Jour 967

Le vertige devant l'infini des possibles.

Le vertige devant l’infini des possibles.

Je me suis installée devant mes trois petites toiles de même format et je me suis sentie prise de vertige devant l’infini des possibilités. Au diable le coq en format portrait, ou le pont du Gard en format paysage. Il n’y avait plus rien qui tenait, je n’avais aucune prise, j’étais en chute libre. Quand je suis confrontée à une infinité de possibilités, le mieux c’est de me laisser porter. Je ne peux pas savoir à l’avance si une possibilité est meilleure qu’une autre, je n’ai pas d’autre choix que d’expérimenter, sans craindre de me tromper. Si je me trompe, je me tourne vers une autre possibilité. Je l’essaie, ça marche, ça ne marche pas. Ma personne devient la somme des possibilités que j’aurai expérimentées, avec ou sans succès.
Or, face à mes toiles, je fais l’exact contraire de ce que je viens d’énoncer. Je suis figée par la peur de me tromper dès la première seconde que je tiens mon pinceau. Mais, surtout, je suis figée par la peur de ne pas savoir comment m’y prendre, par la conviction que je ne suis habitée par aucun instinct, par l’encore plus grande conviction que s’il existe une manière de m’en sortir, une manière de créer, je ne la trouverai jamais.
Si j’étais abandonnée dans l’univers –j’ai vu une scène semblable dans le film Gravity–, si j’étais une astronaute dérivant dans mon scaphandre pendant des jours avant de mourir de faim, de soif, de froid ou de suffocation, je deviendrais folle avant d’atteindre ma mort parce que je chercherais absolument à trouver la direction dans l’espace ouvert devant, et derrière, et tout autour. Je serais à la recherche de la bonne, de la seule et unique direction, de celle qui n’existe que pour moi, alors qu’elles sont toutes indifféremment bonnes ou mauvaises, ça dépend de qui les emprunte, pour quelles raisons et à quels moments.
J’ai regardé mes trois toiles qui étaient placées en colonne, une au-dessus de l’autre. J’ai commencé par les prendre une à une, en défaisant la colonne. Je n’en ai gardé qu’une devant moi. J’entendais battre ma valve dans le silence de mon bureau. Elle battait vite car j’étais nerveuse. Je me suis demandé si je voulais aller vers une approche figurative, puis je me suis rappelé que je ne suis pas capable de maîtriser la perspective, que je ne suis pas non plus capable de dessiner, alors à quoi bon me poser la question, me suis-je dit. J’ai ensuite pensé que certains artistes vont vers un type d’abstraction en particulier. Mon ami Yvon, par exemple, peint des météorites qui se déplacent dans l’univers en laissant des masses longilignes derrière eux. J’ai pensé aussi aux nombreux artistes qui affectionnent les natures mortes. Avant de me perdre encore plus en pensant à tous les artistes de la terre, je me suis recentrée. Je me suis dit que l’important était d’avoir du plaisir. Qu’est-ce qui me fait plaisir ?, me suis-je demandé. Écouter le son des poils du pinceau qui grattent tranquillement le canevas me fait plaisir, fut ma réponse. Alors je vais tracer des lignes, sans penser à rien d’autre qu’au son des poils, des lignes grosses, fines, des masses, des courbes, des perpendiculaires, des formes fermées et d’autres ouvertes. Je vais ne faire que ça et oublier le reste, me suis-je dit.
J’ai obtenu la composition ci-dessus.

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Jour 968

Pont du Gard, réaménagé en 2000.

Pont du Gard. L’opération Grand Site lui a rendu en l’an 2000 son cadre primitif, sans circulation automobile et sans les constructions qui s’étaient mises à proliférer aux alentours.

