécifier si c’est le mot en tant qu’élément sonore que j’aime, ou ce qu’il signifie, ou encore ce qu’il évoque dans mon imaginaire.

Archipel, ici, est un mot qui me plaît par ce qu’il signifie, une grappe d’îles auxquelles j’associe un ciel bleu et une eau turquoise, du sable blanc et la chaleur du soleil qui me caresse le dos juste assez, sous une brise légère. Je porte un bikini, moi qui n’en ai que très peu porté dans ma vie, pour laisser mon corps profiter de la température exquise, dans un environnement qui l’est tout autant, pendant qu’il en est encore temps, c’est-à-dire pendant que mon corps est encore capable de voyager, d’une part, et pendant que la nature nous offre encore ses beautés, d’autre part, en ce sens que je n’exclus pas la possibilité qu’elle ne soit plus en mesure de le faire un jour.

Bardasser est un mot dont j’aime la sonorité, et le sens, et la couleur locale, je veux dire québécoise.
– Veux-tu bien me dire qu’est-ce que tu as à tant bardasser ?, pourrais-je avoir envie de formuler à une personne qui s’agite. Je ne lui demanderais pas, autrement dit :
– Pourquoi t’agites-tu ainsi ?
Quand on bardasse, à mes oreilles, c’est que ça y va par là, ça déménage davantage que dans la seule agitation.

Cahin-caha c’est un peu moi dans le cheminement courant de ma vie. J’arrive cahin-caha à finir mon casse-tête, même s’il m’a fallu y mettre le double du temps qu’y mettrait une autre personne, une personne normale, aurais-je envie d’écrire, une personne qui ne rame pas constamment contre le courant. Clopin-clopant c’est moi aussi, dans la manière même dont s’effectue mon cheminement. Il s’effectue couci-couça, parfois bien, parfois moins bien, la plupart du temps moyennant une approche approximative et non préalablement définie. Mon cheminement me mène là où j’aboutis et je m’en accommode, en tout cas je ne me dis pas qu’il faudrait que je m’y prenne d’une manière mieux organisée, basée sur une meilleure planification.

Cahin-caha, je ne sais pas pourquoi, ça me fait penser à papa. Ses affaires professionnelles se sont déroulées, somme toute, cahin-caha. Il a réussi à gagner sa vie en s’appuyant sur des décisions couci-couça. Cela a donné des résultats cahin-caha, desquels, toutefois, il a su tirer le meilleur. Ce clopin-clopantisme ne l’a jamais empêché d’être heureux et de formuler quotidiennement qu’il vivait ni plus ni moins au paradis, tellement son environnement lui plaisait. En cela, je pense être papa.

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Jours 14 et 13

Les amis, tout n’est pas perdu. Je commence à penser que je vais en venir à bout du casse-tête. S’en faire autant pour si peu, me direz-vous. J’ai réussi ce matin à réassembler la bordure supérieure qui comportait des erreurs. J’ai réussi à la refaire, sans m’être dit au préalable que j’allais la refaire. De la sorte, la bordure s’est faite toute seule, d’elle-même, par l’intermédiaire de mes mains, mais pas de mon cerveau. C’est une formule gagnante.

Je me suis réveillée en entendant des bruits de frottements sur les murs de notre entrée au toit cathédrale. Mon mari chéri était en train de les laver, juché sur un escabeau, une vadrouille au manche télescopique entre les mains. Son action a eu pour effet, essentiellement, d’étendre la suie de manière plus uniforme. Ce n’est pas qu’il n’a pas assez frotté, c’est que la suie s’est incrustée. Les masses noirâtres, sur un fond de vieille peinture de couleur coquille d’oeuf, sont encore visibles mais estompées.

Mes lecteurs vont penser que j’exagère, avec les masses noirâtres, mais je n’exagère pas. Une fois que, un, j’aurai terminé le casse-tête, deux, le week-end de Pâques sera derrière nous, trois, mon blogue sera terminé, quatre, mon plan de match pour la correction de mes innombrables textes déterminé, cinq, ma toile en chantier achevée, et moyennant que je m’accorde quelques minutes de calme et d’immobilité pour respirer, il est possible que je contacte un peintre et que je lui demande de tout couvrir en blanc pour faire entrer un maximum de lumière à cet endroit de la maison.

Sur un fond blanc, cependant, les toiles seront moins confortablement installées, moins douillettement enveloppées, que sur un fond de couleur foncée. J’y verrai en temps et lieu. Comprendre : je me casserai la tête, quant à la couleur, à une date ultérieure. La difficulté, à cette étape éventuelle de mes projets, sera de résister à la tentation de tout vouloir faire repeindre des pièces du rez-de-chaussée.

