Jour 318

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Mince ! Aucune flèche ne pointe vers ce que j’appelle l’intérieur du poulet.

Mon mari, ce matin, a rapporté des perdrix.
La semaine dernière, il en a visé une qu’il a ratée, pourtant il en était pas mal proche. C’était à l’endroit, pas très loin du chalet, que nous appelons la sablière parce qu’il s’y trouve une très mini carrière qui permet de se ravitailler en sable. Or, mon mari a découvert aujourd’hui que, s’il a raté la perdrix la semaine dernière, c’est parce que ses balles rouges, qui ont dû traîner à plein d’endroits humides pendant plusieurs années, n’étaient plus bonnes. Ayant découvert cela, il a utilisé aujourd’hui des balles vertes, et grâce aux balles vertes, sa chasse s’est avérée plus fructueuse. Nous allons donc essayer d’apprêter ces volatiles sauvages afin d’obtenir un mets plus intéressant que celui de la dernière fois. Je veux dire par là qu’il n’y a pas tellement longtemps, j’ai tenté de cuisiner une perdrix, elle aussi chassée par mon mari, en poursuivant deux objectifs : que le mets soit agréable au goût, et que la perdrix soit masticable –à défaut d’espérer qu’elle soit tendre. J’ai eu l’idée de mettre la perdrix entière à l’intérieur du poulet, comme on le fait avec de la farce. Je me suis dit qu’ainsi placée, la perdrix recevrait beaucoup d’humidité qui allait l’attendrir. J’ai ensuite fait cuire le poulet au four dans un Creuset, sur un lit d’oignons couverts d’un peu d’eau.
– Je n’aime pas le poulet « à l’eau », m’a dit plus tard Denauzier, en faisant référence, je pense, à cette expérience –peu réussie– de poulet à la perdrix.
Maintenant, nous avons trois perdrix à apprêter d’une manière ou d’une autre. Voici ce qui s’est produit cet après-midi, alors que nous faisions une promenade en quatre roues dans un sentier très accidenté. Mon mari a dit comme ça, assez fort parce que le moteur de son Grizzly fait beaucoup de bruit, en tournant légèrement la tête vers moi qui étais assise derrière :
– On pourrait les mettre dans des fèves.
J’ai compris, parce que je commence à le connaître, qu’il parlait des perdrix, même si les branches des arbres qui nous écorchaient le visage n’étaient guère propices à faire émerger de nos cerveaux des idées de recettes culinaires.
– Tu veux dire qu’on pourrait faire cuire les perdrix à la mijoteuse avec des haricots secs ?, ai-je voulu vérifier en parlant fort moi aussi.
– Exact.
– Excellente idée, ai-je répondu, d’ailleurs il nous reste de la pancetta, on l’utilisera comme corps gras.
Je suis la seule femme disons de St-Jean-de-Matha, mais je pense qu’on pourrait ratisser plus large, dont le mari lance comme ça, très succinctement, entre deux manœuvres pour éviter des marres de boue, qu’un projet de perdrix à la mijoteuse nous attend, de retour à la maison.

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Jour 319

26nov2011

Photo de papa et moi il y a une dizaine d’années. Je ne portais pas de frange. La monture de mes lunettes, certes un peu grosse, était quand même moins grosse que celle de maintenant. 

