Jour 17

Il faudrait que je m’active un peu. J’aimerais avoir fini l’écriture de mes derniers textes avant la fin d’avril, or je ne me secoue pas tellement. Hier cependant nous avons progressé quant à un dossier qui me préoccupait depuis un bon moment.

Il s’agit des murs où se trouve l’escalier menant à notre chambre. Ça fait cinq ans qu’ils sont assortis de mes toiles, mais d’une manière qui ne me plaisait pas. Ça fait donc cinq ans que je me disais intérieurement, chaque fois que je passais devant, qu’il faudrait que j’envisage une amélioration. J’écris au je, mais c’est mon mari qui s’est occupé de tout, parce que pour atteindre le haut du mur, il faut monter sur une échelle. Je suis montée, pour faire ma part de l’effort, mais, hormis en redescendre, c’est tout ce que j’ai fait. Je ne suis pas capable de me libérer les mains pour clouer, visser, accrocher, j’ai le vertige.

Nous avons placé les toiles en ne les séparant que de deux ou trois pouces les unes des autres. Ça donne des toiles frères et soeurs réunis qui forment un bloc, une famille. Ce nouvel agencement tricoté serré fait en sorte que seulement un demi-mur a reçu des toiles, car il m’en manque pour couvrir toute la surface. Nous voilà avec un chantier supplémentaire dans la maison, qui n’est pas près de se terminer.

Le mot « chantier » me fait penser à Jacques-Yvan. La première fois qu’il est entré dans mon appartement, j’habitais à l’époque rue Garnier, au métro Fabre, il m’a demandé si j’étais en train de faire des travaux, or je n’étais pas en train d’en faire. L’aspect chantier se crée de lui-même autour de moi parce que je suis tout le temps à la recherche de la meilleure lumière pour telle plante, du meilleur emplacement pour tel cadre afin qu’il n’y ait pas de reflet dans la vitre, de la meilleure disposition des meubles afin que la circulation soit le plus fluide possible, etc.

Je pense aussi, pour en revenir à la fin de mes textes, que je ne me force pas trop, comme si cela constituait une récompense, après m’être quand même régulièrement forcée au fil des années. Je me suis prouvé que je peux être soutenue dans l’effort, et maintenant que cette preuve est faite, je me laisse flotter dans le non-effort. J’ai failli ajouter que le non-effort est au coeur de ma nature première, mais c’est faux, je suis une fourmi travaillante. Pour certains aspects cependant je ne suis pas vaillante. Je pense à mon amie qui marche et court sur son tapis roulant depuis maintenant trois ans sans presque avoir sauté une journée. Je n’ai pas cette vaillance-là.

J’ai brièvement caressé l’idée tout à l’heure d’écrire deux textes aujourd’hui. Cela me semble tout indiqué par ce temps pluvieux, mais je vais d’abord appliquer de la couleur sur une toile qui est commencée depuis un bon moment. Et peut-être aussi m’arracher les yeux sur le casse-tête réussi aux deux-tiers et terriblement difficile à terminer. Il n’empêche qu’à chaque fois que je réussis à placer un morceau, je ressens un plaisir tel que je cherche à le reproduire, et ce faisant j’y passe des heures sans m’en rendre compte.

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Jour 18

Comme on est vendredi, je me permets un exercice léger qui consiste à exploiter cinq thèmes que je vais développer en une centaine de mots chacun. J’aurai ainsi atteint mon défi quotidien d’écrire un texte de 500 mots.

Le premier thème pourrait être celui de l’introspection, de la rencontre avec moi-même, du calme que me procure cette rencontre, par opposition à l’agitation constante qui se dégage des grands titres que je parcours sur mon téléphone le matin quand je me lève, en buvant mon premier café. Je ne sais pas pourquoi je fais ça, consulter les grands titres. Ils sont tous associés à de mauvaises nouvelles, et je sais que sans même lire le contenu des articles, je vais ressentir que la fin du monde est proche.

Le deuxième thème sera celui de la fin du monde. Je me demande si une part de ma personne ne serait pas encline à la désirer, pour me donner raison de l’avoir pressentie. Si tel devait être le cas, cette forme de désir serait un péché d’orgueil qui me ferait me dire, à défaut de le dire aux autres, « J’avais raison ».