J’ai rêvé qu’il y avait à nouveau un événement retrouvailles qui survenait dans ma vie, à seulement un an d’intervalle du premier, qui a eu lieu en juin dernier. Je constatais l’absence d’untel, et d’unetelle, et j’en concluais que l’événement, pour merveilleux qu’il avait été en juin, perdait de sa magie dans sa répétition. Ce rêve exprime mes préoccupations par rapport à mon blogue : devrais-je ou non poursuivre un exercice qui me fait certes du bien mais qui ne se renouvelle pas –c’est le moins qu’on puisse dire–, quand on sait que, dans la vie, il faut constamment se renouveler ? Suis-je en train de surfer sur la facilité ? Ne faudrait-il pas que je me fixe des défis qui me solliciteraient davantage, qui me feraient progresser en me sortant de ma zone de confort ?
Dans mon rêve, il n’était pas tant question des retrouvailles en tant que telles que du petit-déjeuner du lendemain matin. (Dans la réalité, nous nous sommes effectivement rencontrés, une trentaine de personnes, pour un brunch le lendemain matin.) Je voyais les hommes croisés la veille se faire cuire des œufs dans une poêle avec une belle assurance, certains faisaient aussi sauter des crêpes d’un mouvement qu’on aurait dit mille fois répété. Me devinant malhabile pour me faire cuire mes propres œufs, je cherchais du regard mon premier amoureux. Dans la vie réelle que nous avons partagée, il était l’expert en cuisine. J’étais la petite fille gâtée, l’enfant prise en charge, la jeune adulte manquant de confiance. Toujours est-il que je le cherchais pour rien, et ce pour deux raisons : il n’était pas parmi nous, mais s’il avait été parmi nous, je n’aurais pas osé lui demander de faire quelque chose pour moi. J’aurais mangé froid, probablement, ne me mettant pas au défi de réussir quelque chose…
Certains aspects de ma vie n’ont pas changé : Denauzier est ma référence matinale infaillible quand vient le temps de préparer les crêpes, le gruau, les œufs, les galettes de sarrazin. C’est vers lui encore que s’est tournée ma première pensée lorsque j’ai vu la souris chez tantine. Agenouillée hier contre les cloisons qui ont probablement laissé entrer la souris, dans un interstice ou dans un autre, j’ai comblé l’espace avec de la laine d’acier en n’ayant peur de rien.
Je me mets quand même au défi de réussir des choses, en peinture notamment. Et quand j’obtiens un résultat que j’aime, je m’endors en communion avec le monde, avec la vie. La première nuit qui a suivi la réalisation de l’Autoportrait au foulard, je me suis endormie en sentant l’énergie de mon être se répandre dans l’air, en sentant sortir de mon abdomen l’énergie Lynda qui communiait avec l’univers. Autant, parfois, je me sens lourde, épuisée, courbaturée, fermée, autant, par moments, je me sens légère, aérienne. La vie coule alors en moi avec fluidité, en symbiose avec l’énergie universelle.
Est-ce que j’écris ça, aujourd’hui, pour m’encourager ?
Je vais passer l’après-midi en compagnie de trois toiles de petit format, chacune faisant 12"X12". Je n’ai aucune idée de ce que je vais obtenir au final. Je ne sais pas si je veux faire un sujet qui traverse les trois toiles, hier je pensais à un coq se lisant en format portrait, ce matin je pensais à un paysage se lisant à l’horizontale traversé à l’avant-plan par un pont sur arches, dans l’esprit du pont du Gard… Je sais fort bien que je n’aboutirai à ni l’un ni l’autre de ces projets.

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Jour 969

Love your heart more.

Love your heart more.

