Jour 980

Autoportrait avec cheveux au vent.

Autoportrait avec cheveux au vent.

J’écris des textes aussi tranquilles qu’une rivière qui coule au compte-gouttes au moment le plus fort de la sécheresse estivale. Pour tenter de cerner la justesse de cette affirmation, je suis ressortie du sous-sol de l’église avec, donc, les Notes de la salle de rédaction, et sans le cadre de bambou à 25¢ parce que son acquisition m’est sortie de l’idée. Il aurait fallu que je le prenne avec moi au moment où je l’ai vu. Je suis aussi ressortie du sous-sol de l’église avec un chandail à manches courtes, rose, en cachemire 100%, payé 1$, et un autre chandail à manches courtes, plus difficile à porter avec son très ample col baveux qui ne bave pas et sa couleur violette, 1$ aussi. Riche de ces nouveaux trésors, je suis revenue à la maison et j’ai écouté en soirée le film Into the Wild auquel je pense encore et auquel j’ai pensé tous les jours de la semaine tellement il m’a bouleversée.
Le lendemain samedi, je ne me rappelle pas de ce qui a été au programme de mon début de journée, peut-être simplement le repos parce que j’étais arrivée la veille très fatiguée, le repos en écoutant avec chouchou des épisodes de la série Once Upon a Time, je pense. À quatre heures, j’ai quitté l’appartement pour me rendre à une fête qu’organisait Nicoletta à l’Île-Perrot. Comme je savais que la plupart des invités allaient arriver une ou deux heures en retard, j’ai mangé un peu avant de partir. Les fêtes chez Nicoletta sont trilingues et baignent forcément dans un contexte multiculturel et multidisciplinaire où se côtoient les sciences biologiques, la littérature, le design, le business, à travers des échanges plus terre à terre, et plus faciles à comprendre en ce qui concerne, quant à des pans de nos vies respectives. J’ai eu, le temps d’une seconde, un mouvement de recul face à cette grouillante et foisonnante ouverture d’esprit qui m’accueillait à bras ouverts, mais j’ai eu tôt fait de reprendre confiance en moi. La vue de mon amie, toujours aussi belle, habillée en pantalons courts de jogging, alors qu’on entrait le soir même, selon les prévisions météo, dans une série de jours plus froids, m’a requinqué le moral.
Le lendemain, nous sommes rendus au dimanche, je suis allée, avec deux des amies de la fête multiculturelle en banlieue, voir l’exposition de Robert Mapplethorpe au MBA. Je ne m’y attarderai pas, d’autant qu’il en est question dans le texte du Jour 983, mais je dirai simplement que j’ai acheté en souvenir un carton qui reproduit une photo de Patti Smith. En attendant les deux amies dehors, arpentant la rue Sherbrooke, j’ai pris des photos des vitrines du magasin Holt Renfrew et j’en ai profité pour me prendre en autoportrait comme on le voit ci-dessus. J’aime assez le résultat de l’autoportrait, en particulier le parallélisme entre la fermeture éclair rose fushia de ma veste Nike et les fils verticaux de la cloison métallique qui délimitait l’espace réservé aux travaux d’un côté et aux piétons de l’autre. J’ai aussi essayé de prendre des photos des passants, mais elles sont floues parce que j’avais l’impression de faire un mauvais coup, et j’ai pris des photos vite fait, sans cadrer, sans réfléchir, qui me plaisent elles aussi.

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Jour 981

Nous avons flâné dans les ruelles, Oscarine et moi.

Nous avons flâné dans les ruelles, Oscarine et moi.