Un ami d’Emmanuelle m’a prêté un livre qui s’intitule Novecento : pianiste.
– Aimerais-tu lire ce livre ?, m’a-t-il demandé en m’indiquant, d’un mouvement du bras, qu’il était déposé sur la table derrière nous.
Je me suis dirigée vers la table et j’ai constaté que le livre était une plaquette mince. Je me suis empressée de répondre par l’affirmative. D’où il ressort que ce n’est pas la qualité d’une oeuvre qui justifie mon acquiescement, mais l’effort qui s’y rattache !
– Pourquoi me proposes-tu de lire ce livre ?, ai-je néanmoins demandé à l’ami.
– Parce qu’il me fait penser à toi, a-t-il répondu. Le personnage principal est un pianiste, a-t-il ajouté.
L’ami sait fort bien que je ne suis pas pianiste, alors autant dire que sa réponse est enrobée de mystère. Je vais certainement m’arranger pour le dissiper, à un moment donné !

J’en ai lu une cinquantaine de pages hier soir au lit. Je suis déçue parce que c’est traduit en argot, mais je suis quand même curieuse de me rendre jusqu’au bout de cette histoire particulière, qui est celle d’un homme né sur un paquebot et qui choisit de ne jamais le quitter. Il ne profite d’aucune escale pour aller fouler le sol de la planète. J’ai l’impression que ça finit mal, par exemple.

Novecento constitue un intermède dans mon programme de lecture en cours, qui gravite autour de Hollywood de Marc Séguin, d’une biographie d’Alain Bashung, et d’un texte à tendance psycho/philosophique que m’a prêté une amie, Les quatre accords toltèques. J’ai lu le premier accord, qui consiste à refuser de mentir. Et écrivant ces mots, le refus de mentir, je pense au film que nous avons vu récemment, mon mari et moi, qui s’intitule Une vie fantastique.

Décidément, je suis en feu, ce doit être parce que je sens que je vais finir le casse-tête ! Je viens d’enchaîner, dans le paragraphe précédent, suffisamment d’éléments pour me rendre jusqu’à la fin de mon blogue ! Cela sans compter que je n’ai pas encore fait allusion à la fin de mon texte précédent, Jour 15, dans laquelle je confonds confiance en soi et vie à contre-courant…

Je vais tenter ici quelques développements, puisqu’il est bien connu qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.

J’avais fait allusion au style elliptique de Marc Séguin, et même pratiqué son style dans un de mes textes, en multipliant les phrases incomplètes, les phrases d’un mot ou deux, des phrases comme autant de coups de masse. Paf. J’ai acheté Hollywood –encore ici parce que le livre est mince–, mais je n’y retrouve pas l’effet que m’avait fait Les repentirs. Cela étant, je pense que je pourrais affirmer la même chose, avoir lu Hollywood avant, et Les repentirs après. Le livre me replonge dans un monde masculin, intransigeant d’intensité, de force virile, et je dirais que cela ne me convient pas en ce moment.

En ce qui a trait à la biographie d’Alain Bashung, il faut savoir que, parallèlement à cette lecture, j’essaie d’écouter ses chansons dans ma voiture, pour découvrir l’homme et l’artiste à travers non seulement le récit de sa vie, mais d’abord et surtout ses compositions. Mais je trouve ça difficile ! Je me rends compte que je connaissais trois de ses chansons, sans savoir qu’elles étaient siennes : Osez Joséphine, La nuit je mens, Vertige de l’amour. J’apprends à apprivoiser les autres tranquillement, en alternant les trois CD que j’ai achetés qui étaient vendus dans un même boîtier.
– Ça va faire, m’entends-je me dire à l’occasion, quand l’effort pour absorber paroles et musique s’avère trop grand.
Mais j’y reviens. Lundi dernier, le deuxième CD m’a accompagnée tout le temps de mon retour à la maison, j’arrivais de Montréal.

En ce qui a trait aux accords toltèques, et au fait qu’il y est question du mensonge, ou plutôt de l’encouragement à ne pas le pratiquer, je fais un lien avec Captain Fantastic, titre de la version originale du film, parce qu’une scène –que j’ai savourée– nous montre un père qui refuse de mentir à ses six enfants. Ils vivent dans la forêt, coupés de la civilisation. La mère est décédée. Le développement des enfants s’avère autant physique qu’intellectuel, et d’un côté comme de l’autre, ils sont nettement plus avancés que les enfants qui fréquentent l’école.

