Jour 1 114

Je travaillais à l’instant sur Alicia, directement sur le serveur de mon blogue, quand un problème d’enregistrement du côté de WordPress s’est présenté. Heureusement, je n’ai rien perdu de mon texte, mais du coup je suis allée travailler dans ma copie de sécurité, qui est sauvegardée dans un fichier Word sur le disque dur de mon ordinateur. Cela me fait penser que si je me lance bel et bien dans le projet du recueil, il va falloir que je me fasse aussi des copies de sécurité sur une clef USB. J’ai trouvé au bout de quelques secondes que je m’arrachais les yeux, que les lignes étaient trop tassées les unes sur les autres, dans mon fichier. Alors j’ai formaté le texte pour qu’il passe à du double interligne au lieu d’un interligne et demi, et de même j’ai fait passer les caractères à du 12 points plutôt que du 11. Me voilà avec une Alicia qui fait sept pages et je n’ai même pas encore trouvé la fin !
Il n’est peut-être pas nécessaire, toutefois, que le texte se termine sur une fin en bonne et due forme. J’ai déjà l’idée d’une fin qui ouvrirait le recueil sur la suite des choses en appelant le texte suivant, consacré à un prénom commençant par B et qui pourrait être Brenda si je maintiens des prénoms qui se terminent par la lettre A. Cette fin à laquelle je pense tient en peu de mots :
Alicia demande à Hervé :
– Qu’est-ce qui se passe maintenant ?
Et Hervé répond :
– On attend Brenda.
Or, si je termine mon premier texte de la façon que je viens d’exposer, est-ce à dire que chaque texte va se terminer en appelant le texte suivant ? Ça risque de devenir trop répétitif, trop prévisible.
Brenda demande alors à Hervé :
– Qu’est-ce qu’on fait à partir de maintenant ?
Hervé répond d’une voix presque inaudible :
– On attend Carla, elle devrait arriver d’une minute à l’autre.
J’avoue que c’est quand même intéressant avec les variantes.
De même, si je termine mon premier texte de la façon que je viens d’exposer, ça veut dire que j’abandonne Alicia à son sort et que je commence une nouvelle histoire avec Brenda. C’est ici que j’ai un problème car j’ai installé Alicia dans une situation particulière qui demande peut-être un dénouement. À moins que Brenda ne vienne s’incarner dans Alicia et compléter les actions qui se sont produites dans le court moment que j’ai dépeint de la vie de celle-ci. Si je me lance là-dedans, et pour l’avoir déjà essayé, je vais tomber dans le piège d’une histoire qui se resserre, qui revient aux mêmes points, où on ne saura plus qui parle en fin de compte, Alicia ou Brenda ?, et le lecteur, et moi-même, n’y comprendront plus rien. Donc, je ne me lance pas là-dedans. Et donc, je n’exclus pas la possibilité que les situations particulières dans lesquelles je vais camper mes personnages restent ouvertes, sans dénouement.
Dans un autre ordre d’idées, il s’est produit un petit miracle ce matin. Nous mettons, Denauzier et moi, les accessoires de nos tenues de moto dans les sacoches latérales de celle-ci. Hier, nous nous sommes rendu compte qu’un de mes gants avait disparu. Il s’agit d’une paire de gants d’été perforés de petits trous dans le cuir, qui me font parfaitement et que j’adore. Cela m’a contrariée car je trouve que nous avons tendance, mon mari et moi, par paresse et par négligence, à pitcher, le mot ne saurait être plus juste, nos affaires sans plus de manière, sans y porter attention, sans soin. Mon mari est tellement gentil qu’il a parcouru les derniers endroits où nous sommes allés et… il a retrouvé le gant, intact, dans la cour d’un commerce du village !