Je vais tenter de me remémorer les temps forts de mon séjour montréalais, maintenant que je suis à la veille de retourner dans mes terres mathaloises. J’y retourne demain samedi, une fois que j’aurai apporté les retouches au logement que nous avons rénové récemment. Les retouches sont nombreuses, mais elles sont simples à réaliser : sabler les endroits où du plâtre a été appliqué pour réparer les murs là où il y avait des craquelures, causées entre autres par l’installation des nouvelles fenêtres. Après avoir sablé, appliquer une nouvelle couche de plâtre, qui deviendra la troisième, voire la quatrième. C’est tout. Le plâtre va sécher, et mardi prochain nous viendrons, les pattes d’ours et moi, apporter la touche finale à ces menus travaux qui ne finissent pas de finir.
Ce ne sera pas facile, mon exercice récapitulatif, car tous les moments de mon séjour, il me semble, ont été forts. Alors je vais procéder de manière chronologique, en commençant par vendredi de la semaine dernière, jour de mon arrivée.
Je suis arrivée chez chouchou en début d’après-midi. C’était l’été, je portais mes shorts McKinley. À l’étage, à peine étais-je entrée dans l’appartement, l’odeur des deux litières m’a piqué le nez, alors je les ai délestées de leur contenu. J’ai rempli un sac avec la litière souillée, que j’ai jeté dans le plus gros sac de poubelle, sous l’évier de la cuisine. J’ai noué le plus gros sac pour le mettre à la poubelle dehors. J’en ai profité pour prendre avec moi le bac de récupération qui était plein. Nous sommes aussitôt partis à l’aventure, le sac, le bac et moi. J’ai réglé rapidement le sort du sac et du bac, et je suis partie, seule cette fois,  vers la rue Monkland, en direction, première étape, de la banque. Mes pas ensuite m’ont fait visiter le quartier vers le sud. C’est ainsi que je suis passée devant l’église et que j’ai constaté qu’une porte menant au sous-sol était ouverte puisque nous étions jour de marché aux puces. YES ! Malgré le soleil et la chaleur qui m’enivraient presque, au cours de ma promenade, j’ai pénétré dans le sous-sol pour y rester un long moment, lisant, fouinant, échangeant avec les bénévoles.
Je dirais que l’élément fort de mon séjour en général a été ma capacité nouvelle d’échanger avec tout le monde, sans effort.
J’ai eu vite fait de distinguer, une fois mes yeux habitués à la pénombre, un cadre de bambou qui se vendait 25¢. Plus loin, un livre imprimé en 1983 qui regroupe des textes de Nathalie Petrowski que j’ai obtenu pour 1$. Cela s’intitule Notes de la salle de rédaction. Je l’ai acheté pour la même raison que j’ai acheté la plaquette à la couverture rose, chez Olivieri : parce que je me suis dit que le livre regroupait des réflexions des auteures, dans un cas Petrowski, dans l’autre Fanny Britt, et que lisant ces courts textes j’allais découvrir que je ne suis pas la seule folle à écrire des presque rien sur ma vie. Sauf que Petrowski n’écrit pas sur sa vie mais sur les personnalités qu’elle rencontrait déjà au début de sa carrière, et que Fanny Britt écrit certes sur sa vie mais en manière de revendication sur un thème en particulier, celui de la maternité. Alors que je n’exprime jamais mes opinions parce qu’il me semble que je n’en ai pas, et que je ne revendique rien. J’écris des textes aussi tranquilles qu’une rivière qui coule au compte-gouttes au moment le plus fort de la sécheresse estivale.

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Jour 982

Chat urbain, rue Jean-Brillant.

Chat urbain, rue Jean-Brillant.

