Jour 1 120

Le vieil homme se parle tout seul, comme je le fais avec les bûches dans l’abri de bois. Il dit à sa main gauche, sans vouloir lui donner d’ordre mais en essayant quand même de la convaincre, qu’il serait bon qu’elle accepte de s’ouvrir et de se décramper car il a besoin d’elle pour venir à bout de son espadon. Il se dit aussi, tout haut, qu’il ne doit pas oublier de manger. Avec l’âge, manger ne l’intéresse plus. Dans les circonstances exceptionnelles où il se trouve, sur la mer très loin des côtes à lutter de toutes ses forces pour gagner la bataille de sa vie, il se dit, quand même, qu’il lui faut manger pour ne pas s’affaiblir. Il a déjà une dorade de mangée, dont il a mastiqué lentement les morceaux pour en absorber le plus possible les nutriments, quand il s’oblige à mettre des lignes à l’eau pour en attraper d’autres.
Pendant ce temps, en Louisiane, Shelby, jeune avocate, s’apprête à renouer avec son passé, mais pas par le biais d’un conventum. Elle a reçu un appel d’un homme, qu’elle a bien sûr embrassé dans son adolescence –et jamais oublié–, qui a besoin qu’elle le défende. On l’accuse d’un double meurtre. Au fur et à mesure des trente premières pages, Shelby parcourt la distance qui la ramène dans son village natal, où elle revoit l’homme qui a eu sur elle un effet fatal. Elle rencontre le shérif, ne sachant pas encore qu’il sera son principal opposant dans l’histoire car il voudra bâcler l’enquête et accuser l’homme qui eut sur elle un effet fatal. Cet homme se prénomme Billy. Elle séjournera dans la maison familiale le temps de préparer sa cause et de la défendre. La maison familiale abrite encore la plupart des membres de sa famille, comme si elle était l’aînée et la seule à avoir quitté son lieu de naissance pour faire carrière en ville (je pense que c’est à la Nouvelle-Orléans). Ou comme si, sans être l’aînée, elle était la seule à avoir fait des études qui l’ont menée à une profession libérale qu’elle ne peut pratiquer dans un village de seulement quelques centaines d’âmes. Sans surprise, quand elle revoit Billy, Shelby a les jambes molles. Et pour dissimuler l’effet jambes molles, elle prendra des airs et un ton cinglants qui ne tiendront pas la route bien bien longtemps.
Rue Fabre, maintenant, en 1942. La grosse femme d’à côté, dont le prénom m’échappe mais a-t-il été mentionné dans les quarante-huit pages que j’ai lues ?, semble avoir des problèmes de santé lors de sa grossesse car il lui est interdit de bouger. Elle passe ses journées dans sa chambre, j’imagine sur un immense fauteuil tout mou, et il lui en reste pour encore deux mois avant d’accoucher. Il fait très chaud, humide, caniculaire. Trois familles habitent dans le logement, ça fait du monde à messe. Trois générations. J’aurais aimé, je pense, grandir dans une telle promiscuité, collée sur les autres, en autant qu’il n’y ait pas de chicane ! Le logement de la rue Fabre est typique des appartements de Montréal. Il est traversé de bord en bord d’un long corridor dont un des côtés donne sur une grande pièce double. Ils sont plusieurs à dormir dans la pièce double. Le jeune garçon Richard, dans une des pages que j’ai lues, a bien du mal à plier le matin ou déplier le soir son lit métallique au matelas trop mince et aux ressorts trop raides. Je pense que la grosse femme est enceinte de son troisième fils qui s’avère être Michel Tremblay. Je veux dire que l’auteur, Michel Tremblay de chair et d’os, va raconter de larges pans de sa propre histoire à travers ce personnage qui n’est pas encore né.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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