Jour 1 016

Manifestation anti Maduro le 1er septembre 2016 à Caracas.

Manifestation anti Nicolas Maduro le 1er septembre 2016 à Caracas.

Je reviens un peu plus en arrière, je reviens au samedi de la Fête du travail au cours duquel a eu lieu notre épluchette de fin d’été. L’événement regroupait la famille et quelques amis. Papa est resté assis dans ses vêtements noirs sur la terrasse en plein soleil pendant un bon deux heures sans se plaindre d’avoir trop chaud. Tantine est venue comme elle devra apprendre à le faire dorénavant, sans son mari. Un ami est venu –il est surtout l’ami de mon frère Pattes d’ours– qui m’offre à chaque fois des cadeaux d’hôtesse. Cette fois, ce furent des bleuets recouverts de chocolat, une spécialité des moines de Mistassini. J’ai eu la bonne idée de les partager avec le petit groupe d’invités qui est parti plus tard, et je dirais qu’au final j’en aurai mangé cinq. C’est parfait sur le strict plan de mon poids.
Mon amie mince et racée était parmi nous, pour ceux qui s’en souviennent, mon amie qui tient le coup avec seulement un épi de maïs et une saucisse sans pain. Ses parents vivent au Venezuela. Ce n’est pas tout à fait vrai puisque son père, 92 ans, vient de quitter la vie terrestre, à peu près au même moment que mon oncle, 80 ans. Nous avons parlé de son pays, plus précisément du manque généralisé de denrées dans son pays.
– Mon frère et ma mère ont maigri, m’a dit mon amie en déplorant la situation catastrophique.
Elle était en visite dans sa famille en juin dernier.
– Il faut faire la file pendant des heures pour acheter presque rien. Les tablettes sont vides dans les magasins…
– On se croirait sous l’occupation nazie en France à la deuxième guerre, ai-je commenté, encore imprégnée des mémoires de Simone De Beauvoir que je suis en train de lire.
Il y a un peu de cette réalité vénézuélienne dans le choix que j’ai fait de ne rien jeter des victuailles qui ont été servies pendant l’épluchette. Nous sommes donc partis pêcher en emportant, dans notre glacière, deux tranches de pain ciabatta un peu brûlées qui étaient destinées à un mangeur de hot-dog non rassasié alors qu’ils l’étaient tous. Nous avons mangé le pain, à la Manawan, sous forme de sandwich aux tomates, lesquelles m’ont été données par mon frère. À l’attention des convives aventuriers, j’avais préparé des poireaux vinaigrette le vendredi, pour en garnir les hot-dog, mais les trouvant trop fades je ne les ai pas servis. Ils ont fait le voyage en glacière et je les ai mangés sur le bateau lors de notre vaine tentative d’attraper des poissons au lac Moyre. J’avais aussi emballé les 12 épis de maïs cuits qui n’avaient pas trouvé preneur. Or, à la Manawan, nous ne les avons pas mangés. Alors ils ont fait le chemin du retour à la maison. Un pâté chinois cuit en ce moment dans le four qui contient les grains de quatre épis. Le jour même de l’épluchette, une autre amie nous a préparé les meilleurs Bloody Cesar. Au moment de rapporter dans la cuisine les verres qui traînaient ici et là, j’ai récolté les branches de céleri qui décoraient les verres et je les ai toutes mangées. On peut faire ça, mieux qu’avec le chocolat, car le céleri requiert plus d’énergie pour être digéré qu’il n’en apporte quand on l’ingère.

