Jour 1 149

Notre table était située juste à côté du comptoir de service.

Notre table était située juste à côté du comptoir de service.

Puis est arrivé le jour où j’ai reçu un courriel m’informant que le chef d’orchestre conventum m’avait fait membre du comité Alcool bouffe avec quatre autres personnes. Le comité est dirigé par un chef d’équipe. C’est lui qui nous a contactés. Notre première rencontre a eu lieu au Van Houtte du centre-ville, place Bourget. Cette journée-là il neigeait quand même assez, et quand il neige mon mari s’inquiète si j’ai à faire de la route dans ma Soniquette. Alors il m’a proposé, voyant que le temps ne se calmait pas, de venir me conduire dans son véhicule à quatre roues motrices. Il n’était encore que quatorze heures et notre rendez-vous était fixé pour la fin de l’après-midi. Je me suis donc occupée de mes petites affaires, en d’autres mots je suis venue m’asseoir devant mon ordinateur pour écrire mon mot du jour. Comme cela arrive souvent quand j’écris, j’ai complètement oublié l’heure pour me rendre compte, quand j’ai regardé le réveil qui fait un tic tac bien sonore sur mon bureau, qu’il était passé l’heure de s’en aller si je ne voulais pas être en retard ! Nous sommes partis sans trop niaiser et finalement je suis arrivée avec un léger retard mais une personne est arrivée elle aussi en retard, un peu après moi.
– Comment vais-je faire pour reconnaître les visages ?, ai-je demandé à mon mari en cours de route.
Une personne attendait dehors à la porte du Van Houtte quand je suis descendue du véhicule de Denauzier. Je me suis dit que ce devait être une des personnes de notre comité. Je l’ai trouvée courageuse d’attendre dehors, dans le froid et dans la neige. Je l’ai bien impoliment dévisagée, jusqu’à ce qu’il m’apparaisse évident qu’il ne pouvait s’agir d’un membre de notre comité, la personne debout dehors n’ayant pas trente ans. Je lui ai souri en ouvrant la porte et me suis mise à chercher, une fois à l’intérieur, une table où il y aurait plus de deux personnes. Il n’y en avait pas beaucoup, et je ne pouvais pas voir celle qui réunissait les nouveaux collègues car elle me faisait dos. Alors c’est une voix venant de derrière mon dos qui s’est écriée :
– Hey ! Lynda ! Par ici !
Je me suis dirigée vers le groupe en entendant toutes sortes d’exclamations sortir toutes seules de ma bouche :
– Ce n’est pas croyable ! Wow ! Comment allez-vous ? Me reconnaissez-vous ? Incroyable ! Wow ! Suis-je en retard ? Vous avez l’air d’aller bien ! Bonjour ! Etc.
Un mot par rapport à notre chef d’équipe. Il a fait sa première année d’école avec moi, dans la cuisine de Mme Lane. Et il s’en rappelle ! C’est la première chose qu’il m’a dite.
– Nous avions quatre ans et tu te rappelles que nous étions ensemble dans le groupe de Mme Lane ?, ai-je demandé, incrédule.
– Absolument. C’était une espèce de pré-maternelle, a-t-il expliqué à notre petit groupe, à une époque où les pré-maternelles n’existaient pas.
– Comment fais-tu pour t’en rappeler ?, me suis-je exclamée. Je ne me rappelle rien ! Je me rappelle seulement que Mme Lane nous ayant demandé de lui nommer les voyelles de l’alphabet, j’avais répondu un EEEE d’hésitation et elle m’avait félicitée pour ma bonne réponse. Et je me rappelle aussi qu’une journée nous étions arrivés dans sa cuisine en découvrant des casseroles qui traînaient sur le plancher parce que cette journée-là elle voulait nous enseigner qu’il était important de ranger. Et je me rappelle que je pleurais tout le temps !
– Je ne me rappelle pas des casseroles et je ne me rappelle pas que tu pleurais tout le temps !, a répondu notre chef.

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Jour 1 150

Il a deux trous rouges au côté droit mais sur la photo ça ne paraît pas.

Il a deux trous rouges au côté droit mais sur la photo ça ne paraît pas.

