Jour 1 142

Emmanuelle 13 mois et maman 38 ans.

Emmanuelle 13 mois et maman 38 ans.

À 57 ans, et comme on l’a vu à la cabane à sucre le jour de mon anniversaire, je fais des grimaces en masse. Ça ne me dérange pas. Les traits déformés par les rictus se remettent en place quand j’ai fini de faire la folle et je retrouve mon visage de 57 ans, encadré par une masse plutôt anonyme de cheveux châtains qui n’ont pas tellement de corps. À 38 ans, l’âge que j’avais sur la photo ci-contre, je ne faisais pas de rictus déformant parce que, sans même m’en rendre compte, je ne voulais pas altérer ma beauté. Ça fait très narcissique d’écrire ça, mais j’ai entendu la comédienne Guylaine Tremblay, qui est aux antipodes du narcissisme, dire exactement la même chose hier, à la télévision, à propos de son rôle dans Unité 9. Elle interprète mieux ce rôle étant vieille, expliquait-elle à une journaliste, que s’il lui avait été attribué étant jeune, un peu dans le sens que « le mal est fait de toute façon ». Elle se déforme donc le visage en masse en braillant, sans retenue. Son quinquagénat lui donne accès à un niveau d’émotion plus poignant que ce dont elle aurait été capable dans son trentenat. Sur la base de ce commentaire de Guylaine, et compte tenu que ce commentaire rejoint ce que j’ai moi-même vécu il me semble, et en extrapolant juste un peu, je ne fais qu’exprimer, ci-dessus, une vérité universelle par rapport à la beauté féminine dans son rapport au temps !
J’étais rayonnante sur cette photo, ma fille dans mes bras, et ma fille respirait la confiance en elle –bien protégée dans les bras de maman– par un regard un peu frondeur. Ça ne paraît pas vraiment sur la photo, le regard frondeur de ma fille, parce qu’avec la numérisation on perd de la précision. Je portais les cheveux courts, teints en jaune blond, ils formaient une belle masse non anonyme au mouvement naturel. Je peux comprendre le trouble de ma collègue jeune et douce qui n’a pas connu de transition dans le vieillissement de ma personne entre cette femme que j’étais à 38 ans, et celle qu’elle a vue au restaurant à 52 ans, arborant des cheveux longs et gris !
Je dirais que de mes photos de jeunesse, si on peut se trouver jeune à la fin de la trentaine, cette photo est la plus réussie, la plus représentative de mon bonheur d’être mère. Or, cette photo a bien failli ne jamais exister. C’est mon frère qui l’a prise, les grandes pattes d’ours, au garage de mon père, à Joliette. Il en a pris deux ou trois autres sur lesquelles Emma est assise sur un fauteuil bien trop grand pour elle, toujours au garage. Les photos ont été prises avec un appareil Instamatic jetable que mon frère a laissé traîné sur le comptoir de sa cuisine jusqu’à ce que sa compagne de l’époque lui suggère d’apporter l’appareil au comptoir photo pour les faire développer. Comme mon frère ne savait plus quelles pouvaient bien être les photos qui sortiraient de cet appareil, il ne s’en occupait pas, jusqu’au jour où finalement il s’en est occupé.
Je suis tellement attachée à ces deux beautés que je les ai fait laminer. Ça fait maintenant plusieurs années que nous embellissons la salle de bains, Emmanuelle et moi, à Montréal. L’affiche laminée, de format 8" X 10", est en effet déposée sur la bordure d’un cadre plus large qui est, lui, retenu au mur par un crochet dans ladite salle de bains. Je ne suis pas certaine d’être facile à suivre, avec ce dernier détail, mais il n’est pas important, de toute façon…