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Jour 1 017

Louisette Dussault

Louisette Dussault

Dimanche et lundi du week-end de la Fête du travail. Nous étions au paradis dans une des baies du lac Moyre, le bateau à l’ancre, Denauzier et moi.
– Regarde le bleu du ciel sans aucun nuage !, ai-je répété plusieurs fois à l’adresse de mon mari pendant notre longue promenade.
– Comment ça se fait qu’il n’y a personne d’autre que nous sur le lac ?, ai-je encore ajouté.
Bien que maintenu sur place par le poids de l’ancre, le bateau tournait sur lui-même, mais j’ai le pied marin maintenant et je n’avais pas mal au cœur. Autour de nous, des feuilles de nénuphar tapissaient la surface de l’eau, parsemées de hautes tiges fines et verticales, je dirais des roseaux. Nos estomacs ayant commencé à crier famine, vers treize heures, nous nous sommes ancrés à cet endroit. Pendant que je ne faisais rien, Denauzier a fait griller pains et saucisses Hygrade sur un réchaud portatif au propane. J’ai garni mes hot-dogs, j’en ai mangé deux, de la tombée de poireaux que j’avais préparée l’avant-veille et de moutarde Schwartz. Denauzier a garni les siens, il en a mangé trois, de la même moutarde et de ketchup. Il a goûté aux poireaux, mais goûté seulement, une bouchée.
Avant de retourner pêcher le long des baies, nous avons fait un petit repos pendant lequel mon mari s’est endormi. Pour ma part, et c’est difficile à expliquer, j’ai commencé à chanter dans ma tête le générique de l’émission La souris verte que j’écoutais quand j’étais petite. La chanson, comme mon blogue, est construite selon une liste décroissante : 10 moutons, 9 moineaux, 8 marmottes, 7 lapins, 6 canards, 5 fourmis, 4 chats, 3 poussins, 2 belettes, 1 souris verte.
Les yeux fermés, les mains croisées comme si je priais, bien calée sur la banquette du bateau dont le cuir est aux trois-quarts déchiré, j’ai essayé de créer une liste de dix éléments sonores qui se manifestaient à mes oreilles. À
ma grande surprise, je n’en ai pas trouvé dix. J’ai eu recours à des subterfuges pour constituer ma liste.
1. les clapotis clairs et précis de l’eau qui venaient se briser sous la coque du bateau, c’était le son –incessant– le plus présent;
2. le vent qui soufflait doucement; il sifflait par moments en reproduisant le son de l’air qui s’accroche dans le goulot d’une bouteille de bière; Emma n’avait jamais remarqué que l’air qui s’accroche dans le goulot d’une bouteille peut produire une telle musique, elle l’a remarqué avec nous, aux Îles, lors de notre dégustation de bière À l’abri de la tempête;
3. des coups de ratchet; il s’agit du son d’un oiseau, ou d’un écureuil –mes connaissances sont très limitées dans le domaine animal–, qui va montant et descendant par paliers successifs de manière ultra rapide, reproduisant le son d’une clef à cliquet qui serre un écrou;
4. des craquements de branches sèches de conifères rachitiques dont plusieurs s’inclinent dangereusement au-dessus de l’eau;
5. je me suis surprise à ne rien percevoir d’autre, rendue au chiffre 5, alors j’y suis allée pour les ronflements légers de mon mari dont la tête, sous la casquette, était inclinée vers l’épaule gauche;
6. j’ai été sauvée par le chant d’un huard, il y en avait quatre qui se laissaient glisser sur l’eau, les parents et deux enfants; le chant d’un huard, m’a déjà dit un ami poète, existe pour nous rappeler que l’homme devrait privilégier la paix dans le monde
7. les rayons de soleil ardent sur ma nuque, qui n’émettent aucun son, mais mes vertèbres cervicales en émettent en masse quand je bouge la tête;
8. je n’entends rien d’autre ?, me suis-je étonnée, ça ne se peut pas, le lieu regorge d’animaux, où sont-ils ?, me suis-je demandé en éructant;
9. j’ai
alors vu une libellule traverser mon champ de vision, mais comme elle était un peu loin je n’ai rien entendu de son vol;
10. zéro poisson, aucun saut ou son de poisson, rien en provenance du moindre poisson.

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Jour 1 018

Pèse-personne mécanique

Pèse-personne mécanique, mais on appelle ça une balance.