J’ai rêvé que je lançais ma robe de chambre bleu ciel dans une piscine. Je la voyais s’enfoncer lentement à travers l’eau jusqu’à se déposer à plat dans le fond, les manches formant une croix (nous avons écouté hier soir une moitié de film traitant de l’exorcisme dans lequel il y avait moult croix). Ma robe de chambre porte fièrement les initiales brodées RL pour Ralph Lauren à la hauteur de la poitrine, sur la pochette  gauche. Je l’ai achetée chez Eaton ou à la Baie il y a de cela des siècles, en laine polaire –faite de polyester à 100%.
C’est plus fort que moi et je ne résiste pas : la nostalgie du passé m’amène à écrire tous ces détails. Je me revois dans les premières années de ma vie montréalaise quand, à moitié morte après le travail le vendredi soir, il m’arrivait d’aller me détendre dans les grands magasins, le plus souvent n’achetant rien, mais retirant de ces sorties, seule, un grand bienfait. Flânant lentement entre les allées, j’étais le Dormeur du Val de Rimbaud dans la bouche de Charlebois : «Je ne parlerai pas, je ne penserai rien, mais l’amour infini me montera dans l’âme.» Je ne parlais ni ne pensais, effectivement, mais je ne saurais dire, hormis le vide comme dans l’expression faire le vide, qu’est-ce qui me montait dans l’âme. Ma fille s’en allant sur ses vingt ans, je fais référence ici à un passé ancien, car à partir du moment où elle est née, je n’ai plus eu accès à ces soirées de détente et d’évasion dans les grands magasins.
J’ai rêvé, donc, que je lançais ma robe de chambre dans une piscine publique et, comme si cela ne suffisait pas, c’était ensuite toute ma personne, habillée de la tête aux pieds, que je lançais à l’eau. Ce faisant, plouf !, je déplorais qu’il allait forcément se trouver des gens pour critiquer et me dire de sortir. A-t-on idée de contaminer l’eau chlorée avec des vêtements sales et, surtout, des chaussures. Je restais quand même quelques secondes à me laisser flotter et à profiter du rafraîchissement que me procurait ma mini baignade. Il devait donc faire chaud, dans mon rêve. Je me disais, m’apprêtant à sortir avant que les critiques fusent, que j’allais sécher en deux temps trois mouvements. Je m’agrippais déjà à l’échelle et m’extirpais de l’eau, tout en me demandant, perplexe, comment ça se faisait qu’il n’était pas possible, de façon générale, sans avoir à se cacher ou à se justifier, de sauter dans une piscine tout habillé. Ma question prenait de l’ampleur comme je mettais le pied sur bord de la piscine et j’en étais à me demander comment ça se faisait qu’une personne, née avec un tempérament un peu artiste et bohème, se sent souvent coincée par les règles et les obligations de toutes sortes. Mais sauter dans l’eau tout habillé est-il vraiment nécessaire, me demandais-je encore, ou n’est-ce pas le prétexte idéal pour me plaindre que je suis brimée. D’où il ressort que, fondamentalement, je ne m’en sors pas et il n’y a rien à y faire : je m’interroge nuit et jour.

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Jour 1 151

En fait, le Séminaire se situe derrière.

Le Séminaire se situe à l’arrière du CÉGEP. On en discerne une partie à l’extrême gauche, à l’endroit des panneaux blancs.