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Jour 1 143

Elsa Zylberstein

Elsa Zylberstein

Je demande pardon à Elsa de l’avoir appelée Elsa Something hier en tournant les coins ronds. Le repas était prêt et je voulais publier mon texte avant d’aller souper. Elle se nomme Elsa Zylberstein, elle a 48 ans. Dans une interview qu’elle accorde au magazine intellectuel Paris Match, elle dit n’avoir pas eu d’homme dans sa vie jusqu’à ses dix-huit ans et être demeurée naïve et pure dans son cœur, à mille lieues de penser que la méchanceté pouvait exister.
J’ai aimé la franchise dans les dialogues entre les deux personnages. Je trouve que les films français sont souvent laconiques, les personnages n’arrivent pas à se dire les vraies affaires quand le moment serait idéal pour le faire. Au lieu de se dire les vraies affaires, la scène se termine et s’enchaîne sur une autre. Isabelle Huppert, il me semble, se fait souvent offrir de tels rôles de femmes qui ont tout dit à peine ont-elles prononcé trois mots. Dans Un + Une, ça ne se passe pas comme ça. Il y a abondance de mots qui coulent le long du Gange. Antoine et Anna font un long trajet en train et en bateau et en avion (au retour) pour rencontrer la gourou Amma. Jusqu’ici, ça fait beaucoup de a dans les prénoms. L’attirance qu’ils ont l’un pour l’autre s’exprime strictement par la parole. Il n’y a pas de rapprochement physique minimal, comme dans Un homme et une femme. Je pense à la scène où on voit Anouk et Jean-Louis sur un bateau tenir chacun leur enfant qui grelottent de froid sous le manteau de Jean-Louis. Les enfants sont debout et enlacés et grelottent. Anouk et Jean-Louis les protègent en mettant chacun une main sur le col de fourrure du manteau et passent à un doigt, littéralement, de se toucher la main. Ici, il n’y a pas de ça, bien qu’au bout d’un moment, comme on pouvait s’y attendre, ils apparaissent au lit sous des draps blancs. Comme les scènes alternent entre rêve et réalité à différents moments du film, on ne sait pas au début de la scène s’il ne s’agit que d’un fantasme, mais la conversation qu’ont plus tard les deux personnages autour du petit déjeuner ne laisse guère de place au doute.
– Je pense n’avoir jamais été si maladroit, dit l’homme.
– Il me semble que vous ne l’étiez pas, répond la femme.
– Si si je l’étais, réplique l’homme, pour un premier coup je l’étais.
– Vous l’étiez pour vous, alors, mais pas pour moi.
Et c’est ici que j’adore la remarque de l’homme :
– J’ai eu l’impression que cela n’aboutirait jamais.
Et la femme esquisse un sourire pour toute réponse.
C’est une histoire fleur bleue et on découvre plus tard qu’il a suffi de cette seule fois pour que la femme tombe enceinte. Elle donne à son fils le prénom de son amant qu’elle ne retrouve que quatre ans plus tard, par hasard, à l’aéroport. Elle est en train d’essayer d’attraper son fils qui s’amuse sur le carrousel à courir entre les valises. J’ai eu l’impression qu’elle courait après lui et qu’elle trouvait ça drôle, comme si elle riait en même temps qu’elle criait.
Sans surprise, Francis Lai a signé la musique. C’est la même mélodie, il me semble, qui traverse le film, en filigrane, dans la lumière de l’Inde, de manière moins appuyée que le dabadabada. J’ai hâte de revoir tout ça.

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Jour 1 144

Jean Dujardin, Claude Lelouch et Elsa something, qui apparaît de dos.

Jean Dujardin, Claude Lelouch et Elsa something, qui apparaît de dos.