Quand je suis devenue enceinte à trente-six ans, j’ai pris dix livres dans le premier mois de ma grossesse. J’en avais parlé à mon gynécologue.
– C’est parce que tu étais en-dessous de ton poids, m’avait-il répondu. Ton corps a fabriqué les réserves dont il avait besoin pour porter ton enfant.
Pendant le restant de ma grossesse, j’ai pris une livre par semaine. Au final, ça fait pas loin de cinquante livres en surplus sur le squelette, mais comme ma fille est née en août pendant une canicule et que je souffrais de rétention d’eau, je terminais mes journées avec dix livres de plus que je ne les commençais, donc j’ai pris un bon soixante livres. À ma sortie de l’hôpital, après mon accouchement, je n’avais perdu que neuf livres. J’ai perdu le restant en deux étapes : trente livres assez rapidement, je dirais en deux semaines, puis vingt livres sur quelques mois. J’allaitais chouchou, j’avais tout le temps faim, et soif.
Je me rappelle qu’une collègue s’était inquiétée de mon poids, Emma devait alors avoir un an. Je pesais 110 livres. Je vivais les premiers mois du retour au travail, auquel s’ajoutaient des responsabilités nouvelles avec chouchou dans la famille, et très peu d’aide.
De 110 livres, je suis progressivement remontée à 118 livres et mon nouveau poids de maman a été de 118 livres pendant plusieurs années.
Un été, je me rappelle avoir commencé à me sentir à l’étroit dans mes jeans à pattes d’éléphant. Nous étions allés en Gaspésie, Jacques-Yvan, chouchou et moi, et avions pourtant mangé surtout du poisson. Sur le pèse-personne, au retour de nos vacances, je pesais plus proche du 120 que du 118 livres. C’était un ancien pèse-personne mécanique, doté d’une ligne rouge dans la partie transparente sur le dessus. Papa a encore ce type de pèse-personne à la maison. Il se pèse lui aussi tous les jours, sur la recommandation de son médecin, au cas où il s’accumulerait de l’eau dans ses poumons. Il pourrait se contenter de se peser une fois par semaine, mais il préfère se peser tous les jours.
Quand je dépasse les 131 livres, j’accepte la réalité de mon nouveau poids. De mon poids naturel, devrais-je dire. Et j’évite de porter les vêtements que je sais être devenus trop serrés.
Les gens qui me voient après ne pas m’avoir vue pendant un bon bout de temps, comme cela s’est produit en fin de semaine, trouvent que j’ai bonne mine. Est-ce qu’avoir bonne mine veut dire avec une mine plus joufflue ? Pas dans ma compréhension des choses.
Je vois sur Facebook des photos d’une amie qui a pris sa retraite au même moment que moi, et il me semble qu’elle a pris du poids. Ce serait donc une réalité de retraités, la prise du poids ? Faux. Certains de mes amis ont changé de vie à la retraite, quand ils ont enfin pu vivre comme ils le voulaient, et ils ont perdu du poids.
Les gens amis que j’ai vus ce week-end qui ne m’avaient pas vue depuis au-delà d’un an sont des gens qui surveillent leur poids. La femme du couple est très belle et s’habille à 50 ans comme elle le faisait probablement à 20 ans, sans avoir l’air de vouloir ressembler à une jeunesse. Elle est une jeunesse mince, élancée, racée.
126 livres, je trouve, serait mon poids idéal. La beauté amie racée est plus grande que moi d’un bon trois pouces et je dirais qu’elle pèse mon 126 idéal. Cela étant, quand j’ai offert mes sandwiches à la crème glacée, faits par moi-même –Bibi en a mangé trois–, elle s’est abstenue. Quand elle a découvert qu’au menu nous servions des hot-dogs –avec de la saucisse faite maison et des pains ciabatta–, elle a choisi de manger la saucisse seulement, sans pain et sans condiments.
Ce matin, apportant une touche finale à ce texte que je m’apprête à publier, je me suis sentie faible et mes mains se sont mises à trembler. Je suis allée manger un bout de pain trempé dans de la bruschetta indiciblement bonne et je me suis sentie mieux après quelques minutes. J’ai eu une pensée pour mon amie. Comment peut-elle s’être rendue au souper –aura-t-elle soupé ?– avec seulement dans l’estomac un blé d’Inde, une saucisse et un café ?