Autrefois, je publiais pompeusement des Avis d’interruption quand je savais que je n’allais pas écrire pendant un certain temps. Cette fois-ci, j’ai laissé mes lecteurs dans le brouillard. Je pensais être en mesure d’écrire un texte le soir, à mon retour d’avoir passé les journées avec mes amis à Montréal. Mais je suis rentrée trop tard à chaque soir, encore hier je suis rentrée à presque minuit. Aujourd’hui il pleut et j’ai moins envie de sortir, mais tous les autres jours il a fait un temps magnifique. J’ai arpenté les quartiers de la ville munie de mon Nikon, comme en témoigne le chat ci-dessus.
Voici, en gros, où j’en suis en cette semaine qui s’achemine vers sa fin. J’en suis à devoir me rendre à la banque en début d’après-midi avec chouchou. Ce sera notre première activité ensemble, si on peut appeler ça une activité. En fin d’après-midi, j’ai rendez-vous avec une amie pour nous rendre à un vernissage, boulevard St-Laurent. Je vais acheter à cette occasion une toile de mon ami peintre. L’entente est déjà conclue. Je lui donne l’argent, il me donne la toile, emballée, donc je ne pourrai pas montrer à mon amie quelle toile j’aurai achetée.
Hier mercredi, j’étais dans la même situation : après avoir dîné avec une collègue –nous sommes allées au Cercle des HEC–, j’avais un bloc de trois heures à ma disposition avant de rencontrer l’amie du soir, avec laquelle je suis allée au ciné-campus et ensuite souper chez un vietnamien. Un homme ami, aussi, était avec nous au ciné-campus. Le film était délicieux, La haute société, de Woody Allen. Aujourd’hui c’est un peu pareil, j’ai la banque, à une heure, et la rencontre pour le vernissage à cinq heures. Je ne sais pas comment je vais occuper le bloc de trois heures de cet après-midi, d’autant qu’il pleut, mais voici comment je l’ai occupé hier.
Je suis entrée chez Olivieri, pour découvrir une librairie à moitié vide, qui s’est fait acheter par Renaud-Bray. Le nouveau statut d’Olivieri, m’a-t-on expliqué, sera pour ainsi dire transparent, en ce sens que ça ne devrait pas paraître qu’Olivieri s’est fait acheter par RB, ni vu ni connu. J’ai vu sur une des tables à l’entrée un livre qui ressemblait à celui que j’ai lu le printemps dernier sur Anne Hébert, intitulé En route, et pas de sentiment. Je l’ai feuilleté pour parcourir les photos. Puis, pour en lire des petits bouts dans un certain confort, je suis allée m’asseoir sur une chaise qui se trouvait dans le fond de l’établissement, là où ont lieu des séances de radio si je me rappelle bien, en tout cas il y a là des micros et une grande table destinée je dirais à regrouper les panellistes –habituellement des professeurs d’université. Je me suis assise et j’ai lu pendant un moment. Puis, je suis retournée à la même table, à l’entrée, et suis tombée cette fois sur une plaquette que j’ai achetée presque les yeux fermés, me disant qu’elle allait peut-être orienter mes quatre prochaines années de blogue à écrire, en ce sens qu’il s’agit de fragments et que c’est peut-être ça que j’écris depuis bientôt six ans, des fragments sur ma vie.

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Jour 983

Imprimer cette photo d'une vitrine de Holt Renfrew en format géant.

Une vitrine de Holt Renfrew.