Ça m’a fait du bien d’aller voir un vrai film français en français, calibine, à savoir le dernier film de Lelouch, Un + Une, cet après-midi. Seule avec moi-même au cinéma Joliette. Par une belle journée ensoleillée. Drôle de choix que d’aller s’enfermer au cinéma. Mais aujourd’hui ce fut comme ça. Je commence à faire une écœurite des films américains que je vois à la télé –car Denauzier écoute beaucoup la télé–, qui sont doublés avec des voix françaises, des voix françaises qui finissent par ressembler à des pies jacassantes, des pies jacassantes qui n’ont rien à voir, on s’en doute, avec le caractère des personnages et qui enlèvent leur saveur aux films.
Pour un Lelouch, le film n’est pas si long, il dure deux heures, et ce que j’aime, pendant ces deux heures, Lelouch ou pas, c’est que j’oublie complètement qui je suis, je me laisse transporter. En Inde. Bien entendu c’est une histoire d’amour qui utilise les ingrédients propres à Lelouch, parmi ces ingrédients je pense à la manière qu’ont les deux personnages principaux de converser de tout et de rien et de demander son avis à l’autre. D’émettre des opinions qu’ils inventent au fur et à mesure qu’ils parlent. De ponctuer leurs opinions improvisées de rires qui me réconcilient avec la vie. Je me croyais dans le restaurant de Deauville quand Anouk Aimée demande à Trintignant de lui parler de son travail de coureur automobile en se tripotant les cheveux avec beaucoup de grâce dans le mouvement de la main. Ici, les personnages d’Antoine et d’Anna sont interprétés par Jean Dujardin et Elsa Zylberstein, que je ne connaissais pas. Le passage que j’ai préféré se déroule dans un train, lorsqu’Antoine décide d’imiter Anna, encore ici avec une voix de fausset qui susurre les s et qui ne ressemble pas à la voix véritable d’Elsa/Anna. Elle lui dit qu’à la place d’une bouche il serait préférable qu’il ait un hautbois. Je n’aurais pas été capable, je pense, d’inventer cette réplique.
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire des grandes pattes d’ours. Il a 54 ans, il est de trois ans mon cadet. Nous sommes à la recherche d’un événement artistique, film ou spectacle, à aller voir ensemble pour souligner nos anniversaires qui sont situés à seulement trois jours d’intervalle. Il y a deux ans nous sommes allés entendre et voir Patrick Normand. L’an dernier, nous devions aller entendre et voir Jean Leloup, mais pour un ensemble de raisons nous avons dû annuler et j’ai donné les billets à un ami de Denauzier. J’aimerais lui proposer Lelouch cette année, mais l’horaire ne convient pas, les représentations n’ont lieu qu’à 13h15 et demain, avant qu’il ne reprenne le travail lundi et les autres jours de la semaine, je ne peux pas. Il y a aussi le dernier film de Jean-Marc Vallée qui est à l’affiche en ce moment, Démolition. Bien entendu, si les pattes d’ours me suggère un film américain doublé avec des voix insupportables de pies jacassantes qui enlèvent sa saveur au film, je vais y aller avec enthousiasme parce que cela aura été sa proposition.

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Jour 1 145

Voici de quoi j'ai l'air quand je souris à chouchou.

Voici de quoi j’ai l’air à mon meilleur quand je souris à chouchou.

Une amie que je n’ai pas vue ces dernières années parce qu’elle habite à l’étranger, mais qui me lit sur mon blogue depuis maintenant cinq ans, m’a suggéré de mettre en ligne une photo de moi où je ne fais pas la grimace. Elle veut ainsi se représenter de quoi j’ai l’air, à 57 ans, et dans quel état de vieillissement de mon enveloppe corporelle, m’a-t-elle dit au téléphone en blaguant, j’entame ma 58e année.
– Je serais incapable de mettre en ligne une photo de moi où j’apparais en maillot de bain, ai-je répondu en catastrophe, ou alors j’en serais capable en faisant encore plus la folle que lors de mes grimaces à la cabane à sucre.
Mon amie m’a répondu qu’une photo simplement du visage et tout habillée ferait l’affaire.
Sa proposition m’a fait réfléchir et en réfléchissant il m’est venu à l’esprit le souvenir suivant : j’avais été invitée au souper d’anniversaire d’un ami qui est maintenant décédé du cancer. Comme nous savions qu’il n’allait pas passer l’année parce qu’il avait reçu un diagnostic de cancer avancé, nous nous étions donné le mot pour ne pas rater le souper et nous étions retrouvés nombreux au restaurant, revoyant pour la première fois depuis des années certains amis et collègues que nous avions perdus de vue. C’est ainsi qu’une jeune femme très belle et très douce s’était approchée de moi et m’avait regardée, à mon arrivée, bouche bée, incapable de prononcer un mot, tellement elle trouvait que j’avais vieilli. Ça paraissait en titi, sur son visage, qu’elle était troublée de ne pas y retrouver la jeunesse qu’elle y avait connue autrefois. Intérieurement, je me sens toujours aussi jeune, je me sens comme si j’avais seize ans. Je ne me rends pas compte que je ne reflète plus grand-chose qui peut ressembler à une jeunesse de seize ans, sauf peut-être, m’a-t-on déjà dit, un éclat dans les yeux. Cette femme m’avait connue alors que je portais les cheveux blonds teints et courts, et elle me revoyait les cheveux longs et gris. C’est vrai, à bien y penser, que ça peut faire une méchante différence. Pas tellement longtemps après ce souper, d’ailleurs, j’avais envisagé de recommencer à me teindre les cheveux, en moins jaune blond, et plutôt en châtain clair.
Pour faire plaisir à mon amie européenne, donc, j’ai cherché une photo récente qui pourrait faire l’affaire et j’ai trouvé celle ci-dessus. C’est Emma qui l’a prise il y a deux ou trois mois. Nous étions assises à la table, dans la cuisine de Bibi –encore et toujours !–, nous apprêtant à jouer aux cartes.
Ma coiffeuse me répète, à chaque fois que je la vois, de glisser la branche de mes lunettes sur la petite mèche de la tempe pour qu’elle ne retrousse pas comme elle le fait sur la photo ! Je ne pense jamais à ça. Je me mets les lunettes sur le nez, point final. Il doit y avoir une part d’inconscient qui me fait agir ainsi, la mèche retroussée m’apportant un petit swing, une petite fantaisie juvénile !