Je n’en suis pas revenue. J’étais en train de pousser papa dans son fauteuil roulant au rez-de-chaussée du CHSLD. Il a maintenant 89 ans et ressemble à un homme de 89 ans très diminué par la maladie de Parkinson. J’ai 60 ans, je porte des lunettes dont on pourrait dire que j’essaie de me cacher le visage derrière, tellement la monture prend toute la place. Je porte une frange assez courte étant allée chez la coiffeuse la semaine dernière, alors que papa est chauve sur le dessus de la tête… Au détour d’un corridor, un infirmier que je croisais pour la première fois s’étonne de nous voir si ressemblants :
– Oh la la ! Vous êtes de toute évidence la fille de monsieur, a-t-il lancé.
Je ne savais pas, à quinze ans, quand on me faisait immanquablement cette remarque, dans le grand Joliette, qu’on allait me la faire encore longtemps !
Je suis en train de lire Biographie du silence, un livre écrit par un prêtre et romancier espagnol que j’ai acheté au magasin de l’Abbaye de St-Jean-de-Matha cet été. C’est agréable à lire parce que c’est bien écrit. En gros, et sans surprise, il y est exprimé que pour ressentir la vie disons « véritable », à défaut de savoir comment décrire le flux d’énergie vitale qui est à la base de toute vie humaine, pour ne nommer que celle-là, il faut se détacher du tumulte, des actions, des distractions, il faut se recueillir dans le silence pour espérer se rencontrer ne serait-ce qu’une seconde, car la rencontre avec soi est fugace en titi. Je résume ici à traits grossiers les pages que j’ai lues, dans une phrase en outre trop longue, parce que je n’ai pas les connaissances qui me permettraient de m’exprimer mieux, avec plus de précision. Toujours est-il qu’hier, comme je ne m’endormais pas, je me suis concentrée non pas sur ma respiration, comme il est recommandé dans le livre, mais sur le tic tac de mon cœur dont les battements sont sonores, dans ma personne, à cause de ma valve. En me rendant ainsi attentive aux battements de mon cœur, je me suis rendu compte que je ne suis pas capable de laisser se produire un tic ou un tac sans que je ne reproduise le son, dans ma tête. C’est très difficile à expliquer, surtout à cette heure avancée.
Parallèlement, je lis un livre qui explique ce qu’est l’épigénétique. En gros, c’est une approche selon laquelle tout, sur terre, est énergie. Tout est vibrations. Cela peut expliquer ceci : les vibrations du son, lorsqu’une personne chante, se rendent frapper les vibrations des atomes du verre –il doit s’agir d’une coupe de cristal qui est à proximité du chanteur–, et cette rencontre fait en sorte que le verre éclate. L’épigénétique tend à prouver que nous sommes maîtres de nos vies et que nous n’avons pas à craindre les choses, il suffit de décider que ces choses –des maladies graves, par exemple– n’entrent pas dans nos vies, point final. Bien entendu, je ne sais pas ce que je pense de cette approche. J’espère y revenir pour vérifier que je suis capable de mieux résumer les pages que j’ingère depuis quelques jours.
– Tu lis un livre sur l’épigénétique ?, s’est étonnée mon amie de l’Île-Perrot. Qu’est-ce que c’est déjà, je ne m’en rappelle plus ?
Je n’ai pas été capable de répondre, tellement je ne savais pas par quel bout commencer !

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Jour 320

méné

Je découvre sur Wikipédia que méné est la déformation, en français, du mot minnow, en anglais.