Nous sommes allées, trois femmes, voir l’exposition de photographies de Robert Mapplethorpe au MBA. C’était mon idée. Une visite au musée me donne toujours envie de créer à mon tour. Je caresse l’idée de faire imprimer en grand format la photo ci-contre que j’ai prise, rue Sherbrooke, pendant que j’attendais les deux amies. Il faudrait, si je concrétisais ce projet, que je modifie les valeurs des contrastes et de la luminosité. Que je fasse encadrer la photo et que je la protège avec une vitre anti-reflet. Ces deux phrases, à elles seules, viennent de me coûter quelque 1000$ au bas mot. Comme il m’a été donné de répondre à la dame du comptoir de prêt de la bibliothèque Rina-Lasnier, qui m’informait qu’un abonnement coûte 175$ quand on n’habite pas la ville, je vais y penser. Il faudrait en outre que le cadre soit solidement vissé au mur pour que je puisse frotter le verre sans avoir peur que l’installation tombe à terre. Et que le verre soit de bonne qualité pour ne pas barioler sous mes vigoureux coups de chiffon imbibé de Windex.
Mapplethorpe est mort à 42 ans du sida. Au même âge, je m’occupais avec ravissement, le mot n’est pas exagéré, de chouchou qui n’avait que cinq ans.
Dans le domaine des maladies du même type, j’ai appris qu’une femme très belle que j’ai croisée récemment était atteinte d’un cancer. Nous avons le même âge, elle et moi. Et dans le domaine tant qu’à faire de la mort, j’ai vu vendredi à mon arrivée chez ma fille, en soirée, le film Into the Wild, dans lequel le jeune homme qui vit seul, à la dure, en Alaska, meurt d’un empoisonnement après avoir consommé des plantes parce qu’il n’en pouvait plus d’avoir faim. Se sentant nauséeux et souffrant, il consulte son livre sur les plantes et découvre qu’il a mangé une espèce non comestible dont il est écrit, dans la définition, qu’elle mène à la starvation puis à la death. Il ne lui reste plus qu’à attendre la fin. Tragique. Épouvantable.
Comme je me connais, avoir été dans la situation du jeune homme, j’aurais passé mes derniers jours de vie, souffrant le martyre, à attendre l’arrivée miraculeuse d’une personne qui m’aurait sauvée en m’amenant à l’hôpital. Je n’aurais pas été capable, autrement dit, d’affronter la réalité. Je me serais évadée, envolée, enfuie dans l’univers utopique d’un dénouement absolument improbable qui m’aurait laissée en vie.
Le film y est peut-être pour quelque chose. Et l’annonce qui m’a été faite qu’une très belle femme était atteinte de cancer… Toujours est-il que la nuit dernière, au retour, dans une grande fatigue, de notre rencontre d’amis à l’Île-Perrot, j’ai rêvé que j’étais atteinte d’un cancer des oreillons. Je comprenais, tout d’un coup, pourquoi le corps médical m’avait fait passer tel test, puis tel autre test que les autres personnes ne se faisaient pas imposer autour de moi. Je sentais l’étau se resserrer et je me rendais compte, catastrophée, qu’il n’y avait plus d’avenue possible. La menace que j’avais d’abord vaguement pressentie n’était plus une menace. J’étais la personne sur laquelle s’abattait la malédiction. Il n’y a pas de mot pour décrire l’état d’hébétude dans lequel me laissait ce coup de masse. La monde  s’arrêtait de tourner, autour de moi, alors que, paradoxalement, c’est la vie en moi qui allait s’arrêter et non celle du monde autour. Je n’étais pas du tout prête à absorber un tel choc.
C’est la deuxième fois que je rêve avec autant d’acuité que je suis atteinte d’un cancer et je me demande si ce n’est pas parce que je serais bel et bien atteinte d’un cancer que je savoure tellement chaque minute qui passe, chaque minute comme un cadeau, avant de disparaître.
Je m’arrête là, c’est trop terrible et ça me fait trop peur.

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Jour 984

La belle Simone, encore une fois.

La belle Simone, encore une fois.

Je suis entrée et j’ai fouiné un peu. Je me suis rendue à la mezzanine en direction des biographies. J’ai trouvé celle qui apparaît en photo-vedette, une biographie sous forme de  courte plaquette de Simone de Beauvoir écrite par Bernadette Costa-Prades. Je suis allée m’asseoir au soleil sur un fauteuil situé près d’une immense fenêtre et j’ai lu je dirais une demi-heure. À ma sortie, j’ai demandé à la dame, au comptoir, s’il fallait habiter la ville pour s’abonner. Oui, il le faut, mais si on habite un autre endroit on peut s’abonner moyennant des frais de 175$ par année.
– Je vais y penser, fut, bien entendu, ma réponse.
À mon retour à la maison de Bibi, moyennant quelques détours, j’ai trouvé papa sur son balcon, accompagné de Bibi qui était arrivée. Je suis allée les rejoindre. Nous avons échangé quelques nouvelles et, assez rapidement, je suis partie. Direction les pattes d’ours, dont la compagne m’a donné un rhododendron qui manque de lumière sur le terrain où il a été planté, alors je me suis portée volontaire pour lui fournir du soleil sur le grand terrain de la propriété de Denauzier. Jasette avec les pattes qui était à la maison. Jasette avec la compagne qui est arrivée sur les entrefaites. Puis voiture pour retrouver mon mari à St-Jean-de-Matha. Il n’y était pas, pourtant sa voiture y était, et une autre voiture aussi. Mais pas la moto.
– J’ai le temps, me suis-je dit, de transplanter le rhododendron.
– Et un coup partie, les poinsettias qui ont passé l’été dans la plate-bande. Et aussi le croton.
J’en ai eu jusqu’à huit heures et j’ai fait mon jardinage dans la noirceur. Je m’apprêtais à ranger les outils quand mon mari est arrivé. Nous avons échangé quelques nouvelles, les plus urgentes, lui en mettant la touche finale à ses préparatifs pour la chasse à l’orignal, moi en étudiant la disposition des cadres et la nouvelle couleur du mur accent et en me promenant ici et là dans les pièces du rez-de-chaussée en vue d’y installer quatre nouveaux projets que j’ai fait encadrer. Au bout d’un moment, Denauzier nous a apporté chacun une bière, nous nous sommes enfin assis et nous avons parlé plus intelligemment, en constituant des phrases ayant un début, un milieu et une fin. Puis nous avons soupé. Puis l’heure est arrivée des informations de dix heures que nous avons écoutées dix minutes. J’étais pleine de terre pour avoir transplanté à la noirceur. Nous avons pris une douche. Nous sommes allés au lit. Mon mari est parti un peu avant six heures ce matin pour l’Abitibi. Je suis pour ma part à Montréal, écrivant ces lignes, pour profiter de la vie auprès de mes amis. Je commence demain à profiter de la vie auprès de mes amis. Pour l’instant, je suis installée sur le balcon arrière, à l’appartement d’Emma.
Mon beau-frère m’a dit qu’il voulait me rémunérer, pour mon beau travail de traitement de texte. Je pense que je vais le laisser me donner des sous, à sa discrétion, que je vais investir dans un abonnement à la bibliothèque…

