Jour 1 151

En fait, le Séminaire se situe derrière.

Le Séminaire se situe à l’arrière du CÉGEP. On en discerne une partie à l’extrême gauche, à l’endroit des panneaux blancs.

Nous étions encore en hiver, peut-être en février, et Denauzier et moi nous apprêtions à aller marcher dans la montagne, derrière la maison. Il faisait un soleil matinal magnifique. Ça veut dire que pour une fois, miraculeusement, je m’étais levée tôt. Au moment où j’allais quitter ma chaise étant venue lire mes courriels avant d’aller dehors, il en est arrivé un qui provenait d’un élève du temps que nous étions à l’école secondaire. J’ai reconnu le nom de la personne, mais pas la photo de l’homme qui accompagnait le nom. C’était une invitation pour participer à des retrouvailles, quarante ans plus tard, puisque nous avons terminé nos études au Séminaire de Joliette en 1976. L’invitation était accompagnée d’un mini-sondage afin de vérifier si nous étions intéressés à participer, et s’il se trouvait de bonnes âmes pour organiser l’événement. J’ai lu le courriel en vitesse parce que Denauzier m’attendait, son manteau sur le dos. Je suis sortie dehors, éblouie par la blancheur de la neige et par la limpidité bleutée d’un ciel complètement dégagé. J’étais aussi excitée qu’hier, lorsque nous avons concaténé Zoulou et Zéro pour obtenir Zourro et Zorro ! Comme il avait pas mal neigé la veille, nous marchions avec nos raquettes, que nous utilisions pour la première fois de la saison. Ce ne pouvaient pas être les raquettes qui m’excitaient autant. Ni la splendeur du temps. Il y avait une nouvelle donne dans ma vie qui décuplait soudainement mon énergie. Le conventum !
De retour à la maison après la promenade, je me suis dirigée vers mon bureau pour répondre au sondage. Oui j’étais intéressée à participer à l’événement, et oui j’étais libre pour aider à l’organiser puisque nouvellement retraitée.
Un groupe s’est ensuite créé sur Facebook dans lequel ont circulé des photos noir et blanc des élèves prises sur le terrain de la piste d’athlétisme, derrière l’école, le long de la rivière l’Assomption. Je me suis rendu compte, en regardant ces photos, que papa m’avait payé un merveilleux cadeau en me permettant d’étudier au Séminaire pendant cinq ans. Je me suis rendu compte aussi que, pour un ensemble de raisons, j’avais été la seule de mes frères et sœur à y avoir étudié. Je m’en suis évidemment voulu de n’avoir pas profité davantage de la vie scolaire en raison de mon manque de confiance en moi.
Je me suis demandé comment ça se faisait que je n’avais aucun souvenir que des photos avaient été prises lors de nos journées sportives à l’extérieur –je pense qu’on appelait ces journées les Olympiades. Je me suis demandé qui avait pris les photos. J’ai pensé que la personne qui avait pris les photos était, à cette époque, pas mal plus délurée que moi, plus ouverte sur le monde, moins recroquevillée dans sa coquille. Bien entendu, je ne me suis pas étonnée de n’apparaître sur aucune. Je devais me tenir cachée derrière les troncs d’arbre, à ne pas vouloir montrer mes cuisses que je trouvais trop grosses et à me sentir incapable d’interagir avec les autres.
J’ai reconnu tout le monde sur les photos, sans pouvoir nécessairement mettre un nom sur chaque personne.
Je me suis sentie –et me sens encore– traversée par mille contradictions, cliquant d’une photo à l’autre. Il n’y en a que cinq ou six de diffusées dans le groupe Facebook, ça veut dire que je revenais sur les mêmes sans vraiment m’en rendre compte. J’étais –et suis encore– tiraillée entre le désir de renouer avec cette vie d’autrefois et la peur de ne trouver personne, lors de l’événement, qui voudra parler avec moi. Entre le désir de socialiser avec ces gens que je n’ai pourtant pas connus, et la peur de me découvrir incapable de partager quelques pans du passé avec eux.
Au-delà de ces tiraillements, il y a ceci : j’anticipe ces retrouvailles, auxquelles je vais participer, dans le regret de m’être sentie si inférieure aux autres quand j’étais adolescente, tout en ayant fait semblant pendant cinq ans, par orgueil, de ne pas être inférieure.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée a été publiée dans 2 200 textes en 10 ans. Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s