Ici, je pense instantanément à papa, qui disait la même chose –« J’avais raison »– en d’autres mots : « Longpré, c’est un fou ». Dans sa bouche, compte tenu du phénomène des contractions, cela devenait « Longpré c’t’un fou ». « Longpré c’t’un fou » ça revenait à dire « Vous ne m’avez pas cru, alors que je vous ai prévenus, alors voyez maintenant ce à quoi nous sommes confrontés. »

Le troisième thème sera celui de la généralisation, en ce sens que si je pressens que nous nous approchons de la fin du monde, d’autres personnes doivent bien le pressentir aussi, sans pour autant pouvoir la stopper. Nous devenons ainsi les spectateurs impuissants de notre acheminement vers notre propre fin. Tous dans le même bateau.

Je me permets une citation, à ce stade de ma réflexion, qui se résume ainsi : « Il faut cesser d’entretenir la logique d’une croissance infinie dans un monde fini. » J’ai retenu ce titre d’un article du journal Le Monde paru en octobre dernier, dans lequel Nicolas Hulot, l’écologiste, et Frédéric Lenoir, le philosophe, expriment l’urgence d’arrêter d’exploiter les ressources naturelles de la planète, la pénurie de ces dernières étant au coeur de ce que j’appelle la fin du monde.

Or, en fouillant un peu, je découvre que la citation ne s’arrête pas là et qu’elle se lit dans sa version complète de la façon suivante : « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » L’économiste qui a écrit ça se nomme Kenneth Boulding, un penseur multidisciplinaire qui tente de proposer des solutions innovantes à un problème de surpopulation qu’il aurait vu poindre bien avant nous, ou du moins bien avant moi.

Avec tout ça, je m’éloigne de mon projet de cinq thèmes développés en cent mots chacun. Je décide que la pensée de Boulding très brièvement effleurée ici constitue mon quatrième thème, et qu’il ne me reste plus qu’à en trouver un dernier pour clore mon exercice.

Ce dernier sera celui de la pluie. Parce qu’il pleut fort en ce moment et qu’à la fin de la journée il ne restera plus beaucoup de neige. Or, si peu de neige en cette fin mars –et la journée estivale à laquelle nous avons eu droit hier– sont autant de signes du dérèglement climatique qui est engendré par les actions de l’homme, lesquelles dérèglent les lois de la nature, et plus précisément d’une nature finie. La pluie qui vient clore ce texte, autrement dit, boucle la boucle, mais je dois préciser que ce que j’appelle la fin du monde, en deuxième paragraphe, devrait plutôt se lire l’extinction de l’espèce humaine.

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Jour 19

À 19 ans, je me suis fait opérer à l’Hôtel-Dieu de Québec, ablation de l’ovaire droit. Cela ne m’a pas empêchée par la suite d’avoir des règles régulières à tous les mois et de donner naissance à ma fille à 37 ans. Des amies me trouvaient chanceuse parce qu’elles pensaient, à tort, qu’en n’ayant qu’un ovaire, je n’avais des règles qu’un mois sur deux. Je suis chanceuse, cela étant, d’avoir donné naissance, de n’avoir eu aucun autre problème par la suite du côté de mon système reproducteur, et de n’avoir jamais souffert de règles douloureuses.

C’était ma deuxième chirurgie en deux ans, puisque je me suis fait enlever les amygdales à 17 ans, toujours à Québec, où j’avais élu domicile pour mes études au Conservatoire. Cette opération avait eu lieu dans un autre hôpital, peut-être St-Sacrement. Élire domicile est ici une expression un peu pompeuse, quand on sait que, n’étant pas encore majeure, mon père avait exigé que j’habite au sein d’une famille, à Ste-Foy, où je disposais, à l’étage d’un bungalow construit en split level, d’une petite chambre étroite. Cela a fait en sorte que j’ai passé beaucoup de temps dans l’autobus numéro 11 qui me transportait de la maison au Grand Théâtre, du Grand Théâtre à la maison, beaucoup de temps à rêvasser.