Nous étions encore en hiver, peut-être en février, et Denauzier et moi nous apprêtions à aller marcher dans la montagne, derrière la maison. Il faisait un soleil matinal magnifique. Ça veut dire que pour une fois, miraculeusement, je m’étais levée tôt. Au moment où j’allais quitter ma chaise étant venue lire mes courriels avant d’aller dehors, il en est arrivé un qui provenait d’un élève du temps que nous étions à l’école secondaire. J’ai reconnu le nom de la personne, mais pas la photo de l’homme qui accompagnait le nom. C’était une invitation pour participer à des retrouvailles, quarante ans plus tard, puisque nous avons terminé nos études au Séminaire de Joliette en 1976. L’invitation était accompagnée d’un mini-sondage afin de vérifier si nous étions intéressés à participer, et s’il se trouvait de bonnes âmes pour organiser l’événement. J’ai lu le courriel en vitesse parce que Denauzier m’attendait, son manteau sur le dos. Je suis sortie dehors, éblouie par la blancheur de la neige et par la limpidité bleutée d’un ciel complètement dégagé. J’étais aussi excitée qu’hier, lorsque nous avons concaténé Zoulou et Zéro pour obtenir Zourro et Zorro ! Comme il avait pas mal neigé la veille, nous marchions avec nos raquettes, que nous utilisions pour la première fois de la saison. Ce ne pouvaient pas être les raquettes qui m’excitaient autant. Ni la splendeur du temps. Il y avait une nouvelle donne dans ma vie qui décuplait soudainement mon énergie. Le conventum !
De retour à la maison après la promenade, je me suis dirigée vers mon bureau pour répondre au sondage. Oui j’étais intéressée à participer à l’événement, et oui j’étais libre pour aider à l’organiser puisque nouvellement retraitée.
Un groupe s’est ensuite créé sur Facebook dans lequel ont circulé des photos noir et blanc des élèves prises sur le terrain de la piste d’athlétisme, derrière l’école, le long de la rivière l’Assomption. Je me suis rendu compte, en regardant ces photos, que papa m’avait payé un merveilleux cadeau en me permettant d’étudier au Séminaire pendant cinq ans. Je me suis rendu compte aussi que, pour un ensemble de raisons, j’avais été la seule de mes frères et sœur à y avoir étudié. Je m’en suis évidemment voulu de n’avoir pas profité davantage de la vie scolaire en raison de mon manque de confiance en moi.
Je me suis demandé comment ça se faisait que je n’avais aucun souvenir que des photos avaient été prises lors de nos journées sportives à l’extérieur –je pense qu’on appelait ces journées les Olympiades. Je me suis demandé qui avait pris les photos. J’ai pensé que la personne qui avait pris les photos était, à cette époque, pas mal plus délurée que moi, plus ouverte sur le monde, moins recroquevillée dans sa coquille. Bien entendu, je ne me suis pas étonnée de n’apparaître sur aucune. Je devais me tenir cachée derrière les troncs d’arbre, à ne pas vouloir montrer mes cuisses que je trouvais trop grosses et à me sentir incapable d’interagir avec les autres.
J’ai reconnu tout le monde sur les photos, sans pouvoir nécessairement mettre un nom sur chaque personne.
Je me suis sentie –et me sens encore– traversée par mille contradictions, cliquant d’une photo à l’autre. Il n’y en a que cinq ou six de diffusées dans le groupe Facebook, ça veut dire que je revenais sur les mêmes sans vraiment m’en rendre compte. J’étais –et suis encore– tiraillée entre le désir de renouer avec cette vie d’autrefois et la peur de ne trouver personne, lors de l’événement, qui voudra parler avec moi. Entre le désir de socialiser avec ces gens que je n’ai pourtant pas connus, et la peur de me découvrir incapable de partager quelques pans du passé avec eux.
Au-delà de ces tiraillements, il y a ceci : j’anticipe ces retrouvailles, auxquelles je vais participer, dans le regret de m’être sentie si inférieure aux autres quand j’étais adolescente, tout en ayant fait semblant pendant cinq ans, par orgueil, de ne pas être inférieure.

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Jour 1 152

Zorro.

Zorro.