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Jour 1 115

J’ai travaillé hier soir sur Alicia. Denauzier était parti au salon funéraire, situé à une bonne heure et demie de route d’ici, donc trois heures aller retour. Je n’avais pas la force de l’accompagner, ayant fait trop de route cette semaine pour un ensemble de raisons. Je suis restée à la maison et j’ai tenté d’écrire ma première nouvelle. Bien sûr, je n’ai pas été capable de m’en tenir au thème que je m’étais moi-même fixé, à savoir : deux personnes se rencontrent par le biais d’une annonce classée, que se passe-t-il avant la rencontre, que se passe-t-il après.
J’ai senti que j’allais plutôt commencer mon texte par un dialogue. Et c’est ce qui est arrivé. J’ai créé un dialogue entre un homme et une femme, et c’est une question posée par l’homme qui part le bal. On parcourt donc le début du texte en suivant leur conversation, au cours de laquelle on n’apprend pas grand-chose. C’est normal, les personnages ne se connaissent pas encore. On les découvre dans le récit alors qu’ils sont déjà assis un en face de l’autre dans un lieu public à l’éclairage tamisé. Ils boivent chacun une coupe de vin.
Il va bien falloir qu’il se produise quelque chose à un moment donné, me disais-je, tout en tentant de ne pas m’inquiéter. Après tout, la première nouvelle installe les thèmes qui seront abordés dans le recueil. Il ne faut pas qu’elle soit exaltante, car ça met la barre trop haute pour tout ce qui reste ensuite à écrire. Il ne faut pas non plus qu’elle soit trop plate, car les lecteurs qui ne sont pas convaincus que ça vaut la peine de poursuivre ne poursuivront pas.
Il faut que la première nouvelle, donc, annonce les actions principales, or mes personnages ne s’en tenaient qu’à un échange de banalités sans même bouger ! Quand ce sera au tour de Brenda d’être le personnage principal, dans la deuxième nouvelle du recueil, son rôle se limitera-t-il à fournir des réponses différentes à l’homme qui a parti le bal ? Et c’est ici que je me suis rendu compte que j’avais un problème : j’ai écrit ma première nouvelle comme si elle allait se résoudre dans les textes suivants, comme si Alicia allait rester au centre de l’action, alors que sa présence ne dure que le temps d’un texte sur un ensemble de vingt-six !
J’ai aussi un autre problème : que signifient six pages de texte ? J’ai calculé que dans mon exemplaire de La grosse femme d’à côté est enceinte, dont les pages sont pourtant noires de caractères bien tassés, il n’y a que trois cents mots par page, en moyenne. Mais des romans plus courts aux caractères plus gros et au papier plus épais contiennent quelque deux cents cinquante mots par page. J’ai donc décidé d’écrire des nouvelles de quelque deux mille mots qui vont se traduire, je pense, par six pages de format habituel 8½X11 à interligne et demi.
Tout à l’heure j’ai relu ce que j’ai écrit hier. C’est à peine si j’ai compris les grandes lignes de ce premier texte.

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Jour 1 116

Un passager monte dans un autobus, à Paris...

Un passager monte dans un autobus, à Paris. Il porte un drôle de chapeau mou.

Où en suis-je aujourd’hui de mon projet de recueil de nouvelles ? Il tient la route, et certaines inquiétudes se sont déjà installées : serai-je capable sur le plan de mon talent littéraire d’écrire des pages qui me plairont ? aurai-je le souffle nécessaire sur le plan de mon endurance, de ma persévérance ? serai-je capable de ne pas m’empêtrer dans des complications structurales inutiles ? où trouverai-je le temps, la solitude et la concentration nécessaires pour écrire ? deviendrai-je millionnaire avec mes droits d’auteure ?
C’est sûr que je m’inspire un peu des Exercices de style de Raymond Queneau, que je n’ai jamais réussi à lire jusqu’à la fin, me lassant en cours de route. Ça commence bien ! Alors que Queneau raconte 99 fois la même histoire, de 99 manières différentes, je désire raconter 26 histoires différentes, qui s’appuient toutefois sur les mêmes actions de base, à savoir : 1) une personne se prépare à rencontrer une personne inconnue pour effectuer une transaction quelconque; 2) les deux personnes se rencontrent et l’avenir me dira ce qu’il se passera entre elles.
Chaque texte aurait autour de six pages, pour un total de 156 pages le recueil, à raison de vingt-six nouvelles, puisqu’il y a vingt-six lettres de l’alphabet, pour ceux qui m’ont lue hier. Six pages, c’est quand même assez long pour mes capacités. Il pourrait y avoir deux pages sur la préparation de la personne, prise dans son environnement –sa chambre à coucher, admettons, si je décris le moment de son habillement, ou la salle de bain si je décris sa mise en beauté par le maquillage. La personne pourrait être seule, pendant cette étape pré-rencontre, et je pourrais alors rendre compte de son monologue intérieur. Si la personne est en compagnie d’une autre personne, je transmets alors leur dialogue. Un mari, par exemple, demande à sa femme où est-ce qu’elle s’en va, inquiet de la voir se maquiller avec soin. Ça, c’est l’fun, les dialogues, ça remplit vite une page. Je peux d’ailleurs me dire que s’il y a beaucoup de dialogues dans une nouvelle, cette dernière pourrait contenir une ou deux pages de plus.
Quand on se rend rencontrer une personne dont on ne sait rien au départ, on peut être habité par une certaine appréhension. Il pourrait y avoir un ou deux paragraphes là-dessus. Le déplacement de la personne qui quitte son point A de départ –en voiture, à pied, en transport en commun– pour se rendre au point B de rencontre, pourrait être consacré à l’anticipation, aux images qui s’installent d’elles-mêmes quand on donne libre cours à l’imagination. Mais en même temps quand on se déplace on observe mille choses, lesquelles pourraient fort bien avoir leur place dans le récit.
Le moment de la rencontre en tant que telle, qui ne prend que quelques secondes en temps réel, pourrait être le point de départ de l’inventivité. À partir du moment où les deux personnages sont en interaction, que se passe-t-il ? Une simple transaction ? Celle-ci sera-t-elle facile ou nécessitera-t-elle des négociations difficiles ? Qu’est-ce qui me dit que les deux personnages ne se sont jamais rencontrés ? N’ont-ils pas l’habitude, au contraire, de se rencontrer dans des contextes changeants, des mises en scène qu’ils inventent à deux, ou qui sont imposées par un des deux ?