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Jour 1 019

Ce matin je pesais 131,4 livres sur le pèse-personne de Denauzier. J’ai déjà pesé plus, mon maximum a été de 136 livres, quand j’accompagnais François dans sa fin de vie. Pourtant, je n’ai pas souvenir d’avoir mangé tant que ça, avec François. Peut-être que je bougeais moins ? Nous allions, il est vrai, dans les restaurants. Celui dans le coin où il habitait, Maam Bolduc, servait de la nourriture particulièrement grasse.
Je me rappelle en tout cas avoir passé une semaine à manger de la soupe au chou rouge, jusqu’à n’en plus pouvoir. Dans les derniers mois, François n’était plus capable de se nourrir –ou plus précisément d’avaler. Il ne buvait que des boissons protéinées à petites doses et à petites gorgées. N’ayant plus à préparer de menus pour deux personnes –Emma passait encore à cette époque-là une semaine sur deux chez le papa, alors j’imagine qu’elle était chez le papa–, j’avais fait un énorme chaudron de soupe pour ne pas avoir à cuisiner le restant de la semaine.
Je ne pourrais plus faire ça, à cause de mon opération cardiaque et du Coumadin. Le chou contient beaucoup de vitamine K que je dois consommer avec parcimonie.
C’est une autre chose, mon opération cardiaque. On dirait que depuis que j’ai été opérée, quand j’ai faim je dois manger sans tarder.
Une fois François décédé, vivant seule, je veux dire sans compagnon et avec seulement chouchou à la maison, je suis descendue à 123 livres. Je cuisinais bien sûr, Emma vivant avec moi, mais ça me tentait de perdre du poids. Le midi, au travail, je ne mangeais que des fruits, mais j’en mangeais beaucoup, et le soir souvent je rentrais à la maison à pieds en marchant vite, c’est quand même une bonne trotte. Je n’avais pas encore été opérée et la bonne trotte me prenait tout mon p’tit change.
J’allais à la maison de St-Alphonse le week-end, qui était ma maison secondaire. Emma restait à Montréal où la retenaient ses nombreuses activités. Je profitais d’être seule pour manger moyennant un effort minimal –des pommes, des œufs cuits dur et du gruau. Je ne désirais pas tant maigrir que vivre à ma manière, sans contrainte. Je consacrais le plus de temps possible à peindre des toiles, que j’ai laissées sur les murs de la maison quand je l’ai vendue. Cela dit, si tantinette ma voisine m’invitait à souper, j’y allais et je me régalais.
Quand j’ai quitté mon travail à Montréal en juillet 2015 et que je me suis installée à la campagne chez mon mari, je pesais 128 livres. 128 livres de peine et de misère, en ce sens qu’il aurait suffi que je mange normalement pour peser comme je pèse maintenant.
Quand j’étais adolescente, je pesais 114 livres. Je me trouvais épouvantablement grosse.
Quand je vivais en France, à la fin de la vingtaine, je pesais 113 livres. Je ne pensais jamais à mon poids, pas plus que je n’y pensais quand je suis revenue vivre au Québec, que je me suis installée à Montréal, que j’y ai trouvé mon emploi à l’université. Je n’avais pas de pèse-personne. Je mangeais tout ce dont j’avais envie, sans jamais surveiller les quantités. Et même, souvent, j’exagérais les quantités, je pense entre autres au sucre à la crème de tante Alice.
Une de mes amies, qui vit maintenant à l’étranger, n’a jamais, de sa vie, surveillé son poids. Elle est à peine un peu rondelette, à la fin de sa soixantaine, et, de toute sa vie, son esprit n’a pas été pollué par les tracasseries du poids.

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Jour 1 020

Ma fille a vingt ans, est-ce Dieu possible.

Ma fille a vingt ans, est-ce Dieu possible.

Jacques-Yvan avait déposé vite fait un chapeau sur la tête d’Emma sans l’ajuster le moindrement avant que je prenne une photo d’eux. Ma fille avait deux ans et ne pouvait être davantage au centre, voire en plein cœur, de notre vie commune, à Jacques-Yvan et moi. Elle était haute comme trois pommes et justement pour se hausser elle se tenait debout sur un banc à côté du papa qui y était assis. Elle s’appuyait d’une main sur son épaule pour se garder en équilibre. Sur la photo, de mémoire, elle apparaît sérieuse et semble être en train de me dire quelque chose. Nous étions à l’Isle-aux-Coudres, heureux, en vacances d’été chez la sœur de Jacques-Yvan.
Dix-huit ans plus tard, parce que ma fille a vingt ans, et encore une fois sur une île lors de notre voyage récent, j’ai pris d’Emma une rafale de photos. Nous étions cette fois à la microbrasserie À l’abri de la tempête et nous buvions de la bière, assis sur un banc ! Nous venions de passer l’après-midi sur la plage à ramasser des pierres en prévision de notre atelier de fabrication de bijou qui avait lieu le lendemain. Il fallait arriver avec une pierre de la grosseur, nous avait-on dit, d’une balle de golf. Pas facile. Elles étaient toutes plus grosses, ou plus petites. Pour se protéger les yeux du soleil qu’elle avait de face, au moment de boire la bière, Emma s’est mis une casquette, sans l’ajuster le moindrement, tel père, telle fille. Je l’ai trouvée tellement mignonne avec son Camp Mistral sur la tête que j’ai sorti mon Nikon. J’ai obtenu d’elle plusieurs photos en format paysage.
J’avais déjà de Denauzier plusieurs photos, prises en rafale aussi, en format portrait. Denauzier est appuyé le long d’un mur à l’hôpital de Joliette, c’était à l’été 2015 quand nous pensions que papa était mourant. Mon mari porte son casque de moto et me regarde d’un air peut-être timide et certainement pressé d’en finir. Ça ne faisait alors qu’un an que nous étions en couple.
J’avais aussi dans mes affaires à la maison, acheté à rabais parce qu’il y a une grafigne qui le dépare, un cadre conçu pour recevoir huit photos, en alternance paysage et portrait. La tentation était trop grande. J’ai copié mes fichiers JPG sur une clef USB et je suis allée faire développer au Proxim du village les huit photos sélectionnées.
Demain nous recevons famille et amis à l’occasion d’une épluchette de blé d’Inde. J’espère des commentaires de mon récent montage photographique. Comme le cadre multiphoto est blanc, je l’ai installé sur un mur de couleur foncée dans les tons de rouille, à l’entrée, à côté d’une grosse plante. À suivre.