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Jour 1 146

Souffler une bougie.

Souffler une bougie.

J’ai un peu mal dormi parce que j’avais trop soif pendant la nuit, après avoir mangé salé et sucré à la cabane à sucre. À St-Damien, dans la neige. Nous étions onze à la table, dont ma fille et sa copine. Quelques mots sur la photo ci-contre. Je porte un blouson de jeans qui m’a été donné par ma belle-sœur, laquelle ne pouvait se joindre à nous à la cabane parce qu’elle s’est cassé la rotule –clac !– du genou gauche. Elle est retenue à la maison avec une grosse attelle qui lui couvre toute la jambe. Sur le blouson, je porte en bandoulière le beau sac que ma fille m’a crocheté pour mon anniversaire. Ça ne se voit pas sur la photo, mais dans le sac il y a mon porte-monnaie, apporté pour un peu remplir le sac et non pour payer puisque j’étais la fêtée. Sur le blouson aussi, et encore une fois ça ne se voit pas, j’ai installé une jolie broche en ivoire –qui représente une bernache au long cou– qui m’a été donnée toujours hier en cadeau. À peine visible derrière le blouson apparaît un bout de mon manteau marine de duvet, retenu au dossier de ma chaise, qui m’a lui aussi été donné en cadeau il y a quelques années. Je porte les petits anneaux en or d’Emma, aux oreilles. La raison pour laquelle je porte ses anneaux c’est qu’elle porte les miens, qui sont un peu plus gros.
Une bougie au centre de la tarte au sirop d’érable souligne à elle seule l’obtention de mes 57 ans. J’ai fait la zouave avant de souffler sur la flamme. J’allais écrire que c’est normal que je fasse la zouave parce que bien que cheminant dans un corps qui a traversé 57 années, je me sens avoir 16 ans en-dedans. Mais à bien y réfléchir, je n’aurais pas fait cette tête-là, à 16 ans de corps, j’étais trop préoccupée par mon apparence. C’est plus facile de faire la zouave maintenant que le corps porte les marques du temps.
À ce sujet, j’ai rêvé que dorénavant mes choix se restreignaient encore davantage : soit je vivais sur les freins en ne mangeant pas à ma faim pour ne pas prendre de poids, soit je ne me freinais pas et je prenais du poids. Ma sœur, toujours elle –elle m’apparaît souvent en rêve–, me disait qu’il était hors de question, pour sa part, d’avoir faim et que, par conséquent, elle acceptait la prise de poids. Une alternative se présentait à mon esprit qui était celle de manger autrement. Mais même en mangeant autrement, me disais-je, je me ferai rattraper par les repas chez les amis et la famille qui se présentent tout le temps. J’en arrivais à la triste conclusion suivante : j’allais devoir me restreindre tout le temps.
Avant de partager le repas avec famille et amis, hier soir, me tenant debout pendant que tous les autres étaient assis, j’ai demandé quelques secondes d’attention pour donner libre cours à un petit discours.
– J’aime mon mari, ai-je commencé, en l’enlaçant maladroitement par les épaules, maladroitement parce qu’il était assis et moi debout.
– Ah ! oui ?, n’a-t-il pu s’empêcher d’exprimer.
– J’aime ma fille, ai-je ajouté en la regardant droit dans les yeux, elle était assise en face de moi.
– Je vous aime tous qui vous êtes déplacés pour moi, ai-je enchaîné en ne voulant plus y aller nommément parce que je risquais d’oublier des gens parmi les absents et même parmi les morts.
– Et bon appétit !, me suis-je exclamée.