– Pourquoi veux-tu que je réponde à ça, chérie ?, m’a demandé mon mari.
Nous venions de terminer nos crêpes à la farine de sarrasin, trempées dans beaucoup de mélasse en ce qui me concerne, et relevées de quelques tranches de fromage St-Paulin coupées par Denauzier. Accompagnées d’une bière bien fraîche. Nous nous sommes nourris dans l’abondance ce soir, après avoir gratté les fonds de casserole toute la semaine.
Avant de quitter la table, j’ai demandé à mon mari de me dire quel était le premier mot qui lui venait à l’esprit commençant par la lettre que je lui nommais. Toutes mes lettres étaient déjà écrites sur une feuille, en deux colonnes, prêtes à recevoir le mot correspondant.
– Pourquoi veux-tu que je réponde à ça, chérie ?, m’a-t-il demandé.
– C’est pour comparer ton champ sémantique personnel immédiat avec le mien, ai-je répondu. Pour savoir quels sont les premiers mots qui se manifestent à ton esprit. D’une certaine manière, ça me permet de mieux connaître tes intérêts puisque tu risques de me donner les mots qui te sont le plus familiers, ceux qui arrivent sans que tu aies besoin de les chercher, ceux qui sont déjà disponibles…
– Hum hum. Allons-y, a répondu mon mari en soupirant mais en soupirant juste pour la forme.
J’y suis allée dans le désordre pour qu’il n’ait pas le temps, sitôt débarrassé d’une lettre, de penser à la suivante.
Y, ai-je commencé.
Yankee, s’est-il empressé de répondre, soulagé que l’exercice soit si facile.
– Ce ne sont pas les yeux qui te sont venus en premier ?, ai-je demandé.
– Est-ce qu’il y a des mots qui sont supposés arriver coûte que coûte ?, a répondu mon mari.
– Non, non, ai-je répondu en souriant.
– Pourquoi tu souris ?
– Parce que c’est rare que tu dis coûte que coûte.
Autre soupir de mon époux, juste pour la forme.
– Continue !, m’a-t-il dit.
B !, ai-je lancé, curieuse de découvrir quel mot concurrencerait ma bouteille d’hier.
– Brute, a répondu Denauzier dans la seconde.
Une bouteille brute. Une bouteille de brut. Une bouteille de champagne brut.
F ?, ai-je demandé, espérant pouvoir associer nos deux réponses aussi facilement que pour la bouteille de brut.
Fox Trot.
Mince ! Nous répondons tous les deux dans le domaine de la danse, j’y suis allée avec la farandole. Nous répondons tous les deux dans le domaine de la danse en fonction de nos tempéraments. La réponse de mon mari a du swing là où je suis très sage.
N ?, ai-je ajouté.
– Noémi. Je ne sais pas pourquoi je réponds ça, a dit mon mari, je ne connais aucune Noémi.
– Tu réponds Noémi pour faire comme moi, chéri, j’ai répondu Nicole, ou encore Nelly. Nous avons opté tous les deux pour des occurrences de prénoms féminins !, ai-je ajouté.
– Et si je termine avec Z ?, ai-je enchaîné.
– Zoulou ! Toi, qu’est-ce que tu dirais ?
– Zéro, ai-je répondu, toujours déplorant n’avoir pas répondu Zachary.
– Zouro, a alors dit mon mari, ça fait un mix des deux.
– Et ça nous amène à Zorro !, me suis-je exclamée. Un autre prénom !
J’aurais fait une découverte mathématiques foudroyante que je n’aurais pas été plus excitée. Ça ne prend pas grand-chose, disait mon père, pour amuser les enfants.

 

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Jour 1 153

Je me demande si ce n'est pas l'accès à la station Abbesses.

Je me demande si ce n’est pas l’accès à la station Abbesses ?

Je me suis prêtée hier soir, au lit, étant donné que je ne m’endormais pas, à un exercice automatiste. Je choisissais une lettre de l’alphabet. Admettons la lettre m. Je lui associais le premier mot commençant par m qui me venait à l’esprit, dans l’idée de connaître un peu mieux mon champ sémantique personnel immédiat. Métropole. C’est un mot qui me plaît. Il m’amène au métro de Montréal que j’ai pris du lundi au vendredi ces dernières années pour me rendre au travail. Le métro permet de se déplacer, de s’ouvrir au monde. Le métro est un raccourci pour le mot métropolitain. Ce dernier mot m’amène à Paris qui regorge (le mot est un peu fort) d’entrées et de sorties de métro aux architectures savamment ouvragées, comme on peut le constater sur la photo ci-dessus. Accent, pour la lettre a. Ça aussi c’est bien, c’est le contraire de l’ennui. C’est un zeste de vie qui égaye, c’est un mur accent de couleur plus vive que les autres, ou encore c’est un accent sur une lettre dans certains contextes d’utilisation propres à notre langue chatouilleuse, ou encore c’est un accent d’épices pour parfumer un plat. Nicole, pour la lettre n. Ça c’est moins sexy. Nelly vient tout de suite après se manifester à mon esprit, en mélioratif pour balayer Nicole, comme dans Nelly Arcand que je n’ai pas lue. Je ne suis pas certaine d’avoir envie de la lire car elle nous fait entrer, m’a dit ma sœur, dans un univers très sombre. Nelly Arcand me fait penser à une autre Nelly, la feue chienne de mon tonton qui promenait sa vieillesse avec difficulté, le regard triste, l’échine voûtée, le poil cotonné. Farandole pour le f. Ça aussi, ça me plaît moins. Ça fait Frères des écoles chrétiennes, catéchèse, pastorale, danse traditionnelle contenue qui ne me permet pas d’improviser. Probablement que je serais incapable, de toute façon, d’en apprendre les pas. Zombie. Encore un autre mot qui me déçoit. Zéro essaie de lui voler la vedette en arrivant tout de suite après dans ma tête, mais zéro me semble être le choix le plus courant du plus commun des mortels. J’aurais aimé que se manifeste en premier le beau Zachary (Richard), celui dont j’ai déjà écrit qu’il se contente parfois d’un bol de riz pour souper, alors que nous sommes justement, Denauzier et moi, dans notre semaine de carême postpascal. Les yeux pour la lettre y. Encore une déception, tout le monde aura choisi ce mot. J’aurais préféré qu’il me vienne une phrase imprévisible, poétique, de type Y a-t-il un univers au feu rouge ? Ou cette phrase, extraite de mes litanies personnelles : Y a-t-il quelqu’un qui, comme moi, passe sa vie à chercher sa voie ? Bouteille s’est présenté pour la lettre b. C’est pas si pire. Une bouteille à la mer. Un mot glissé dans une bouteille à la mer. Trouver la bouteille. Lire le mot. N’y rien comprendre. L’interpréter à l’infini.