Pour ce qui est, maintenant, du manque de confiance en moi et de mon tempérament à contre-courant, ce sera peut-être à suivre dans un texte à venir. Peut-être pas. Il ne m’en reste que douze…

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Jour 15

Je ne me permets pas d’être la personne que je suis. J’essaie d’être une personne meilleure, mieux fabriquée, j’essaie de combler mes lacunes, de guérir mes plaies, de colmater mes béances. Ainsi, je me promène au MBAM, et plutôt que de me laisser habiter par les représentations picturales de Riopelle, je me demande comment ça se fait qu’il avait confiance en lui, et comment ça se fait que je n’ai pas confiance en moi, et comment je pourrais faire pour ne plus vivre ainsi diminuée par mon handicap.

Il n’y a rien qui me permet d’être certaine, cela étant, que Riopelle avait confiance en lui.

Je suis à la recherche d’une version améliorée de moi-même, en grande partie parce que mon état de base avait grand besoin d’ajustements –que somme toute, et avec de l’aide, j’ai su apporter. Mes default settings n’étaient pas au point, je m’en suis rendu compte au début de l’âge adulte, et ce d’autant que je travaillais dans le domaine informatique !

Dans la même veine, j’aimerais vérifier quelle sorte de Lynda je découvrirais à la fin de mon parcours terrestre, s’il advenait que je sois capable de toujours mieux me comprendre, m’aimer, m’accepter. Serais-je en mesure de discerner les différences entre les couleurs de mon début et celles de ma fin de vie, cependant ? Quand on a le nez collé sur la toile, on ne distingue pas grand-chose !

Je ne sais pas, malheureusement, si ma recherche d’une Lynda meilleure ne se justifie pas aussi par le sentiment que je ne suis pas encore devenue, malgré tous mes efforts, une personne acceptable…

Je me rappelle d’une psychologue que j’ai consultée dans ma vingtaine. C’était à Québec, à proximité des Plaines, dans une maison magnifique qu’elle n’avait pas, je pense, les moyens d’entretenir. Comme elle n’a pas été ma psychologue longtemps, je ne sais pas si elle a fini par déménager. Elle bâillait aux corneilles quand je me rendais la rencontrer le soir. Elle s’en excusait en me disant que ce n’était pas causé par la fatigue mais par un état de détente.

Elle avait fait référence, lors d’une séance, à une patiente qui se plaignait de souffrir encore, à quarante ans, des maux qui s’étaient installés en elle au cours de son enfance. La remarque m’avait découragée. Est-ce que ça voulait dire que moi aussi j’allais traîner, à quarante ans, les mêmes douleurs que celles qui justifiaient que j’aie pris la décision de venir voir cette dame ? Aurait-il fallu que je me trouve sans plus tarder une meilleure psychologue pour me garantir un avenir moins souffrant ?

J’ai tendance à répondre que non, puisque je constate ceci : je vais avoir soixante-deux ans la semaine prochaine, et je porte en moi les mêmes particularités dérangeantes que dans mon jeune temps. Bien sûr, j’ai appris à vivre avec, j’en fais parfois ma marque de commerce en pondant des textes dans lesquels je tournaille tout, à l’envers et à l’endroit, à force de me questionner sous l’effet de l’incertitude et du doute.

Je suis sexagénaire, en outre, et le passage du temps ne m’aura pas empêchée de me sentir, plus souvent qu’autrement, à contre-courant.

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Jour 16

Je vais peut-être abandonner le casse-tête qui occupe une partie de la grande table dans la salle à manger. Ce serait dommage, certes, j’en ai réussi les peut-être sept huitièmes à ce jour, mais la dernière portion me prend un temps fou, un temps que je n’ai pas. Mes textes en pâtissent qui attendent que je m’occupe d’eux.

L’autre jour, Denauzier a fait cuire des galettes de sarrasin, une bonne quinzaine, et je n’ai réussi qu’à placer 8 morceaux pendant qu’il s’activait devant la cuisinière. Si la cuisson des galettes lui a pris 20 minutes, admettons, cela signifie qu’un morceau requiert en moyenne 2,5 minutes pour être placé. Or, mon casse-tête a 1000 morceaux. Le 1/8 qu’il me reste à placer constitue alors 125 morceaux. Le calcul devient le suivant : 125 morceaux X 2,5 minutes chacun = 312,5 minutes, que je divise par 60 pour obtenir le nombre d’heures qu’il faudrait que je consacre encore au projet : j’obtiens 5 heures et 20 minutes !? Ce n’est pas possible. Mon ami distributeur de casse-têtes m’a dit qu’une boîte de 1000 morceaux requiert habituellement cinq à six heures de cassage de tête !