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Jour 1 117

La nuit dernière, comme le sommeil ne venait pas, j’ai réfléchi à ce que je pourrais bien écrire d’autre que mes textes bloguéens. J’ai pensé à un recueil de nouvelles qui serait construit à partir de consignes, un peu comme le texte d’hier obéissait à une consigne puisque chaque phrase commençait par une lettre différente de l’alphabet, en ordre. D’abord, dans ce projet de recueil, il y aurait vingt-six nouvelles parce que, c’est une marotte chez moi, chaque nouvelle aurait pour titre un prénom qui commencerait, idem, par une lettre différente de l’alphabet. Première nouvelle admettons Alicia, deuxième nouvelle Brigitte, troisième nouvelle Charles, etc. Déjà, une question se pose : est-ce que ce ne seraient que des prénoms féminins ? Et si oui, se termineraient-ils tous en a, auquel cas, je recommence, on aurait Alicia, Brenda, Carla…
Chaque nouvelle aurait en outre le même scénario de base : il s’agirait d’une personne qui, ayant répondu à une petite annonce, dans le journal ou sur des sites, se prépare à aller rencontrer la personne qui est derrière l’annonce. Ce ne seraient pas forcément des annonces à caractère sentimental ou sexuel. Il faudrait que j’étudie un peu les annonces pour en connaître les sortes, voici pour l’instant quelques exemples qui me viennent en tête : annonces pour louer un appartement, pour vendre une voiture, pour offrir ses services –tirer les cartes, lire dans le thé, interpréter le tarot…–, pour rencontrer l’âme sœur, pour se trouver un partenaire dans l’apprentissage d’une nouvelle langue, pour partager des repas (je sais que ça existe car d’anciens voisins le faisaient). L’idéal serait de trouver vingt-six sortes de raisons d’aller à la rencontre d’une personne inconnue. L’essentiel du texte de chaque nouvelle consisterait à décrire, comme je viens de le préciser, la préparation de la personne qui se rend à cette rencontre, et la deuxième partie de la nouvelle serait consacrée à la rencontre elle-même.
J’ai déjà écrit un recueil de nouvelles et j’avais tendance, je trouve, à étouffer les nouvelles, à en restreindre la portée, à vouloir les finir au plus vite, comme si j’avais peur de manquer de souffle, dans tous les sens du terme. Cette fois, je voudrais ouvrir les vannes et laisser l’air et l’espace caresser les mots et les phrases.
Dans le recueil que j’ai déjà écrit, je m’amusais aussi à faire des recoupements d’un texte à l’autre. Si une femme s’adonnait à passer, dans l’histoire, vêtue d’une robe bleue, je m’arrangeais pour qu’une femme portant une tenue semblable, mais avec quelque chose de différent, apparaisse dans une autre histoire.
Bien entendu, je n’ai pas évité l’écueil suivant : je me suis aussi arrangée pour que deux femmes portant une robe bleue, mais avec quelque chose de différent, se rencontrent dans la même histoire, en exprimant des dialogues semblables à ceux qui étaient les leurs dans les textes précédents. Au final, le lecteur ne pouvait plus suivre, ça devenait trop imbriqué, trop resserré, trop compliqué.
Si j’écris ces nouvelles, je ne les publierai pas sur mon blogue au fur et à mesure, je vais attendre que le recueil soit complété. Comme je manque de temps, actuellement, avec l’écriture de mon seul texte quotidien, je me demande comment je pourrais m’organiser pour arriver à maîtriser les deux écritures de front. C’est facile de lire trois romans en même temps, mais plus ardu, pour moi, d’écrire deux textes en parallèle.
Je vais donc continuer d’y penser.