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Jour 985

La belle Simone.

La belle Simone.

Voici les raisons pour lesquelles je n’ai pas écrit hier jeudi. Premièrement, il faut savoir que j’ai passé deux jours et deux nuits chez Bibi pour accompagner papa pendant l’absence de ma grande sœur. J’ai très bien dormi sur son canapé rouge en cuir, qui offre juste la bonne largeur pour dormir quand on retire les coussins qui sont retenus au dossier par une fermeture éclair. Il est préférable cependant de dormir sur le dos. Peu importe. Je me suis réveillée vers 8h30 et tout de suite papa, de ses petits pas, est venu me voir et m’a demandé si je m’apprêtais à préparer du café. Peu de temps après, le beau-frère, qui était parti faire des courses, est arrivé. Il s’est joint à nous pendant le petit déjeuner. Voyant que je me dirigeais vers mon ordinateur avant même d’avoir fini mon café, il m’a dit de prendre mon temps et de relaxer.
– Je ne relaxe jamais, lui ai-je répondu sans réfléchir.
Une fois mon ordi ouvert, le beau-frère est venu s’installer près de moi car j’étais affectée, pour ceux qui s’en souviennent, à un contrat de traitement de texte à sa demande. Vers onze heures, nous avons décidé que nous avions pas mal fait le tour des retouches qu’il nous semblait nécessaire d’apporter.
– Allons chez Kiwi copie, lui ai-je proposé pour le plaisir d’aller quelque part avec lui, seuls tous les deux pour la première fois de ma vie, et pour le plaisir de profiter du temps exceptionnellement doux.
Nous y sommes allés et avons marché pour atteindre le commerce à travers le chantier des infrastructures d’égout qui a été au centre de nos observations la veille, du banc où nous étions assis, papa et moi. Au retour de Kiwi copie, nous avons dîné. Après le dîner, papa a fait une sieste. Pendant sa sieste, j’ai voulu retourner dehors prendre l’air, mais je me suis sentie fatiguée et je me suis plutôt étendue sur le lit de Bibi pendant un petit vingt minutes. Après les deux siestes, bien que je n’aie pas dormi, nous sommes allés, papa et moi, en direction contraire du centre-ville qui offre une vue sur les chantiers. Nous sommes allés en direction de la bibliothèque Rina-Lasnier. Après un long coin de rue et demi, papa à demandé à retourner à la maison, nous avons donc fait demi-tour. Je l’ai laissé monter seul à son appartement et je suis restée dehors, désireuse de marcher encore un peu dans le quartier. J’observais les terrains, les maisons, la hauteur des arbres, la beauté et la douceur tout autour.
– Je ne suis pas normale, me disais-je. Comment ça se fait que je m’extasie ainsi pour la vie, pour le seul fait d’être en vie ? Comment expliquer que je n’ai jamais remarqué, avant aujourd’hui, à quel point les terrains sont grands et bien entretenus ? Même les maisons modestes sont entourées de bosquets de vivaces en bonne santé.
– Une personne qui s’intéresse à sa ville s’abonne à la bibliothèque, me suis-je dit encore, dirigeant mes pas vers celle-ci, construite dans l’ancienne église St-Pierre où j’ai fait ma première communion.