J’ai procédé avec méthode, pour mettre toutes les chances de mon côté. J’ai d’abord séparé mes morceaux en deux gros tas en fonction de leur motif. Comme mon sujet est une forêt sous un éclairage de nuit, mes deux tas principaux de classement ont été un pour les feuilles, et un pour les troncs. Puis, le classement s’est affiné. Au sein du tas de feuilles, j’ai séparé les morceaux turquoise des morceaux bleu foncé. J’ai refusé de me torturer en me demandant si tel morceau, à cheval entre le turquoise et le bleu foncé, devait aller dans le premier groupe ou dans le deuxième. Je n’ai pas pu faire le même classement plus fin des morceaux appartenant au tas de troncs, car ils sont tous soit uniformément noirs, soit du même grisâtre texturé. Curieusement, ce ne sont pas eux qui m’ont donné de la misère. J’en parle au passé composé puisque les troncs sont tous assemblés au moment où j’écris ces lignes.

Comme la difficulté se faisait grandissante, au fur et à mesure de l’avancement de mon grand chantier, j’ai ensuite classé les morceaux représentant des feuilles en fonction de leur nombre de boules. Aucun morceau ne comporte quatre boules, mais de rares morceaux comportent zéro boule. Encore une fois, au moment où j’écris ces lignes, il y a sur la table 5 morceaux à 1 seule boule, 8 morceaux à 2 boules perpendiculaires, et enfin 8 morceaux à 3 boules. Tout le reste regroupe des morceaux à 2 boules non perpendiculaires, soit deux boules l’une en face de l’autre sur le morceau, qui se placent tantôt à l’horizontale, tantôt à la verticale.

Pour ne rien arranger, je découvre que mon casse-tête n’est pas de bonne qualité, en ceci qu’un même morceau semble pouvoir se placer ici, et là, et même encore là, alors que lorsque le produit est de bonne qualité, on sait immédiatement qu’un morceau est à sa place une fois qu’on a fini par trouver cette dernière.

J’hésite, quant à savoir si j’abandonne ou pas. Il suffirait qu’Emmanuelle mette la main à la pâte pour que le projet soit terminé dans le temps de le dire, à la cuisson de la disons troisième galette de Denauzier ! Or il est possible qu’elle vienne prochainement. Et abandonner le casse-tête ne signifie pas le désassembler pour autant…

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Jour 17

Il faudrait que je m’active un peu. J’aimerais avoir fini l’écriture de mes derniers textes avant la fin d’avril, or je ne me secoue pas tellement. Hier cependant nous avons progressé quant à un dossier qui me préoccupait depuis un bon moment.

Il s’agit des murs où se trouve l’escalier menant à notre chambre. Ça fait cinq ans qu’ils sont assortis de mes toiles, mais d’une manière qui ne me plaisait pas. Ça fait donc cinq ans que je me disais intérieurement, chaque fois que je passais devant, qu’il faudrait que j’envisage une amélioration. J’écris au je, mais c’est mon mari qui s’est occupé de tout, parce que pour atteindre le haut du mur, il faut monter sur une échelle. Je suis montée, pour faire ma part de l’effort, mais, hormis en redescendre, c’est tout ce que j’ai fait. Je ne suis pas capable de me libérer les mains pour clouer, visser, accrocher, j’ai le vertige.

Nous avons placé les toiles en ne les séparant que de deux ou trois pouces les unes des autres. Ça donne des toiles frères et soeurs réunis qui forment un bloc, une famille. Ce nouvel agencement tricoté serré fait en sorte que seulement un demi-mur a reçu des toiles, car il m’en manque pour couvrir toute la surface. Nous voilà avec un chantier supplémentaire dans la maison, qui n’est pas près de se terminer.

Le mot « chantier » me fait penser à Jacques-Yvan. La première fois qu’il est entré dans mon appartement, j’habitais à l’époque rue Garnier, au métro Fabre, il m’a demandé si j’étais en train de faire des travaux, or je n’étais pas en train d’en faire. L’aspect chantier se crée de lui-même autour de moi parce que je suis tout le temps à la recherche de la meilleure lumière pour telle plante, du meilleur emplacement pour tel cadre afin qu’il n’y ait pas de reflet dans la vitre, de la meilleure disposition des meubles afin que la circulation soit le plus fluide possible, etc.