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Jour 1 118

À Montréal, le cardiologue m’a dit que mon opération était une grande réussite. Je vais être dorénavant suivie à l’hôpital de Joliette. S’il devait survenir des complications, je serais à nouveau prise en charge par l’équipe de l’Hôtel-Dieu.
Bien sûr, je n’allais pas à Montréal que pour le cardiologue. J’ai rencontré mon ami Yvon après ma visite à l’hôpital, en manière de 5 à 7 devancé d’une heure, ce fut donc un 4 à 6.
Comme ça arrive avec les vrais amis, nous avons parlé de tout et de rien comme si on s’était vus la veille, alors que ça faisait peut-être un an qu’on s’était vus.
Dans la salle plutôt sombre des Trois brasseurs où nous nous sommes rencontrés, nous avons partagé des frites et de la bière de microbrasserie.
Euphorique, m’a dit mon ami Yvon. Je ne sais pas ce qu’ils mettent dans leur bière, Lynda, mais à chaque fois que j’en bois je me sens au septième ciel !
Faudra revenir alors, ai-je répondu, le cœur un peu serré quand est venu le moment de nous séparer. Je me rends compte que j’habite quand même loin de mes amis, n’ai-je pu m’empêcher d’exprimer quand j’ai vu Yvon s’engouffrer dans l’entrée du métro.
Garden Nova. C’est l’étrange nom du dépanneur, dans le quartier Ahuntsic, où je me suis arrêtée pour demander où était la rue Sauriol. Je m’en allais entendre au collège Régina Assumpta le concert de l’orchestre à vents dans lequel jouait Emma. C’était après ma rencontre avec Yvon.
Hélène, selon le prénom qui était brodé sur le t-shirt de la jeune fille qui distribuait les programmes du concert, à l’entrée de la salle, n’avait justement plus de programmes à distribuer, lorsque je suis arrivée à sa hauteur.
Il y a dans la phrase précédente une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que j’ai réussi à trouver et le collège et la salle, en me fiant sur les indications qui m’ont été données par le propriétaire asiatique du dépanneur Garden Nova. La mauvaise, c’est qu’il n’y avait plus de programme, mais on s’entend que ce n’est absolument pas grave.
J‘exagère, ou je tourne les coins ronds, quand j’exprime, précédemment, qu’il n’y avait plus de programmes. Il y en avait, mais distribués avec restriction par une
Karine, qui semblait être la chef d’équipe du groupe des filles distributrices de programmes.
Le programme, s’il vous plaît, a demandé Jacques-Yvan à Karine, en tendant la main vers elle.
Madame en a déjà un, a répondu Karine, en me désignant.
Nous n’en donnons qu’un par couple car nous allons en manquer. Je suis désolée, a ajouté la jeune fille, voyant que Jacques-Yvan n’était pas content.
Où il ressort que Jacques-Yvan et moi, bien que séparés depuis maintenant huit ans, avons été perçus comme formant un couple. Je dois dire que cela m’a amusée.
Pas besoin d’être en mauvais termes quand un ex-couple se rencontre, comme ce fut le cas hier, lors d’événements au centre desquels évoluent ses enfants.
Quand nous avons assisté assis un à côté de l’autre, Denauzier, Jacques-Yvan et moi, au concert d’Emma à St-Lambert, elle a été la première enchantée de nous voir assis ensemble, les trois mousquetaires.
Rapidement, après le concert de l’orchestre à vents à Régina Assumpta, Emma et moi sommes rentrées à la maison, à Notre-Dame-de-Grâce, chez Emma, finalement.
Sans perdre de temps, Emma a sorti ses cahiers et ses notes d’astrophysique car elle devait passer un examen en cette matière le lendemain matin, autrement dit ce matin.
Très bien installée dans la chambre des invités, étendue sur le lit, j’ai pour ma part lu mon Harlequin.
Une fois qu’on accepte les répétitions dans le livre, à l’effet que l’odeur de Billy fait chavirer les sens de Shelby, et que ses cheveux qui brillent dans le clair de lune lui donnent une folle envie de l’embrasser, et ce genre de petites remarques qui reviennent trop souvent, le côté polar du roman est quand même intéressant.
Vers 6h30 ce matin, chouchou se relevait pour se rendre à l’astrophysique mettre ses connaissances à l’épreuve. J’ai presque honte d’écrire que je me suis réveillée à 10h20.
Wouache !, me suis-je exclamée en entrant dans la cuisine pour me préparer un café. Je n’avais pas remarqué, la veille, que le comptoir était si sale.
XXX, j’allais terminer mon mot de cette manière, que j’ai laissé sur la table, pour Emmanuelle.
Y allant avec entrain, en cadeau de fin de session pour ma fille qui est débordée, j’ai frotté, récuré, nettoyé de mon mieux, et c’est après seulement, sur une table fraîchement dégraissée, que j’ai déposé le petit mot d’amour.
Zut !, j’ai oublié d’écrire à Emma, sur le petit mot, que j’ai acheté ce matin, en allant flâner un court moment sur la rue Monkland, la meilleure crème glacée à la vanille, en petit cadeau, et que je l’ai mise, bien entendu, dans le congélateur.