Entre 19 et 17, bien sûr il y a 18 ans. Devenant majeure, j’ai déménagé pour me rapprocher de mon lieu d’études. Je me suis installée dans une petite chambre, miteuse mais tout équipée, rue St-Jean. Je n’avais qu’à monter la rue Turnbull à pied pour atteindre le Grand Théâtre, qui héberge le Conservatoire. La rue est tellement en pente que le trottoir comporte trois marches assorties d’une rampe, à mi-parcours. Très vite mon voisin de palier, il s’appelait Denis et habitait avec sa soeur, est devenu mon ami. Il me préparait des repas régulièrement, ayant découvert que je ne connaissais rien en cuisine. Il était gay, fumait comme un engin, portait une moustachette et était terriblement nerveux.

16 ans est l’âge qui m’a vue me saouler, sans m’en rendre compte, pour la seule fois de ma vie. C’était à l’occasion d’un événement de type vin et fromage. Avec qui étais-je, parlais-je ? Je ne me rappelle de presque rien, sinon qu’au moment de sortir de la salle j’ai perdu l’équilibre et je me suis retenue à des cintres qui pendaient sur une tringle métallique. J’entends encore les cling cling des cintres entre eux. J’ai été malade pendant un bon 24 heures, et il m’a fallu deux ou trois jours avant de revenir à la normale. Je n’ai peut-être pas bu tant que ça, ou alors j’aurai bu excessivement, du vin j’imagine, dans une coupe transparente en plastique ?

Rien de notable ne me revient en mémoire pour mes 15, 14 et 13 ans. Je ne pourrais pas avancer que tel événement s’est produit quand j’avais 15 ans, et tel autre quand j’en avais 14. Mes souvenirs sont enchevêtrés dans le magma confus de mon adolescence. Je me rappelle cependant qu’à 12 ans je suis allée avec mon oncle Guy, ma grand-mère, mes frères et ma soeur, au Salon de l’auto. Je portais un manteau de longueur dite maxi d’un beau rouge corail. Une dame, peut-être la guichetière, avait mentionné qu’il fallait être âgé de quinze ans pour avoir accès à je ne sais trop quoi, et je m’étais fait la remarque qu’elle pensait peut-être que j’avais quinze ans.

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Jour 20

J’ai sonné à 13:56 en me demandant si je devais continuer de faire les cent pas devant la maison encore deux trois minutes, mon rendez-vous ayant été fixé à 14:00. Je me doutais que la personne, une femme, prendrait plusieurs secondes à venir ouvrir car elle est âgée. J’ai sonné et après plusieurs secondes, en effet, elle est venue répondre.

Elle habite un endroit comme il y en a plusieurs sur la rue Grosvenor, au rez-de-chaussée d’un duplex mitoyen revêtu de briques et aux fenêtres décorées de fil de plomb, un gros duplex solide. Cela m’a ramenée dans mon passé parce que j’ai habité la rue Grosvenor pendant quatre ans, avant d’aménager à Notre-Dame-de-Grâce. Emmanuelle y a passé ses dix premiers mois de vie. Elle dormait dans la tourelle du salon en compagnie d’un hoya qui m’avait donné trois fleurs. J’interprétais que la plante m’annonçait trois grossesses, mais en fait elle me confirmait qu’avec ma fille, que je portais, il y aurait trois enfants dans la famille, les deux fils de Jacques-Yvan et la petite qui allait naître à la fin d’août.

Je connaissais déjà la rue Grosvenor de nom parce qu’un moniteur du camp musical, au Lac Priscault, y avait son adresse, chez ses parents. Il m’avait contactée par téléphone pour m’inviter à une fête qui allait regrouper les moniteurs de l’été précédent, dont j’avais fait partie. M’invitant, il m’avait donné son adresse. J’avais répondu très vite que je serais présente sans faute, tout en sachant très bien que je n’irais pas, tellement je m’y serais sentie inférieure à tous.