J’étais appuyée de dos au comptoir de tantine et tantine me faisait face. Nous avons vingt-trois ans de différence. Moi 57, elle 80. On regardait ensemble un sac Ziploc qui contenait des tranches de bacon. Quand elle achète un paquet de bacon, tantine en sépare les tranches par groupe de trois. Elle recouvre les trois tranches de papier ciré. Elle met dans le sac Ziploc destiné au congélateur les paquets de trois tranches enveloppées du papier ciré. Par la suite, en fonction de ses recettes, quand elle a besoin de trois tranches, elle sort un paquet, quand elle a besoin de plus de tranches, elle sort plus de paquets qu’elle fait décongeler.
– Tu fais tout ça tantine ? Tu travailles fort ! Tu es minutieuse !
Je n’achète à peu près jamais de bacon, mais si j’en achetais, il ne me viendrait jamais à l’idée de séparer le paquet entier en sous-paquets.
Je m’apprêtais à demander à tantine si elle avait beaucoup de recettes à base de bacon, quand ce qui m’a semblé être une hallucination a statufié ma bouche, la laissant ouverte sur le mot que je voulais prononcer.
– Qu’est-ce qu’il y a ?, a aussitôt demandé tantine, tournant sur elle-même, à la recherche de ce qui venait de me statufier.
Je n’osais pas lui répondre que je croyais avoir été la proie d’une hallucination.
– Qu’est-ce qu’il y a ?, s’est-elle impatientée.
Je venais de voir passer à nos pieds une fulgurance de couleur noire, une masse vaporeuse indistincte, le temps d’un éclair.
– Qu’est-ce qu’il y a ?, a-t-elle répété au moment où la fulgurance a réapparu sous la forme d’une souris courant à toute allure se réfugier dans la salle de bains, sous la laveuse.
– AAAAAAAAAAAAAhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh! avons-nous crié en même temps, nous réfugiant dans les bras l’une de l’autre.
– J’ai peur des souris !, me suis-je exclamée en trouvant quand même le moyen de rire de nous.
– Moi aussi !, s’est exclamée tantine.
– Qu’allons-nous faire ?, nous sommes-nous demandé en même temps en nous regardant.
– Te sens-tu capable de l’attraper ?, m’a demandé tantine. Il suffirait de tirer sur la laveuse, c’est facile à tirer parce qu’elle a des roulettes.
– Tu veux dire l’attraper avec mes doigts ?, ai-je demandé en pénétrant dans la salle de bains pour, aussitôt, me tenir debout sur la cuvette en ayant d’abord abaissé le couvercle.
– Qu’est-ce que tu fais là ?, m’a demandé tantine.
– Je teste ma capacité à surmonter ma peur en pénétrant dans la salle de bains.
– Comique ! Descends de là, tu vas briser le couvercle. Tu pourrais peut-être l’assommer avec le balai ?, a poursuivi ma tante.
– Je peux essayer, ai-je répondu, pas du tout certaine que j’y arriverais. Toi, te sens-tu capable d’essayer ?, ai-je demandé, tout en m’éclatant à nouveau de rire tellement je nous trouvais poltronnes et pas dégourdies.
– Je me sentirais capable d’essayer de tuer une souris seulement en cas d’extrême nécessité, a répondu tantine. Si tu essaies de la tuer avec le balai, il faut d’abord qu’on ferme la porte de la salle de bains, a précisé tantine qui ne voulait pas voir la souris se réfugier ailleurs sous les meubles, voire dans sa chambre à coucher.
– Pourquoi est-ce qu’on ne se contenterait pas de la coincer sous un contenant ?, ai-je proposé, fière de mon idée. Je tire sur la laveuse, la souris est réfugiée dans un coin, elle tremble de peur, je la coince dans le bocal, on dépose une pierre sur le bocal, et on attend l’arrivée de ton fils pour la lancer dehors ?
– Avec un contenant de yogourt, par exemple ?, a répondu tantine me laissant entendre qu’elle adhérait à mon idée.
Finalement, et bien entendu, il n’y avait pas de souris derrière la laveuse quand je l’ai fait avancer sur ses roulettes. On m’a déjà expliqué que le meilleur moyen de se débarrasser des souris, c’est de remplir avec de la laine d’acier les orifices par lesquels elles peuvent entrer. Alors mon mari et moi allons cet après-midi nous rendre chez tantine avec de la laine d’acier. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’étant avec mon mari, je n’aurai peur de rien !