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Jour 1 154

Johnny Hallyday a déjà dit en entrevue qu’il était sur le point d’abandonner ses tentatives de carrière en musique lorsque celle-ci a bien voulu démarrer. Il se rendait jouer quelque part dans un endroit creux et se disait que si, encore un soir, il restait dans l’anonymat, s’il ne se faisait pas remarquer, s’il devait n’y avoir que trois quidam pour l’écouter distraitement, il lâchait tout et se tournait de bord, vers autre chose. Ou est-ce Francis Cabrel qui aurait dit ça ? Soudain, je ne me rappelle plus de quel artiste il s’agit, mais je me rappelle très bien avoir entendu à la télévision cette entrevue dont je viens de résumer le contenu. Il –Hallyday ou Cabrel– n’en pouvait plus d’essayer et de ne pas y arriver.
Une amie m’a écrit ce matin. Après avoir fait des entrevues à droite et à gauche dans son domaine des sciences sociales, elle était sur le point d’abandonner et de se tourner vers autre chose, ne sachant pas encore quoi, incapable de supporter plus longtemps la non concrétisation de ses aspirations, incapable de recevoir encore d’autres refus, lorsqu’une offre professionnelle, parfaite et en plein dans son domaine, lui est tombée du ciel. Elle n’en pouvait plus d’essayer et de ne pas y arriver (bis).
Moïse. Il marche dans le désert. Marche, marche, au soleil et dans l’implacable chaleur. Il finit par se retrouver aux trois-quarts mort, rampant de ses avant-bras pour se faire avancer de quelques pouces dans le sable, ses jambes ne pouvant plus le porter (c’est romancé et ce n’est qu’un film, je sais). Il sombre même dans un demi-coma jusqu’à ce que des voix le réveillent, des voix enjouées de femmes qui puisent de l’eau à un puits miraculeux –mais réel, du moins dans l’histoire– situé sous le grand palmier d’une oasis.
Pourquoi certaines personnes doivent-elles se rendre ainsi à la limite de leur force physique, psychologique et nerveuse, quand d’autres naissent sous une bonne étoile et obtiennent ce qu’elles veulent sur un seul claquement de doigt ? Je suis tellement masochiste que j’ai tendance à penser qu’il est préférable d’emprunter le parcours truffé de difficultés, de refus, d’indifférence et de toutes ces formes de douleurs, que d’emprunter le parcours limpide de la fluidité facile.
Mes lecteurs déduiront peut-être d’eux-mêmes que finalement, hier soir, nous n’avons pas écouté les reportages qui couvraient la disparition de Jean Lapierre et de ses frères et soeur, mais plutôt la deuxième partie des Dix commandements, jusqu’à ce que Denauzier, fatigué, me propose de poursuivre ce soir. Au début de cette deuxième partie, Moïse, ressuscité à cause de l’eau du puits auquel il s’abreuve, se marie à Sephora et vit de l’élevage de leur troupeau de moutons. Un jour, son regard est attiré par un buisson qui brûle mais qui ne se consume pas, dans les hauteurs du Mont Sinaï. Il se rend, les ongles sans doute écorchés par les pierres auxquelles il doit se retenir dans les parties escarpées de son trajet, il se rend rencontrer le buisson et reçoit ce faisant les directives de ce que Dieu attend de lui. Ça c’est l’fun, recevoir des directives, il ne reste plus qu’à les concrétiser. C’est reposant. C’est plus facile que de se demander quelles seraient les meilleures directives que je pourrais bien recevoir, et quelle serait la personne qui pourrait me les donner, et où pourrais-je bien rencontrer cette personne qui donnerait une direction et un but et un sens à ma vie. Nourri de ses nouvelles directives qui changent sa vie du tout au tout dans la seconde, Moïse reprend ensuite contact avec le pharaon pour lui demander de libérer le peuple hébreux. Le pharaon résiste jusqu’à n’en plus pouvoir –les plaies se multipliant sur son pays par l’intermédiaire des mouches, des sauterelles, des grenouilles et autres calamités. Ça aussi c’est l’fun, le passage des plaies d’Égypte, car on dirait des tours de magie. Nous sommes rendus au moment du film où Moïse doit conduire les milliers d’esclaves libérés quelque part, il ne sait pas encore où, et il se demande comment faire.