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Jour 986

Je suis à Joliette depuis deux jours, chez Bibi, pour m’occuper de papa. Je ne m’en occupe guère, malheureusement, car je suis, comme autrefois quand je voulais arrondir mes fins de mois, affectée à des contrats de traitement de texte –pour lesquels je ne suis pas rémunérée ! Un pour mon mari, qui est terminé. Un pour mon beau-frère, qui est en cours. Mon mari est venu nous rejoindre ce soir, papa et moi, apportant une pizza qu’il avait attachée avec des sandows sur le siège de sa moto. Après la pizza, nous avons terminé le texte sur lequel il m’a fait travailler. Il vient de quitter. Papa est sur le point d’aller faire dodo. Il ne me reste qu’une petite heure avant l’arrivée du beau-frère qui va vouloir savoir où j’en suis du travail que je tape pour lui. Je ne suis pas rendue aussi loin que je l’aurais souhaité.
Dans l’après-midi, je suis allée marcher avec papa jusqu’à la Place-Bourget. La vie se déroule beaucoup plus lentement avec papa qu’avec tantine. Les pas se font tout petits tout petits et même, à cause du Parkinson, il lui arrive de marcher sur place sans avancer. Quand ça se produit, il me dit qu’il est fatigué. Alors nous nous dirigeons vers les premiers escaliers sur les marches desquels nous nous assoyons, sur les bordures de pierre ou de ciment le long des propriétés, toute surface est la bienvenue. Une fois assis sur les marches ou les bordures, nous faisons comme si de rien n’était, nous saluons les passants comme s’il s’agissait de voisins que nous connaissons. J’écris au nous, mais il faut savoir que je suis la seule à saluer, papa, une fois fatigué, a le regard fixe et absent.
Donc, cet après-midi, nous sommes allés à la Place-Bourget. Il faut compter un bon vingt minutes pour nous y rendre, à deux. Et je dirais six minutes maximum d’un pas normal quand je suis seule. Nous n’avons pas eu besoin de nous asseoir sur des marches en cours de route. Mais une fois au centre-ville, nous avons choisi un banc mi à l’ombre mi au soleil et nous avons observé les gens, les cyclistes, les automobilistes, les ouvriers parce qu’il y a un tronçon de route qui est bloqué pour refaire les canalisations. On observe donc la scène au son des grosses machineries et de leur avertisseur quand elles sont en marche arrière. Encore une fois, le nous ici devrait se lire au je, car papa ne voit presque plus rien.
Au bout d’un moment assez long, je lui ai demandé s’il acceptait que je retourne chez Bibi prendre mon porte-feuille pour que je me rende à la banque qui se trouvait, de notre banc, dans notre champ de vision. J’ai fait des blagues en lui disant de ne pas partir s’épivarder en mon absence. Je me suis dépêchée, donc au maximum je me serai absentée dix minutes. Je me suis rassise quelques minutes auprès de papa. Je suis allée à la banque. Je me suis rerassise auprès de papa qui n’avait pas bougé. Je suis allée faire une autre course, à proximité de la banque.
Le retour s’est bien déroulé. Comme il faisait tellement beau et presque chaud, papa s’est assis dehors sur son balcon, à notre retour. Pour ma part, je me suis trouvé une autre course à faire car je n’acceptais pas de ne pas profiter du temps exceptionnel. Je suis allée, pour la première fois de ma vie, chercher de l’eau sulfureuse près de mon ancienne école, Les mélèzes. Incroyable mais vrai, mon ancienne école, c’était il y a quarante-sept ans. Et je me sens, intérieurement, comme si j’avais seize ans.

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