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Jour 970

Photo Marco Calvino

Giovanni « Nanni » Moretti. Photo : Marco Calvino

Je suis rendue au jour 970. Pour le plaisir, je fouille dans mes cartables, à la recherche du texte 1 970, pour comparer. Qu’est-ce qui m’intéressait il y a mille textes ? Chouchou. Je rêvais, il y a mille textes, qu’elle fumait la cigarette et que la voir se détruire comme elle le faisait en fumant me brisait le cœur. Me brisait le cœur à tel point que je souhaitais m’enfuir pour ne pas assister à sa destruction. Si elle lisait les lignes précédentes, Emma me dirait que j’exagère !
Il y a mille textes, c’était il y a quatre ans. À cette époque, je vivais à Montréal avec chouchou. Les choses ont bien changé. J’ai très peu accès à ma fille, depuis que j’habite à St-Jean-de-Matha. C’était mon choix, bien sûr, de venir m’installer si loin d’elle. Je me rends rarement à Montréal. Quand je m’y rends, je dois noter sur un bout de papier quelles personnes je rencontre quels jours, tellement je me constitue des agendas chargés pour voir les gens que j’aime. J’ai beau alors habiter chez ma fille, je la vois très peu car son agenda est encore plus chargé que le mien avec ses études, ses amis, ses scouts.
Je m’accommode malgré tout de cette situation, bien qu’il m’arrive de déplorer, auprès de mes amis par exemple, ne plus voir ma fille. Ils me disent que c’est normal. Que ma fille a vingt ans et qu’elle fait sa vie. Et qu’elle sera peut-être encline à se rapprocher plus tard. Mais peut-être pas non plus. Quand on me demande comment va ma fille, je me contente de répondre que la dernière fois que je l’ai vue, elle avait l’air d’aller bien.
– Ma fille aînée m’a boudée pendant quatre ans, m’a dit ma belle-sœur récemment, peut-être pour me réconforter. Elle a décidé qu’elle faisait sa vie sans ses parents et nous n’avons pas eu de nouvelles d’elle pendant quatre ans. Maintenant, comme tu le sais, elle est toujours avec nous.
La remarque de ma belle-sœur m’a fait réfléchir parce que c’est exactement ce que j’ai vécu avec mon père, je l’ai boudé pendant quatre ans, entre mes 17 et 21 ans. Pour un ensemble de raisons. Fondées ou pas. Une chose est sûre, ma fille ne sera pas du genre à vivre la majorité du temps avec Denauzier et moi, au terme de cette période d’éloignement qui durera peut-être tout le temps, sait-on jamais.
La nuit dernière, justement, j’ai rêvé à Emma, mais je m’en rappelle à peine. Je peux seulement écrire qu’elle devait déménager, encore une fois, donc elle avait à son actif, à son jeune âge, plusieurs déménagements. Elle m’en parlait avec détachement, et même avec le sourire.
En attendant, la vie passe, et parmi les activités qui m’occupent au fil de la vie qui passe, il y a le cinéma. Je suis allée hier au ciné-répertoire de Joliette voir avec Bibi le film Mia madre du réalisateur Nanni Moretti. C’est l’histoire d’une réalisatrice qui tourne un film et à travers toutes les péripéties qu’entraîne le tournage du film, on voit la même réalisatrice vivre auprès de son frère les derniers jours de leur mère à l’hôpital. C’est un peu l’histoire du film La nuit américaine de Truffaut. Bibi et moi, très au fait des actualités filmiques, avons pensé que Nanni Moretti était une femme, et qu’elle jouait le rôle du personnage principal du film. Or Nanni est un diminutif pour Giovanni, qui joue un rôle dans son propre film, mais celui du frère !

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Jour 971

Autoportrait au foulard.

Autoportrait au foulard.

Voici donc ma toile Autoportrait au foulard. Je l’aime, contrairement à la plupart des toiles que je peins, et qui me semblent aboutir à un résultat fini à la suite d’une expérience scientifique apocalyptique. Elle est toute simple, elle n’a rien d’apocalyptique et je l’aime. Pourtant, on y trouve mes limitations habituelles, mes maladresses, mon incontournable naïveté enfantine, qui, toutes, témoignent de mes lacunes techniques.
C’est sûr qu’avec un nez si fin, il ne s’agit pas de mes traits, dans le visage du personnage, mais en même temps je trouve que c’est moi qui apparais sur la toile. C’est mon esprit, c’est mon énergie, c’est mon allure générale, c’est mon sourire bien que, encore une fois, la bouche ne soit guère ressemblante à la mienne. Il n’y a pas de couleur pour l’instant qui couvre l’iris, j’hésite à en mettre, ce serait alors du vert car j’ai les yeux verts. Je vais peut-être essayer d’en mettre puisque je pourrai l’enlever avec un linge humide si le résultat ne me plaît pas. Je voudrais aussi ajouter des lignes qui imiteraient la texture du tricot, dans le foulard, et des lignes qui reproduiraient les coutures sur la fermeture éclair de la grosse doudoune.
– Tu ne devines pas quoi ?, ai-je demandé à mon mari, le soir qui a vu naître ma toile.
– Quoi donc chérie ?
– Imagine-toi que j’aime ma toile ! Le tronc du corps est énorme, les manches du manteau sont boursoufflées, la tête est exagérément inclinée, la main sous le gant est complètement figée, mais je ne sais pas pourquoi, je l’aime vraiment. Elle me parle. Elle me sourit. Elle me fait du bien.
– C’est toi sous la neige, a dit mon mari.
– Pourtant, il ne neige pas, ai-je répondu. Avec toutes les lignes autour du capuchon qui représentent autant de poils de loup, j’ai pensé que ça deviendrait trop lourd sur la toile si j’ajoutais des points blancs pour représenter la neige.
– On peut le penser avec le blanc derrière, a-t-il répliqué. C’est toi dans la nature, dans le froid.
– Moi qui, autrefois, n’aimais pas le froid !
Je me suis endormie, car nous avons eu ce petit échange au lit, en ayant le sentiment de m’aimer plus qu’avant.
Avant de dessiner le corps au manteau bleu, la toile était entièrement couverte de courbes blanches sur fond vert, comme on le voit encore à droite. La tête s’est imposée la première, je la voyais prendre place dans une courbe qu’avait laissée ma spatule. J’ai utilisé un mélange de blanc crème et de violet pour obtenir la couleur chair du visage, que j’ai adoucie en frottant à l’aide d’un linge humide car la couleur chair obtenue était trop égale, trop épaisse, trop uniforme. Quand j’ai eu fini de couvrir l’espace réservé au visage à l’intérieur du capuchon, je ne voyais qu’un gros visage trop rose de Monsieur patate. J’ai donc frotté encore. Ensuite, c’est le foulard qui s’est imposé. Je ne pensais pas le prolonger derrière l’épaule en reproduisant l’effet d’un foulard qui vole au vent. Mais le désir de croiser les fils à l’extrémité du foulard a été plus fort que moi, alors j’ai prolongé le foulard derrière l’épaule. À la toute fin, je me suis rendu compte que le visage avait besoin d’une frange sur le front, j’en ai donc tracé une, avec un mélange de brun, d’or et de cuivre, et il a fallu ensuite que je repasse sur les poils de loup que je venais de cacher avec les cheveux.
Je ne sais pas pourquoi. J’aime ma toile et je me suis endormie, ce dimanche que je l’ai eu finie, avec le sentiment réconfortant et valorisant du devoir accompli.