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Jour 1 155

Le personnage de Moïse est interprété par Charlton Heston.

Le personnage de Moïse est interprété par Charlton Heston. Et le film a l’âge de ma soeur, ou l’âge de Jean Lapierre, 60 ans.

Je reviens sur mon décompte de textes à écrire pour respecter mon défi de 220 textes par année. Il faudrait que j’en écrive deux presque tous les jours d’avril pour y arriver. Ce n’est pas l’envie qui manque, ni vraiment le temps, mais plutôt l’inspiration, le souffle, l’énergie créatrice. Quand je pense que Balzac, décrit comme étant un travailleur forcené, écrivait sans s’arrêter, nuit et jour, pour donner vie à ses romans, je me sens chiche et sèche par rapport à l’homme gras et imposant qu’il était, et dont le physique, sur les photos que je consulte, ressemble à celui de l’homme fort de mon village d’adoption, Louis Cyr. Il faut dire que Balzac est mort jeune, brûlé par ses excès, et de même Louis Cyr, qui mangeait trop. À ce propos, Denauzier et moi avons entamé notre carême postpascal. Hier soir, j’ai voulu servir dans un bol le restant du potage aux poireaux que j’ai fait en quantité industrielle avant Pâques, et le restant d’un riz blanc déjà cuit que je pensais servir dans une assiette à dessert ou même une soucoupe. Mais en cours de route j’ai changé d’avis, et, paresseuse, optant pour un deux pour un, j’ai versé le riz dans le potage. Nous n’avons mangé que cela, un gros bol. Pour ne pas quitter tout de suite l’ambiance pascale, nous avons ensuite écouté pendant deux heures le film des Dix commandements que Denauzier a enregistré. Le premier deux heures, car le film dure quatre heures, couvre le début de la vie –romancée– de Moïse, quand il vit chez les pharaons et se destine à diriger le pays. Puis il apprend qu’il est hébreu et choisit de vivre parmi les esclaves. Nous sommes montés nous coucher alors que Moïse arrive dans le désert, vêtu d’une cape et muni d’un bâton de pèlerin. Ce soir, je ne pense pas que nous allons écouter la suite, parce que la nouvelle a commencé à circuler, en après-midi, que Jean Lapierre était décédé, ainsi que ses frères et sœur, en avion, se rendant aux Îles-de-la-Madeleine auprès de leur mère y enterrer leur père. Des émissions spéciales seront donc au menu ce soir. Denauzier a pleuré parce qu’il se met dans la peau de la mère. C’est comme si mon père, qui a 85 ans, perdait ses quatre enfants d’un coup. Il ne pourrait pas intégrer cette nouvelle information, il me semble. Il se réfugierait dans une maladie d’Alzheimer qui s’amplifierait d’un seul coup pour le protéger de la douleur d’une telle perte. Ou, s’il devait ne pas bénéficier de la protection de la maladie, il mourrait. Du coup, j’y suis allée moins rigoureusement pour le carême postpascal et j’ai offert une bière à mon mari.

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