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Jour 1 021

Fenêtre à Paris.

Fenêtre à Paris, janvier 2014.

La publication hier de la fenêtre madelinienne donnant sur le visage concentré d’un jeune homme m’a donné envie, pour comparer, de mettre en ligne une autre fenêtre prise depuis l’appartement que nous avions loué à Paris, Clovis et moi, il y a de cela plus de trois ans. Au lieu de me laisser émouvoir par le cachet de l’ensemble, par la poésie du rideau noué et la fragilité de la plante, je vois d’abord à quel point il faudrait protéger du froid les locataires de l’appartement en refaisant le joint de mastic. On a l’impression, quand on observe la portion du bas à droite de la photo, en zoomant, que la vitre tient par la peur. D’ailleurs, dans l’appartement que nous avions loué, il ne faisait pas chaud et le confort était moyen. Nous dormions, par exemple, sur un futon directement déposé sur le sol.
Une amie est à Paris en ce moment et j’ai hâte de lui demander, à son retour, si elle a trouvé que le climat politique tendu ces derniers mois change quelque chose à la douceur de vivre française. Quand j’étais à Paris pour ma part, en 2013-2014, pendant les vacances de Noël, je ne constatais qu’une chose : mes finances ne me permettaient pas davantage, trente ans plus tard, de profiter de la ville. Nous en avions profité, Clovis et moi, de manière disons frugale. Mais j’aime la frugalité. J’essaie d’installer la frugalité dans ma nouvelle vie avec mon mari. Pour une question de prix, mais aussi de santé. Nous étions lundi dernier à Terrebonne dans un café sympathique et nous avons commandé le menu du jour, une fois, pour deux.
– Une seule assiette mais deux fourchettes, ai-je précisé auprès de la jeune serveuse.
J’ai toujours peur qu’une telle pratique ne soit interdite dans les restaurants.
– Il n’y a plus de soupe, nous a répondu la serveuse, car il est passé deux heures. Je peux peut-être baisser un peu le prix… a-t-elle proposé.
Sans soupe, la lasagne végétarienne, qui n’était pas dans le top 10 des goûts de mon mari, devenait encore moins tentante. Alors nous y sommes allés pour un panini.
– Un seul panini, mais deux assiettes, ai-je encore précisé.
– Moutarde ou mayonnaise ?, a demandé la jeune fille.
– Les deux, ai-je répondu, en vérifiant du regard que cela faisait aussi l’affaire de mon mari.
Je voulais dire une tranche du panini recouverte au complet de moutarde, et l’autre tranche recouverte au complet de mayonnaise. Mais la jeune fille n’a pas compris la même chose : elle a apporté un demi-panini à la moutarde, et l’autre demi-panini à la mayonnaise. Avant de venir nous porter nos assiettes, elle a voulu vérifier qu’elle avait bien compris :
– J’apporte le panini avec, d’un côté, de la mayonnaise, et de l’autre de la moutarde ?
– En plein ça, ai-je répondu.
Dans sa compréhension des choses, un côté désignait un demi-sandwich. Dans la mienne, une tranche de pain. Tout est relatif et sujet à interprétation.
Quand j’ai demandé un café, pour finir, la serveuse, pas folle, n’en a apporté qu’un, à boire à deux, alors que nous en voulions chacun un !

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Jour 1 022

Visage à travers la vitre.