Mince ! J’ai oublié un animal dans mon texte d’hier. Le plus petit, plus petit qu’une souris.
– Viens voir !, ai-je lancé à ma belle-fille.
Nous étions dans le chalet et je m’apprêtais à laver la vaisselle. Comme Denauzier a coupé l’accès à l’eau en raison de l’hiver qui approche, nous allons chercher de l’eau au lac au moyen de gros seaux; nous les apportons dans le chalet; j’essaie de verser l’eau du seau dans une grosse casserole en forçant comme une bonne; je mets la casserole à chauffer sur la cuisinière en forçant tout autant pour la soulever jusqu’à la plaque de gaz; quand l’eau commence à être pas mal chaude, je dépose la casserole dans l’évier qui devient, du coup, le bac dans lequel bien sûr j’aurai ajouté du savon.
Fiou ! Quelle longue description pour une opération sans intérêt mais associée, dans mon esprit, à un effort physique qui frôle la limite de ma force de moins en moins herculéenne au fil des ans.
J’en étais rendue à l’étape d’avoir versé l’eau du seau dans la casserole, quand j’ai demandé à ma belle-fille de venir voir ce que je voyais moi-même.
– La souris que le chien a voulu manger hier ?!, a tout de suite pensé ma belle-fille en s’approchant.
Je n’ai pas répondu pour qu’elle pense que, peut-être, une souris gisait là quelque part à mes pieds. Mais ce n’était pas une souris en train de gésir, c’était un animal vivant.
– Oh !, s’est alors exclamée tendrement ma belle-fille, découvrant un méné qui nageait dans la casserole.
– Viens voir !, ai-je ensuite lancé à mon mari qui n’avait pas le temps de venir voir parce qu’il cherchait un outil pour réparer un moteur quelconque, qui est venu voir pareil pour me faire plaisir, et qui s’est attendri lui aussi, mais moins longtemps que sa fille et moi.
Pour que le méné ne se mette pas à cuire dans l’eau bouillante, je l’ai sorti de la grosse casserole au moyen d’une petite casserole et je suis allée le remettre dans l’eau du lac. Les premières secondes, immobile, il a semblé désorienté par l’immensité de son habitat naturel, puis il s’est mis à bouger et s’est éloigné.
Voilà qui clôt le récit de l’aventure animalière de notre week-end.
Un mot cependant, en conclusion, sur le même sujet. L’été dernier nous avons déposé une marche de bois sur la galerie, devant la porte patio, au chalet, pour que les petits, dont les jambes sont courtes, puissent la franchir facilement. Ce dernier week-end, j’ai remarqué que la surface horizontale du bois portait des marques qui ne sont pas celles des pattes du chien de ma belle-fille. Il s’agit de lignes gravées dans le bois qui pourraient provenir de pattes dotées de griffes… ? Les lignes sont fines, alors ce ne seraient pas des lignes tracées par des pattes d’ours ? Mais peut-être de loups ? À suivre.

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Jour 321

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Photo prise sur Internet. Ça ressemble en titi au loup que nous avons vu, quoique notre voisin pense qu’il s’agissait d’une louve, la maman des deux petits.

Ce dernier week-end au lac Miroir fut animalier. La fille de Denauzier était avec nous. Elle possède un gros chien. Alors que son chien dormait au pied de son lit, dans la nuit de vendredi à samedi, on s’est mis à entendre un autre chien aboyer dehors, il était autour de minuit. Aboyer pas mal fort. Je dormais et je pensais que le chien qui aboyait était celui de ma belle-fille, mais bien que je fusse dans le sommeil, je réalisais que l’aboiement n’était pas le même.
– Papa !, s’est exclamée ma belle-fille, ça aboie dehors !
– C’est ton chien, a répondu mon mari qui ne comprenait pas qu’on le réveille pour ça.
– Non, non !, a répliqué ma belle-fille en pénétrant dans notre chambre minuscule pour en lever la toile à la fenêtre afin de voir dehors.
Nous voilà trois nez à la fenêtre, toujours au son des aboiements, et un quatrième nez à la fenêtre de la chambre à côté de la nôtre, où se trouvait le mari de ma belle-fille. Il a eu la présence d’esprit d’allumer sa lampe frontale qui éclaire beaucoup. Qu’est-ce qu’on a vu se mouvoir dans notre champ de vision, à ce moment-là ? Un loup blanc, assez gros, c’est lui qui aboyait. Car si on dit que le cri du loup est le hurlement, il est vrai aussi qu’il aboie comme un chien, mais de manière plus gutturale, je trouve. Un autre loup noir et blanc a semblé se mouvoir qui se cachait derrière le gros blanc, et indistinctement d’autres mouvements faisaient penser qu’il y avait plus de deux loups. Les mouvements indistincts ont fini par se préciser pour nous faire découvrir qu’ils étaient cinq loups. Un seul a aboyé. Il semblerait que celui qui aboie est le chef et qu’on l’appelle l’alpha. Cette vision surréaliste a eu un effet magique sur ma personne. C’était d’une poésie incroyable, ces cinq loups, dont deux louveteaux, qui en étaient maintenant à circuler sur le terrain, en se tenant en groupe, aucun ne s’éloignant des autres. On dit habituellement qu’ils circulent en meute, mais est-ce que cinq loups, dont deux plus jeunes, constituent une meute ? Après avoir circulé sur le terrain, ils sont entrés dans le boisé, à la droite de notre chalet. J’étais déçue qu’ils s’éloignent déjà.
Bien entendu, je me suis posé mille questions : ces loups se rapprochent-ils des humains parce qu’ils n’ont plus de territoire en raison des coupes à blanc ? Ces loups manquent-ils de nourriture en raison des changements climatiques et viennent-ils flairer autour de nos chalets en espérant se mettre quelque chose sous la dent ? Ma belle-fille, qui était trop intriguée par cette visite surprise pour se rendormir, les a en outre entendus et vus revenir et monter sur la galerie plus tard dans la nuit.
Le lendemain matin, surprise, les deux bébés, très semblables à des chiens Husky, rodaient à nouveau autour du chalet, tranquilles, n’excluant pas de s’asseoir un peu au soleil pour profiter de ses rayons.
Quand je suis avec ma belle-fille, je n’ai pas peur de grand-chose, alors notre première idée, malgré la présence des bébés qui cependant n’étaient plus visibles, a été d’aller nous promener. Ma belle-fille portait une carabine à l’épaule, et moi du poivre de cayenne à la main et un sifflet au cou. Nous n’avons rien croisé d’autre que quatre énormes cacas d’ours, mais beaucoup d’empreintes de loups étaient encore fraîches dans le sable du sentier.
Ensuite, nous avons vu deux magnifiques perdrix.
Ensuite, dans notre chalet, grimpant en vitesse sur un mur afin d’échapper à la gueule du chien, une souris est venue s’ajouter à cette faune inhabituelle qui a fait de notre week-end, un week-end exceptionnel.

