Jour 723

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Elle habitait à Marseille l’Unité d’habitation conçue par Le Corbusier en 1947.

Je suis arrivée à Aix-en-Provence pour entamer mes études supérieures comme on entre dans une épicerie et qu’on ne sait pas quoi acheter pour le souper. Cela m’arrive souvent. Je me promène dans les allées et, me laissant séduire, je finis par acheter ceci et cela. Pas besoin d’une vision à trop long terme pour me sortir de l’impasse. Pareil à Aix.
– Que vous proposez-vous d’écrire ?, m’avait demandé lors de notre première rencontre ma directrice de thèse –que j’aurai vue quatre fois peut-être pendant l’année.
La question bien sûr m’avait prise au dépourvu. Étais-je censée savoir ce que je venais faire à Aix ?
– Peut-être des nouvelles, un recueil de nouvelles ?, avais-je répondu en bredouillant.
Ma directrice de thèse portait ce jour-là une sorte de blouse tellement décolletée, sans soutien-gorge en-dessous, que je ne savais pas trop où regarder en lui parlant. Je portais des pantalons moulants de laine rouge dotés d’un galon sous l’arche du pied –qu’on appelle sous-pied dans le vocabulaire militaire. Et des baskets rose, parce que seuls étaient soldés les baskets rose au Sport Expert où j’étais allée avant de partir pour la France.
– Vous êtes chaussée pour vous déplacer sans souci, avait remarqué la directrice en enchaînant qu’ainsi chaussée je pourrais me rendre chez elle à Marseille pour notre prochaine rencontre.
– Vous m’apporterez quelques textes que nous pourrons lire ensemble.
Ainsi fut-il fait quelques semaines plus tard. J’étais arrivée chez elle soulagée de découvrir qu’elle portait cette fois un tee-shirt, et qu’elle portait en outre, quand elle ne s’affichait pas en public, des lunettes dont les verres étaient des fonds de bouteille. La monture généreuse, noire, prenait toute la place sur son visage et s’harmonisait avec ses cheveux noirs. Nous avions plus ou moins lu mes textes. Il faut dire que peu de temps avant de quitter le Québec, en 1985, je m’étais initiée au traitement de texte sur un ordinateur et que je ne prenais plus plaisir à écrire à la plume sur du papier. Il faut dire aussi que l’inspiration n’était guère au rendez-vous, au cours de mes premières semaines de vie aixoise, et que je n’installais pas les conditions nécessaires à l’arrivée de l’inspiration. Je me laissais porter par la nouveauté qui m’invitait à me promener partout. Nous étions sur le point de nous séparer lors de cette visite que j’avais faite chez elle lorsqu’elle m’avait annoncé tout de go qu’elle s’attendait à ce que je lui remette un texte de cent pages avant Noël.
– Inspirez-vous de Michel Butor, m’avait-elle suggéré, L’emploi du temps. Vous l’avez lu j’imagine ?
Je ne l’avais pas lu –mais j’avais lu, et adoré, La modification. Je m’étais empressée d’aller acheter le roman de Butor à Marseille, une manière d’étirer ma visite de la ville.
Et finalement, de ma première année d’études à Aix-en-Provence, est né un mémoire de maîtrise sans queue ni tête intitulé –encore une fois c’est ma directrice de thèse qui m’a mis le titre dans la bouche en ouvrant mon mémoire au hasard et en en tirant une phrase : Pourquoi Paul-Émile ne lui donnait-il pas de nouvelles de la Tanzanie ?
À la fin de cette année d’études, je désirais tout sauf retourner au Québec, alors j’ai entamé un deuxième mémoire, D.É.A. celui-là, pour Diplôme d’études avancées.
– La création littéraire n’est pas un des champs possibles au-delà de la maîtrise, m’avait prévenue la même directrice. Seriez-vous intéressée à travailler sur le romancier Louis-René Des Forêts ?, m’avait-elle suggéré car elle se cherchait quelqu’un pour l’aider à avancer ses propres recherches sur cet auteur.
Par esprit de contradiction, j’avais proposé de travailler sur les expérimentations littéraires de l’Américaine Gertrude Stein. Et c’est ici que je veux en venir avec ce texte de maintenant 614 mots : je suis passée proche d’entamer un mémoire de D.É.A. qui aurait porté sur la peinture des amis de Gertrude, parmi lesquels Picasso, Picabia, Juan Gris… Ce n’est pas son travail littéraire qui m’intéressait, mais ses relations avec les artistes.
– Connaissez-vous bien la peinture ?, m’avait demandé ma directrice, voyant que je lorgnais du côté de la collection de toiles de la dame Américaine. Picasso, Picabia… vous connaissez leurs œuvres ?
– Pas vraiment, avais-je répondu.
– Dans ce cas, on oublie ça, avait-elle décidé.
Et j’ai passé une partie de la journée d’hier, au cours de laquelle je suis allée voir le film Les fleurs bleues, qui raconte les dernières années de la vie du peintre Wladyslaw Strzeminski, à me demander ce qu’il serait advenu de mon parcours si j’y avais fait entrer la peinture quand j’étais encore dans la vingtaine…

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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