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Jour 1 147

Bibi derrière mon foulard.

Bibi derrière mon foulard.

J’ai rêvé que Bibi, qui n’a jamais travaillé de sa vie dans le milieu de l’éducation, se voyait offrir dans ce domaine un emploi qu’elle jugeait ne pas être à la hauteur de ses compétences. Donc, elle se lamentait. Qui plus est, elle se lamentait sans raison, sans fondement, puisqu’elle ne connaît pas cet environnement de travail –dont les conditions, je trouve, se resserrent de plus en plus, et se prêtent donc, de moins en moins, à faire la fine bouche. Aux premières lamentations de ma grande sœur, par habitude, par automatisme, par lassitude aussi, en ce sens que c’est moins forçant de laisser une personne se plaindre que de l’encourager à ne pas se plaindre, pour toutes ces raisons, donc, j’étais sur le point de lui donner raison. Elle résumait ainsi sa situation :
– On me dit que mes études me qualifient pour faire de l’entrée de données. Je suis le contraire d’une personne apte à faire de l’entrée de données, voyons donc ! Ce n’est pas moi, ça ! On me connaît mal ! On ne reconnaît pas ma véritable nature, on veut presque rire de moi !
Je m’apprêtais donc à encourager sa presque humiliation, mais d’autres mots, à ma surprise, se sont manifestés à mon cerveau :
– Tu vas te retrouver au centre des activités de ton service, si tu acceptes. Tu vas devenir incontournable. Les collègues vont devoir passer par toi pour obtenir les informations nécessaires. Tu ne te rends pas compte à quel point cette offre peut t’ouvrir des portes. Tu aurais bien tort de refuser. Si j’étais toi j’accepterais. Faire de l’entrée de données n’a rien d’humiliant. Tout dépend de la manière dont tu t’y prends. Ça peut même devenir passionnant, si tu crées des liens entre les informations que tu dois entrer, etc.
Je ne tarissais plus d’idées pour l’amener à s’ouvrir alors qu’elle choisissait de se fermer.
Je ne me rappelle pas si Bibi acceptait ou non de se laisser convaincre. Mais je retiens ceci : c’est extrêmement rafraîchissant d’aborder les événements de manière positive, et c’est une presque mort de les aborder de manière négative. À la limite, que ma sœur accepte ou non de se laisser convaincre n’est pas important. Son choix lui appartient. Je ne peux que la conseiller de mon mieux. Ce qui est important, ce qui me rend vivante et m’importe vraiment, c’est de ne pas dire non quand on peut dire oui.
Cela me fait penser à un être cher, lors d’un petit événement de rien du tout qui a eu lieu il y a des siècles. Avec les membres de ma famille, nous devions nous rendre, à plusieurs voitures, à un restaurant dans les environs de Lavaltrie, si je me rappelle bien. Mon frère et mon beau-frère s’évertuaient à nous nommer les rues et l’enchaînement des rues qu’il nous faudrait emprunter pour nous rendre à destination sans nous tromper. L’être cher, mon ami de cœur, m’avait dit, alors que nous montions dans sa voiture, faisant fi des recommandations qui nous avaient été maintes fois répétées :
– Je pense qu’on peut s’y rendre en empruntant tel trajet.
Et, sans se soucier de se glisser dans le cortège, il avait démarré. Je me rappelle encore à quel point son choix d’opter pour une mini forme d’aventure m’avaient ragaillardie. Et je me rappelle que nous étions arrivés les premiers.