Visage à travers la vitre. On dirait que le personnage porte un chapeau que l’on voit couramment en Amérique du Sud.

C’est en partie grâce à un cochon que j’ai obtenu la photo ci-contre. Nous sommes allées visiter les boutiques de La Grave le mercredi, qui était une journée grisounette propice au flânage et au magasinage. D’une boutique à l’autre, il m’a semblé que les marchandises se ressemblaient, des chandails de style nautique à rayures blanches et marine. Des bijoux qui reproduisaient des formes de dollars de sable ou d’étoiles de mer. Des bottes et des chapeaux de pluie. J’étais d’excellente humeur, ce jour-là, et au-dessus de mes affaires. Je n’ai visité les lieux que superficiellement, ce qui m’intéressait davantage était de taquiner ma fille et sa copine en leur tirant sur la queue de cheval, leur rentrer dedans en marchant, leur faire des croche-pieds, ce genre de chose. Boire un café latte divin qui m’a requinquée fut un moment fort de cette journée, accompagné d’un morceau de chocolat au caramel et fleur de sel fabriqué sur place, lui aussi divin.
Les jours ont passé, nous sommes allés visiter le frère de Denauzier qui était aux Îles en même temps que nous, nous avons passé deux jours sur la plage à lire –Simone de Beauvoir pour ma part–, marcher et ramasser des roches et coquillages. Nous sommes allés mon mari et moi visiter des parents d’amis qui nous ont fait manger du sucre à la crème renversant. Nous avons longuement visité leur jardin et parlé culture maraîchère debout avec eux au grand vent. Nous achetions du poisson tous les jours et le préparions le soir. Nous écoutions les Olympiques. Etc.
Plus tard en semaine, une autre journée grisounette s’est présentée et j’ai proposé aux filles de retourner à La Grave pour voir à nouveau les boutiques.
– On les a déjà vues, a répondu Emma.
– On peut les voir deux fois, ai-je répondu à mon tour. Il y a dans une boutique une toile faite avec de l’acrylique et du papier de soie qui sert normalement au découpage des vêtements quand on coud soi-même…
– Je sais laquelle !, s’est exclamée Norie qui est dotée d’un cerveau qui capte tout. J’ai des tas de patrons du même type pour la couture, à la maison, si jamais tu en veux, a-t-elle ajouté.
J’ai interprété la réponse de Norie comme étant un acquiescement à ma proposition. Alors en après-midi, laissant mon mari emprunter les trajets de son choix en moto, nous sommes parties, les trois cocottes, en voiture direction les boutiques.
Nous avons retrouvé l’endroit où était exposé le cochon, ou plutôt Norie l’a retrouvé. Je me suis mise à regarder attentivement les toiles aux murs, qui étaient toutes faites avec du papier de soie dont on ne voyait qu’ici et là les lignes de coupe en pointillés. Les toiles avaient toutes pour sujet des animaux dessinés dans un style aussi naïf que le mien, mais mieux maîtrisé. Un ours au museau bleu –comme les bleuets qu’il mangeait– attirait l’attention de la plupart des gens, un renard à la queue rouge aussi, mais personne, dans la boutique –nous y sommes restées longtemps et des gens ont eu l’occasion d’y entrer et d’en sortir–, ne commentait le beau cochon. Ses pattes fortes et dessinées avec précision me plaisaient. Les sabots qui terminaient les pattes étaient peut-être hors de proportion. Je n’ai pas pris le cochon en photo pour ne pas avoir à discuter avec la propriétaire de l’utilisation que je comptais faire de la photo, à savoir la publier éventuellement sur un blogue public, qui est en définitive fréquenté de façon assez privée par quelques hurluberlus. Je me suis, cela étant, régalée visuellement.
La boutique était en fait une friperie. Emma et Norie ont essayé toutes sortes de choses et ont acheté de jolis morceaux. Pendant leurs séances d’essayage et d’hésitation, je suis allée me promener, je suis tombée sur une première fenêtre que j’ai prise en photo, puis sur cette deuxième, et c’est seulement au moment d’appuyer le doigt sur le déclencheur que j’ai réalisé qu’il y avait derrière la vitre ce visage, en bas à droite. Je me suis dépêchée de procéder et, convaincue de rapporter dans mes bagages au moins une photo réussie, je me suis mise à flâner et à avoir hâte que les filles ressortent pour qu’on reprenne un latte, sans chocolat cette fois.

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