La dame chez laquelle j’ai sonné n’habite pas, cependant, la rue Grosvenor, mais l’avenue Monkland. À pied, ça prend quinze minutes maximum de l’endroit où habite Emmanuelle. Je me suis donc garée devant l’appartement où habite ma fille et j’ai marché la distance qui me séparait de la dame. Je saute des étapes, bien entendu, car me garer devant l’endroit où habite Emmanuelle ne vient pas sans sonner chez elle et convenir que je serais de retour dans une heure et demie gros maximum, et patati et patata.

J’ai aimé que la dame ouvre la porte, me salue, me sourie et me fasse entrer sans trop sentir le besoin de créer de la conversation. J’ai délacé mes chaussures, autrement dit, dans le silence, en pestant un peu parce qu’une boucle s’avérait non coopérative. Je portais, cela dit en passant, mes nouvelles chaussures Asics, histoire de me déplacer en ville avec des chaussures moins sales –moins couvertes de boue– que mes autres Asics que je porte ici tous les jours.

– Cela se passe en bas, a dit la dame, en tenant un contenant de gel antibactérien vers lequel, instinctivement, j’ai dirigé mes mains.
Comme je suis encore relativement jeune, j’ai descendu les escaliers menant au sous-sol sans me tenir à la rampe puisque je me frottais les mains. La dame a tenu la rampe.

L’endroit m’a plu, éclairé grâce à ses fenêtres étonnamment grandes pour un sous-sol, et dont le blanc des murs contribuait à augmenter la clarté. Sur ces murs avaient été installées ici et là des reproductions d’oeuvres, dont un paysage à prédominance de turquoise, peut-être des canards sur un plan d’eau ? Je ne me rappelle pas, il faudra que je porte attention la prochaine fois.

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Jour 21

Coïncidence. Nous sommes le 21 mars et j’entame le texte du Jour 21. Nous avons terminé l’hiver et sommes entrés hier dans la saison du printemps. Je n’en suis pas si heureuse. L’hiver a été trop court avec pas assez de neige. Nous n’avons pas connu de tempête qui chamboule tout et pendant laquelle on se réjouit d’être au chaud, protégé par sa maison. Quand je suis arrivée dans celle que j’habite depuis maintenant six ans, je me suis réjouie à l’idée de pouvoir observer la neige tomber puisque les murs sont très fenestrés. Cela ne s’est pas produit souvent cette année, et on peut penser que le réchauffement du climat entraînera d’autres hivers doux avec peu de neige.

J’ai rêvé qu’Emmanuelle était dotée d’une sorte d’outil qui permettait de vérifier si les roues d’une bicyclette étaient solidement installées au cadre. L’outil venait d’être inventé parce qu’on avait remarqué une forte hausse d’accidents causés par le retrait soudain d’une des deux roues. Le point commun de ces cas d’accidents était le lieu de fabrication des bicyclettes, à savoir la Chine. On ne disposait pas d’autres données pour l’instant. L’outil d’Emmanuelle était rangé dans un module de rangement comme on en trouve couramment sur nos bureaux, comportant un rectangle pour la gomme à effacer, des cyclindres pour les crayons, une boîte pour les trombones, etc.

Elle retirait l’outil du module et me montrait, une roue de bicyclette apparaissant subitement dans sa main, comment il fallait l’utiliser. On glissait l’outil sur les rayons de la roue, tout simplement, et cela faisait sortir de leur écrin –car l’outil était doté d’un écrin– des dizaines de perles molles de toutes les couleurs. J’essayais d’interpréter le résultat : s’il se répand beaucoup de perles, c’est le signe que la roue est bien ou mal installée ? Je posais la question à ma fille que ne me répondait pas clairement.

J’entamais alors une espèce de discours devant un groupe de personnes, à l’effet qu’il est beaucoup plus facile de juger que de ne pas juger.
– C’est facile de penser que les bicyclettes ont été mal conçues, mais sait-on qui a inventé cet outil ? Est-il fiable ? Il a peut-être été inventé dans le seul but de nuire au peuple chinois ? Quelqu’un pourrait-il me dire, d’ailleurs, comment on lit les résultats : il faut qu’il y ait des billes pour considérer que la roue est solide, ou il ne faut pas qu’il y en ait ? Est-ce qu’on parle d’un problème qui affecte la roue seulement, ou qui affecte aussi la manière dont elle est fixée à la bicyclette ?