Je pense aussi, pour en revenir à la fin de mes textes, que je ne me force pas trop, comme si cela constituait une récompense, après m’être quand même régulièrement forcée au fil des années. Je me suis prouvé que je peux être soutenue dans l’effort, et maintenant que cette preuve est faite, je me laisse flotter dans le non-effort. J’ai failli ajouter que le non-effort est au coeur de ma nature première, mais c’est faux, je suis une fourmi travaillante. Pour certains aspects cependant je ne suis pas vaillante. Je pense à mon amie qui marche et court sur son tapis roulant depuis maintenant trois ans sans presque avoir sauté une journée. Je n’ai pas cette vaillance-là.

J’ai brièvement caressé l’idée tout à l’heure d’écrire deux textes aujourd’hui. Cela me semble tout indiqué par ce temps pluvieux, mais je vais d’abord appliquer de la couleur sur une toile qui est commencée depuis un bon moment. Et peut-être aussi m’arracher les yeux sur le casse-tête réussi aux deux-tiers et terriblement difficile à terminer. Il n’empêche qu’à chaque fois que je réussis à placer un morceau, je ressens un plaisir tel que je cherche à le reproduire, et ce faisant j’y passe des heures sans m’en rendre compte.

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Jour 18

Comme on est vendredi, je me permets un exercice léger qui consiste à exploiter cinq thèmes que je vais développer en une centaine de mots chacun. J’aurai ainsi atteint mon défi quotidien d’écrire un texte de 500 mots.

Le premier thème pourrait être celui de l’introspection, de la rencontre avec moi-même, du calme que me procure cette rencontre, par opposition à l’agitation constante qui se dégage des grands titres que je parcours sur mon téléphone le matin quand je me lève, en buvant mon premier café. Je ne sais pas pourquoi je fais ça, consulter les grands titres. Ils sont tous associés à de mauvaises nouvelles, et je sais que sans même lire le contenu des articles, je vais ressentir que la fin du monde est proche.

Le deuxième thème sera celui de la fin du monde. Je me demande si une part de ma personne ne serait pas encline à la désirer, pour me donner raison de l’avoir pressentie. Si tel devait être le cas, cette forme de désir serait un péché d’orgueil qui me ferait me dire, à défaut de le dire aux autres, « J’avais raison ».

Ici, je pense instantanément à papa, qui disait la même chose –« J’avais raison »– en d’autres mots : « Longpré, c’est un fou ». Dans sa bouche, compte tenu du phénomène des contractions, cela devenait « Longpré c’t’un fou ». « Longpré c’t’un fou » ça revenait à dire « Vous ne m’avez pas cru, alors que je vous ai prévenus, alors voyez maintenant ce à quoi nous sommes confrontés. »

Le troisième thème sera celui de la généralisation, en ce sens que si je pressens que nous nous approchons de la fin du monde, d’autres personnes doivent bien le pressentir aussi, sans pour autant pouvoir la stopper. Nous devenons ainsi les spectateurs impuissants de notre acheminement vers notre propre fin. Tous dans le même bateau.

Je me permets une citation, à ce stade de ma réflexion, qui se résume ainsi : « Il faut cesser d’entretenir la logique d’une croissance infinie dans un monde fini. » J’ai retenu ce titre d’un article du journal Le Monde paru en octobre dernier, dans lequel Nicolas Hulot, l’écologiste, et Frédéric Lenoir, le philosophe, expriment l’urgence d’arrêter d’exploiter les ressources naturelles de la planète, la pénurie de ces dernières étant au coeur de ce que j’appelle la fin du monde.

Or, en fouillant un peu, je découvre que la citation ne s’arrête pas là et qu’elle se lit dans sa version complète de la façon suivante : « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » L’économiste qui a écrit ça se nomme Kenneth Boulding, un penseur multidisciplinaire qui tente de proposer des solutions innovantes à un problème de surpopulation qu’il aurait vu poindre bien avant nous, ou du moins bien avant moi.

Avec tout ça, je m’éloigne de mon projet de cinq thèmes développés en cent mots chacun. Je décide que la pensée de Boulding très brièvement effleurée ici constitue mon quatrième thème, et qu’il ne me reste plus qu’à en trouver un dernier pour clore mon exercice.

Ce dernier sera celui de la pluie. Parce qu’il pleut fort en ce moment et qu’à la fin de la journée il ne restera plus beaucoup de neige. Or, si peu de neige en cette fin mars –et la journée estivale à laquelle nous avons eu droit hier– sont autant de signes du dérèglement climatique qui est engendré par les actions de l’homme, lesquelles dérèglent les lois de la nature, et plus précisément d’une nature finie. La pluie qui vient clore ce texte, autrement dit, boucle la boucle, mais je dois préciser que ce que j’appelle la fin du monde, en deuxième paragraphe, devrait plutôt se lire l’extinction de l’espèce humaine.

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