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Jour 1 119

Le vieil homme a les mains en sang. Il les fait tremper dans l’eau salée de la mer. Il a le dos brisé et souffrant à la limite du tolérable. Il tient bon et continue de se parler tout seul. Il parle au Seigneur, ou à une autre forme de présence supérieure à l’homme, et promet de réciter des Je vous salue Marie et des Notre-Père s’il réussit sa prise, mais il ajoute qu’il les récitera plus tard car au moment où il énonce cette promesse, il est trop occupé et surtout trop épuisé.
Je n’arrive pas bien à me représenter les mouvements qu’il fait dans son bateau. Ce n’est pas Hemingway qui est le problème, c’est ma connaissance du vocabulaire marin. Par exemple, je ne vois pas dans quelle position peut se trouver le vieil homme lorsqu’il murmure contre le plat-bord de l’avant, et ce d’autant que sur la couverture du livre on voit un bateau à voile sur lequel il n’y a aucune surface plane à l’avant.
Peu importe. J’ai lu hier soir presque tout le roman à la vitesse de l’éclair tellement j’étais captivée. Je m’étais dit que je changerais de livre en cours de soirée, juste pour le plaisir d’exercer une forme de détachement, mais je n’en ai pas été capable. J’en suis capable quand on écoute un film. L’autre soir nous écoutions Dallas Buyer’s Club, de Jean-Marc Vallée, Denauzier et moi. Un film que j’ai adoré –et cela dit en passant j’ai aussi beaucoup aimé Démolition. Au bout d’un moment, Denauzier m’a proposé de monter nous coucher. Sans attendre ni une ni deux, j’ai éteint la télé et nous reprendrons le film à un moment donné. Mais on aurait dit qu’hier mon attachement pour le vieil homme était plus fort que mon désir de pratiquer le détachement, or Dieu sait que je retire une grande satisfaction quand je pratique le détachement. Je lisais à la vitesse de l’éclair, en sautant même des mots, anticipant le pire puisque j’ai déjà lu le livre et que je savais qu’un requin allait arriver et prendre une grosse mordée de l’espadon.
J’ai quand même tenté de contrôler mes émotions. Quand une page défilait trop vite sous mes yeux, je la reprenais depuis le début, d’où il ressort que j’ai lu plusieurs pages deux fois de suite. La force de Hemingway, à mon humble avis, et cela dit en tant que néophyte absolue qui ne lit même pas l’auteur dans sa langue d’origine, par paresse plus que par incapacité de lire l’américain –quoique le vocabulaire marin en américain me donnerait encore plus de fil à retordre–, c’est de glisser l’élément qui tue dans une courte phrase de rien du tout qu’on ne voit pas arriver. Ainsi, une fois l’espadon tué et attaché le long du bateau du vieil homme, la voile hissée et gonflée, voilà nos héros sur le chemin du retour, en filant bon train. Une heure plus tard, nous sommes rendus à la phrase qui tue et à la fin du paragraphe qui annonce le retour, le premier requin attaqua. Le mot qui tue encore plus, dans la phase qui tue, c’est premier, annonçant qu’il y aura d’autres méchants requins. Au secours !
Je dois aller cet après-midi à Montréal pour un contrôle de ma chirurgie cardiaque à l’Hôtel-Dieu. Je ne serai de retour que demain mardi. Comme livre d’accompagnement, je vais y aller pour celui qui me tente le moins, à savoir les aventures de Shelby dans le bayou de la Louisiane, qui va bien réussir à innocenter Billy, l’homme qu’elle a jadis embrassé, et pour lequel, j’imagine, elle va changer sa vie ! Il faut croire cependant qu’il y a plusieurs rebondissements dans l’histoire car le livre est quand même épais.