Je sentais à cet endroit de mon discours que je voulais embrasser plus large encore et établir un rapport entre les roues de bicyclette et celles d’un moulin à farine. Je commençais alors une phrase un peu alambiquée, à laquelle mon cerveau n’arrivait pas à fournir les mots qui en auraient constitué la fin. La phrase restait en suspens, et mon auditoire, patient, attendait que j’aboutisse.
– Je reconnais, disais-je alors, que j’embrasse trop large, je fais de l’esbroufe, je pense qu’il est préférable d’abandonner l’idée des moulins à farine, je ne suis pas assez bien documentée.

De manière plutôt sournoise, je me félicitais d’avoir su reconnaître publiquement mon erreur, tout en me demandant si mes mots avaient été prononcés sur un ton convaincant !

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Jour 22

Il me semble que je devrais être en train de récapituler mon aventure d’écriture. Je suis là, j’écris comme si je n’étais pas sur le point d’atteindre la ligne d’arrivée de mon long parcours. J’y pense, tout d’un coup : ce texte 22 me fait entrer dans ma dernière centaine ! En d’autres mots, j’ai écrit 99 % de mon défi, puisque 2200, qui correspond au nombre de textes que je me suis fixé d’écrire il y a dix ans, divisé par 100, égale 22. Wow ! Félicitations Lynda !

Je ne considère pas que je mérite des félicitations, mais je me les adresse quand même. J’ai été persévérante, je ne peux pas le nier, mais cela n’a pas requis d’effort car c’est dans ma nature de l’être, et j’aime l’être, en outre, parce qu’il s’agit d’une qualité que j’ai héritée de papa.

Il existe plein de gens qui font l’équivalent, écrire chaque jour ou presque, mais on ne le sait pas parce qu’ils agissent discrètement, par le biais d’un journal intime par exemple. Ils écrivent parfois une seule phrase, un paragraphe, ou quelques pages. Pour ma part, au début j’écrivais comme ça venait, quant à la longueur, puis je me suis fixé un format de 500 mots. À partir de ce moment-là, j’ai essayé de ne pas tricher en publiant sous la barre des 500 mots, mais je me suis permis des dépassements.

Ces gens, d’ailleurs, qui écrivent discrètement ont à mes yeux plus de mérite que moi. La portion publique, en effet, me stimule beaucoup. L’espoir de recevoir une réaction d’un ami ou d’un lecteur inconnu m’accompagne, quand je m’installe devant mon ordinateur. S’il fallait que cette possibilité de partage soit exclue, je n’écrirais probablement pas. L’aspect public de mon exercice comporte aussi l’avantage de limiter ma propension au dénigrement de ma pauvre personne.
– Je ne suis quand même pas pour écrire ça, me dis-je à l’occasion en cours d’écriture, c’est trop négatif envers moi-même et le lecteur ne voudra pas aller là.
Alors je n’y vais pas. Je suis donc redevable à une hypothétique et éventuelle communauté de lecteurs potentiels de ne pas emprunter certaines avenues, dans mes textes, qui m’offriraient mille occasions de m’étendre sur mes défauts.

Une de mes amies m’impressionne parce qu’elle court tous les matins une heure à grande vitesse sur son tapis roulant, ça y va par là. Elle marche en outre 20 000 pas par jour, en plus de mener de front une carrière exigeante. Le week-end, elle pratique le yoga, pas une sorte tranquille qui consiste à être attentif à sa respiration, mais une sorte qui exige de sautiller beaucoup dans une pièce aussi chaude qu’un sauna. Elle trouve qu’elle n’a pas beaucoup de mérite parce qu’elle ne pourrait pas vivre sans cette dépense intense d’énergie. Pour moi c’est pareil. J’ai pu vivre sans écrire une bonne partie de ma vie, mais depuis que je m’y suis mise, je ne voudrais pas faire marche arrière.