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Jour 972

Ensoleillée, gomme réserve, acrylique, serviettes de table, polymère, 20"X24"

Ensoleillée, gomme réserve, acrylique, serviettes de table, polymère, 20"X24"

Le texte de ce soir retrace les transformations qu’a connues ma toile ci-contre, initialement intitulée Ensoleillée. Elle s’intitule ainsi en raison de la forme ronde et jaune, et des rayons qui dégoulinent vers le bas. Je n’ai jamais aimé cette toile qui a peut-être trois ou quatre ans maintenant. Le visage du soleil, si on peut dire ça comme ça, est tristounet. Je l’avais accrochée, à Montréal, dans une pièce où nous n’allions pas, Emma et moi. Je l’ai commentée dans quelques textes publiés  l’un à la suite de l’autre aux alentours du Jour 1 735. Je n’aime pas cette toile car elle ne m’a réservé aucune surprise. Je n’ai pas réussi à utiliser la forme du soleil pour en faire autre chose, je m’en suis tenue au premier niveau de la forme sans créer un deuxième niveau de sens. Emma m’a donné cette toile il y a quelques semaines, ne la voulant plus. Je l’ai déposée sur ma table de travail, dans mon nouveau chez-moi, dans mon bureau. Je n’y ai plus pensé, mais je l’avais dans mon champ de vision.

Je me suis inspirée de cette toile, à partir d'une photo dans ma revue Connaissance des arts, achetée au marché aux puces de NDG pour 25¢.

Je me suis inspirée de cette toile, à partir d’une photo dans ma revue Connaissance des arts, achetée au marché aux puces de NDG pour 25¢.

Étant donné qu’il a plu en fin de semaine et que nous n’avions rien au programme, mon mari et moi, je me suis lancée dans la transformation de la toile. Je voulais en faire une abstraction inspirée des taches ci-contre, d’autant que plusieurs de mes tubes de couleur commençaient à se faire vieux. La pâte acrylique est rendue trop épaisse et même grumeleuse. Alors j’ai couvert Ensoleillée de petits tas sortis directement des tubes, en m’efforçant de produire des formes diversifiées et des épaisseurs inégales. J’en ai couvert la toile plutôt consciencieusement et j’ai voulu la laisser sécher. Mais je n’aimais pas l’effet de houpette qui venait décorer plusieurs de mes masses, comme la crème glacée d’un sundae, et je craignais que les masses ne sèchent pas compte tenu de leur épaisseur. Alors je me suis mise à les manipuler un peu à la spatule pour écraser les houpettes et pour marier les couleurs. Les masses bleues ont reçu un peu de rouge, et les masses jaunes ont reçu un peu de vert. En faisant ces transformations, je me disais qu’il ne fallait pas que je décide, sur un coup de tête, de faire glisser ma spatule sur la toile au complet. Ce n’est pas l’envie qui manquait, mais je voulais respecter ma consigne qui était de modifier par des mouvements légers certaines couleurs avec certaines autres, point final. Bien entendu, au détour de je ne sais quel mouvement, mon bras est parti tout seul et a écrasé de la spatule tous les tas en un geste généreux qui a mélangé toutes les couleurs. Et, bien entendu encore une fois, je me suis alors souciée des formes que laissait la spatule dans l’épaisseur d’acrylique devenue multicolore. Je tentais d’obtenir de belles courbes, de larges arrondis. Puis j’ai laissé sécher le tout pendant la nuit.