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Jour 1 120

Le vieil homme se parle tout seul, comme je le fais avec les bûches dans l’abri de bois. Il dit à sa main gauche, sans vouloir lui donner d’ordre mais en essayant quand même de la convaincre, qu’il serait bon qu’elle accepte de s’ouvrir et de se décramper car il a besoin d’elle pour venir à bout de son espadon. Il se dit aussi, tout haut, qu’il ne doit pas oublier de manger. Avec l’âge, manger ne l’intéresse plus. Dans les circonstances exceptionnelles où il se trouve, sur la mer très loin des côtes à lutter de toutes ses forces pour gagner la bataille de sa vie, il se dit, quand même, qu’il lui faut manger pour ne pas s’affaiblir. Il a déjà une dorade de mangée, dont il a mastiqué lentement les morceaux pour en absorber le plus possible les nutriments, quand il s’oblige à mettre des lignes à l’eau pour en attraper d’autres.
Pendant ce temps, en Louisiane, Shelby, jeune avocate, s’apprête à renouer avec son passé, mais pas par le biais d’un conventum. Elle a reçu un appel d’un homme, qu’elle a bien sûr embrassé dans son adolescence –et jamais oublié–, qui a besoin qu’elle le défende. On l’accuse d’un double meurtre. Au fur et à mesure des trente premières pages, Shelby parcourt la distance qui la ramène dans son village natal, où elle revoit l’homme qui a eu sur elle un effet fatal. Elle rencontre le shérif, ne sachant pas encore qu’il sera son principal opposant dans l’histoire car il voudra bâcler l’enquête et accuser l’homme qui eut sur elle un effet fatal. Cet homme se prénomme Billy. Elle séjournera dans la maison familiale le temps de préparer sa cause et de la défendre. La maison familiale abrite encore la plupart des membres de sa famille, comme si elle était l’aînée et la seule à avoir quitté son lieu de naissance pour faire carrière en ville (je pense que c’est à la Nouvelle-Orléans). Ou comme si, sans être l’aînée, elle était la seule à avoir fait des études qui l’ont menée à une profession libérale qu’elle ne peut pratiquer dans un village de seulement quelques centaines d’âmes. Sans surprise, quand elle revoit Billy, Shelby a les jambes molles. Et pour dissimuler l’effet jambes molles, elle prendra des airs et un ton cinglants qui ne tiendront pas la route bien bien longtemps.
Rue Fabre, maintenant, en 1942. La grosse femme d’à côté, dont le prénom m’échappe mais a-t-il été mentionné dans les quarante-huit pages que j’ai lues ?, semble avoir des problèmes de santé lors de sa grossesse car il lui est interdit de bouger. Elle passe ses journées dans sa chambre, j’imagine sur un immense fauteuil tout mou, et il lui en reste pour encore deux mois avant d’accoucher. Il fait très chaud, humide, caniculaire. Trois familles habitent dans le logement, ça fait du monde à messe. Trois générations. J’aurais aimé, je pense, grandir dans une telle promiscuité, collée sur les autres, en autant qu’il n’y ait pas de chicane ! Le logement de la rue Fabre est typique des appartements de Montréal. Il est traversé de bord en bord d’un long corridor dont un des côtés donne sur une grande pièce double. Ils sont plusieurs à dormir dans la pièce double. Le jeune garçon Richard, dans une des pages que j’ai lues, a bien du mal à plier le matin ou déplier le soir son lit métallique au matelas trop mince et aux ressorts trop raides. Je pense que la grosse femme est enceinte de son troisième fils qui s’avère être Michel Tremblay. Je veux dire que l’auteur, Michel Tremblay de chair et d’os, va raconter de larges pans de sa propre histoire à travers ce personnage qui n’est pas encore né.

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