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Jour 1 148

Bien entendu, nous n’étions pas là pour parler de Mme Lane, alors j’ai fini par m’asseoir à la table avec les autres. Or, je n’étais pas assise qu’une des membres de notre groupe s’est levée en demandant si quelqu’un désirait boire ou manger quelque chose.
– Je n’ai pas d’argent liquide sur moi, ai-je répondu en entendant mon ventre crier parce que j’avais faim, mais je boirais bien un chocolat chaud, si c’est possible.
– Pas de problème, a répondu la dame.
C’est l’histoire de ma vie, ne pas avoir d’argent sur moi, mais le contexte et le moment ne se prêtaient pas à en faire état.
En attendant son retour, nous avons poursuivi notre observation de l’un et de l’autre.
Le problème, à ce stade de mon récit, c’est que je ne sais pas comment désigner les membres de notre comité Alcool bouffe, et de façon générale je ne sais pas comment nous désigner, élèves devenus adultes et à la presque veille de nous retrouver le 4 juin. Nous ne sommes pas des collègues, comme lorsque je parlais des gens qui travaillaient avec moi à l’université. J’hésite à utiliser le terme consœur et confrère car il me semble que ça fait un peu figé, un peu vieillot. En outre, j’étais tellement mal dans ma peau à l’adolescence, pendant mes études secondaires, que je ne percevais personne dans mes classes comme étant une sœur ou un frère. Au mieux, il s’est trouvé quelques garçons et filles avec lesquels je ne me sentais pas trop menacée. Ces membres de mon comité ne sont pas non plus des amis car je les connais à peine. Je ne peux quand même pas nous décrire comme étant d’anciens élèves. Alors, nonobstant ce que je viens d’écrire, je pense que je vais opter pour le mot ami, amie.
Donc, en attendant le retour de l’amie du comité qui nous payait la traite, nous avons poursuivi, autour de la table, notre observation de l’un et de l’autre. Notre chef d’équipe étant au centre, les têtes avaient tendance à se tourner vers lui car il s’exprimait plus volontiers que les autres. J’ai trouvé très belle l’amie qui était assise en face de moi. Cheveux courts, légèrement maquillée, tenue sport agrémentée de quelques bijoux. Ce n’est pas croyable, me disais-je en moi-même, je pense n’avoir jamais parlé en privé, seule à seule, à cette nouvelle amie jolie.
L’amie qui nous payait boissons et biscuits est revenue. Je me rappelle lui avoir parlé quelques fois, il y a quarante ans. Nous étions dans la même classe et elle était assise devant moi, donc je la voyais de dos. Presque à chaque fois que mon regard se posait sur son dos, je me demandais pourquoi est-ce qu’elle ne coupait pas ses longs cheveux car les pointes se dédoublaient. Autrement dit, et fidèle à moi-même, je me faisais du souci pour la santé de sa chevelure.
Nous avons assez rondement réglé le dossier qui était au centre de notre rencontre, chaque membre du comité ayant pour mandat de contacter un traiteur avant la rencontre de la semaine suivante.
Puis, avant de nous séparer, nous avons pris un dernier cinq minutes pour nous donner encore quelques nouvelles. C’est à ce moment-là qu’il s’est produit quelque chose d’extraordinaire. Une amie du comité, et peut-être même deux amis du comité, ont parlé de moi comme étant une écrivaine.
– Une écrivaine, me suis-je dit en sortant après tout le monde parce que, n’ayant pas de téléphone cellulaire, j’avais à faire un téléphone à l’appareil public du Van Houtte.
– Une écrivaine, me disais-je encore en attendant mon mari dehors.
J’en ai eu de la difficulté à avaler mon saumon fumé à l’Albion où nous avons décidé d’aller souper.

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