Autoportrait au foulard.

Autoportrait au foulard.

Le lendemain matin, dans les traces qu’avait laissées la spatule, j’ai discerné la forme d’un corps portant un gros manteau ou un vêtement très ample, aux manches bouffantes, comme disons La blouse roumaine de Matisse. Le corps est décentré par rapport à la surface de la toile. De fil en aiguille, et assez rapidement, le corps, le manteau, et surtout l’écharpe, ont pris forme, pour être complétés par un capuchon bordé de fourrure dans lequel il me restait à dessiner un visage. J’y reviendrai demain.

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Jour 973

À midi aujourd’hui dimanche le 23 octobre 2016 il n’y avait encore aucun lecteur passé me lire sur mon blogue. C’est du jamais vu en cinq ans. J’ai moins de succès qu’avant. Avant, les bonnes journées je pouvais m’attirer quelque soixante-dix lecteurs, tandis que maintenant une bonne journée se solde à trente. Ces dernières semaines, je stagne à une quinzaine de lecteurs, même les jours que je publie deux textes. Pourtant, je trouve intéressants, plus que mes réflexions quant à mes expériences visuelles, les récits récents qui ont trait à mes rêves et aux messages qu’ils recèlent mais que je ne décode pas encore. La nuit dernière, j’étais en compagnie de mon ami André, celui qui est décédé en juillet, probablement du cancer du poumon parce qu’il fumait, et pas seulement la cigarette. Percussionniste, il s’apprêtait à entamer une longue nuit d’enregistrement avec son orchestre, un enregistrement dont on disait qu’il allait se terminer vers cinq heures du matin. L’aménagement avait été prévu en conséquence. Dans la grande salle qui réunissait les musiciens, on trouvait partout des chandelles dont la flamme jaune vacillait doucement. Les musiciens allaient en effet jouer à la chandelle, parce que c’était la nuit, et parce que la chandelle favorisait une atmosphère rétrospective, calme et sereine, qui allait bien se marier avec les œuvres au programme. Mon rêve a omis de me faire savoir de quelles œuvres il s’agissait. Je regardais André avec le même plaisir que celui qui m’habitait du temps de son vivant, il y a trente ans, le plaisir d’être émue par sa beauté et par ses manières affables, malgré son air buté au naturel qui donnait à penser qu’il était de mauvaise humeur. En raison de cet air buté, le visage de mon ami se transformait significativement lorsqu’il souriait. C’est ce qui fait que, en sa compagnie, j’essayais de le faire rire, ou du moins sourire, pour m’assurer qu’il n’était pas contrarié.
Je furetais autour de la salle avant que l’enregistrement commence, j’observais les musiciens qui arrivaient et gagnaient leur place derrière leur lutrin. Ils saluaient leurs voisins et échangeaient quelques mots. Ils sortaient leur instrument de son étui et se réchauffaient les doigts en jouant des gammes. J’avais hâte d’écouter la musique et de passer les prochaines heures à observer mon ami qui, entièrement concentré sur ses partitions, n’allait pas se rendre compte que je n’aurais regardé que lui. Il n’était pas encore dans la salle. Il se tenait à l’écart, protégé par une paroi de verre, comme s’il était dans une grande cabine téléphonique. Ses percussions étaient devant lui et il les ajustait ou les plaçait, leur touchant légèrement. C’est une métaphore bien facile à comprendre, la cage de verre, mon ami hypersensible ayant eu tôt fait dans sa vie de se protéger d’autrui en installant de la distance, en vivant en solitaire.
Je pense que je possédais un appartement, pas tellement loin, qui allait me permettre de me reposer si j’en éprouvais le besoin. Je me sentais riche, et libre, de pouvoir disposer de cet appartement, tout en me sentant un brin tiraillée par le fait que je n’aurais pas envie, je le savais à l’avance, de m’éloigner d’André. Je n’étais pas amoureuse de mon ami musicien, mais une part de moi se sentait très attachée à sa personne. D’ailleurs, si jamais il existe une vie après la mort, et si cette vie me permet de partir à la recherche de quelqu’un me laissant libre de mes mouvements, c’est André qu’il m’importerait de trouver pour lui faire savoir qu’il est cher à mon cœur.

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