Jour 1 119

Le vieil homme a les mains en sang. Il les fait tremper dans l’eau salée de la mer. Il a le dos brisé et souffrant à la limite du tolérable. Il tient bon et continue de se parler tout seul. Il parle au Seigneur, ou à une autre forme de présence supérieure à l’homme, et promet de réciter des Je vous salue Marie et des Notre-Père s’il réussit sa prise, mais il ajoute qu’il les récitera plus tard car au moment où il énonce cette promesse, il est trop occupé et surtout trop épuisé.
Je n’arrive pas bien à me représenter les mouvements qu’il fait dans son bateau. Ce n’est pas Hemingway qui est le problème, c’est ma connaissance du vocabulaire marin. Par exemple, je ne vois pas dans quelle position peut se trouver le vieil homme lorsqu’il murmure contre le plat-bord de l’avant, et ce d’autant que sur la couverture du livre on voit un bateau à voile sur lequel il n’y a aucune surface plane à l’avant.
Peu importe. J’ai lu hier soir presque tout le roman à la vitesse de l’éclair tellement j’étais captivée. Je m’étais dit que je changerais de livre en cours de soirée, juste pour le plaisir d’exercer une forme de détachement, mais je n’en ai pas été capable. J’en suis capable quand on écoute un film. L’autre soir nous écoutions Dallas Buyer’s Club, de Jean-Marc Vallée, Denauzier et moi. Un film que j’ai adoré –et cela dit en passant j’ai aussi beaucoup aimé Démolition. Au bout d’un moment, Denauzier m’a proposé de monter nous coucher. Sans attendre ni une ni deux, j’ai éteint la télé et nous reprendrons le film à un moment donné. Mais on aurait dit qu’hier mon attachement pour le vieil homme était plus fort que mon désir de pratiquer le détachement, or Dieu sait que je retire une grande satisfaction quand je pratique le détachement. Je lisais à la vitesse de l’éclair, en sautant même des mots, anticipant le pire puisque j’ai déjà lu le livre et que je savais qu’un requin allait arriver et prendre une grosse mordée de l’espadon.
J’ai quand même tenté de contrôler mes émotions. Quand une page défilait trop vite sous mes yeux, je la reprenais depuis le début, d’où il ressort que j’ai lu plusieurs pages deux fois de suite. La force de Hemingway, à mon humble avis, et cela dit en tant que néophyte absolue qui ne lit même pas l’auteur dans sa langue d’origine, par paresse plus que par incapacité de lire l’américain –quoique le vocabulaire marin en américain me donnerait encore plus de fil à retordre–, c’est de glisser l’élément qui tue dans une courte phrase de rien du tout qu’on ne voit pas arriver. Ainsi, une fois l’espadon tué et attaché le long du bateau du vieil homme, la voile hissée et gonflée, voilà nos héros sur le chemin du retour, en filant bon train. Une heure plus tard, nous sommes rendus à la phrase qui tue et à la fin du paragraphe qui annonce le retour, le premier requin attaqua. Le mot qui tue encore plus, dans la phase qui tue, c’est premier, annonçant qu’il y aura d’autres méchants requins. Au secours !
Je dois aller cet après-midi à Montréal pour un contrôle de ma chirurgie cardiaque à l’Hôtel-Dieu. Je ne serai de retour que demain mardi. Comme livre d’accompagnement, je vais y aller pour celui qui me tente le moins, à savoir les aventures de Shelby dans le bayou de la Louisiane, qui va bien réussir à innocenter Billy, l’homme qu’elle a jadis embrassé, et pour lequel, j’imagine, elle va changer sa vie ! Il faut croire cependant qu’il y a plusieurs rebondissements dans l’histoire car le livre est quand même épais.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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