Donc, une fois que j’aurai franchi la ligne d’arrivée, dans 21 textes, la vie va continuer de se dérouler pas mal de la même manière. Je vais tenter de profiter de chaque journée, je vais tenter de compter plus de journées avec que sans écriture, et je vais –mais je le fais déjà– espérer vivre encore longtemps.

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Jour 23

Je viens de recevoir un appel sur mon téléphone qui a fait s’afficher « Musée des beaux-arts » sur l’écran.
– Qu’est-ce que j’ai bien pu avoir oublié, me suis-je demandé, en lien avec ma visite de dimanche dernier.
– Bonjour, a commencé une voix masculine plus jeune que la mienne, à l’accent plus français que québécois.
– Bonjour, ai-je répondu.
– Je constate, Madame, que vous avez payé 40$ pour deux billets vous donnant accès à l’exposition Riopelle ? Un billet pour vous et un billet pour votre fille, je crois ?
– Je ne me rappelle pas quel montant j’ai payé, ça fait déjà un petit moment que j’ai acheté les billets, mais effectivement j’étais à l’exposition dimanche dernier, avec ma fille. Est-ce que vous m’appelez parce que nous avons oublié quelque chose ?
– Vous avez acheté vos billets en janvier dernier, a poursuivi la voix sans répondre à mon inquiétude d’avoir perdu quelque chose. Or, quelques semaines plus tard, vous avez acheté une carte de membre en formule duo. C’est une drôle de manière de procéder.
– Oui, je sais, j’ai procédé à l’envers.
– Vous avez procédé à l’envers, tout en sachant qu’avoir procédé à l’endroit vous n’auriez rien payé pour Riopelle ?
– En effet, ai-je répondu sans me sentir piteuse. Je ne me soucie pas tout le temps d’être disons… bien organisée.
J’ai voulu ajouter que j’avais procédé de cette façon parce que je n’étais pas « à mon affaire », mais j’ai eu l’impression que mon interlocuteur ne comprendrait pas cette expression.
– Saviez-vous que l’abonnement d’un an pour le Musée royal de Toronto coûte 170$ ?
– Ce n’est pas cher, ai-je répondu, non sans me demander quelle offre alléchante se trouvait au bout de la fourchette de mon interlocuteur.
– Ça l’est suffisamment pour que les gens s’abonnent d’abord au Musée de Montréal, et se rendent ensuite visiter celui de Toronto, avec la même carte de membre, sans frais supplémentaires.
– Je ne fonctionne pas de cette façon, ai-je mentionné. Je suis du genre à décider que je m’en vais à Toronto pour y visiter ma copine. Une fois là-bas, je vais peut-être me demander si je veux aller au musée. Advenant que je me le demande, je vais y aller seulement si ma copine en a envie aussi, vous voyez ?
– Vous avez même accès à celui de Vancouver, a poursuivi la voix masculine.
– Vancouver, j’y suis allée en même temps qu’ont eu lieu les attentats du Bataclan, ça fait déjà un moment. J’avais passé une journée entière au musée, je n’en garde que de bons souvenirs, mais j’étais seule. Ce n’est pas pareil quand je voyage seule, vous comprenez ?
J’ai profité d’un micro silence de la voix masculine pour enchaîner.
– Quand je suis allée à Barcelone, de toute façon, j’ai découvert que pour profiter des musées, il faut s’y prendre de manière structurée. Partout où je me pointais le bout du nez, au hasard de mes pérégrinations, il n’y avait pas de place, elles avaient toutes été réservées à l’avance par Internet. Je n’ai vu ni la Sagrada Familia, ni le musée Picasso, ni la Fondation Miro. C’est vous dire à quel point je ne suis pas douée pour la planification !
– Je constate que vous avez un peu voyagé ces dernières années, a commencé la voix masculine.
– C’était avant la Covid, ai-je répliqué.
– Si vous le voulez, je pourrais vous recontacter la semaine prochaine.
– Mais vous m’appelez pour quelle raison, finalement ?
– Je vous le dirai la semaine prochaine, fut la dernière phrase complète de mon interlocuteur, avant les formulations d’usage de remerciements et de bonne fin de journée.
Est-ce une stratégie publicitaire ? Une blague ? Une arnaque ? Je n’en ai aucune idée.

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