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Jour 322

ToileOct2019

Sans titre pour le moment.

J’ai voulu profiter de ma semaine seule à la maison pour entreprendre une nouvelle toile. Je ne peins pas l’été, car l’été je suis trop occupée à courir après le temps, alors quand je m’y remets à l’automne, c’est comme si je n’avais jamais peint de ma vie. Je n’ai plus de repères, je suis assaillie de questions, j’oublie que l’acte de peindre est affaire de plaisir et de laisser aller. Je m’empêche de toucher à mes pinceaux parce que je sais qu’il me faudra virailler dans tous les sens avant de trouver une direction à la première esquisse, et ce viraillage est de plus en plus épuisant, on dirait que mon système nerveux n’est plus capable de le supporter.
Je n’achète pas de nouvelles toiles depuis un certain temps, je peins par-dessus celles qui ne me plaisent plus. Cela dit, plutôt que de peindre sur une toile que je n’aime plus, cette semaine, j’ai entrepris de poursuivre une toile qui est suspendue dans la salle de bains, qui ne m’a valu aucune remarque depuis qu’elle est suspendue là, je dirais un bon six mois, et que je laissais ainsi accessible à ma vue dans l’idée de lui donner une forme satisfaisante un jour.
J’ai donc fait ça, décroché cette toile, et entrepris de la compléter en comblant, encore et toujours, les espaces, çà et là, qui n’étaient pas couverts de couleur, parce qu’il y en avait. Autrement dit, je me suis lancée dans l’accumulation des petites masses pour couvrir les endroits qui laissaient voir le canevas blanc de la toile. Quand je me lance dans les petites masses, ça peut prendre des jours de travail, voire des semaines.
J’ai peint avec du brun qui ne couvrait pas bien, alors j’y ai ajouté des pigments bruns secs. J’en ai trop mis et la couleur est devenue presque noire. Je ne voulais pas peindre en noir. J’ai créé une sorte de violet en mélangeant du rouge et du bleu. Et j’ai commencé à couvrir de violet les nombreux espaces blancs, la majorité étant de forme circulaire.
Au bout d’un moment, je me suis dit que je n’allais quand même pas passer l’hiver à peindre des billes insignifiantes avec du violet qui ne couvrait pas tellement bien lui non plus. Alors je suis allée chercher une spatule, j’ai versé sur ma toile le brun noir et le violet, et j’ai couvert avec des gestes amples le sujet qui ne m’avait valu aucun commentaire du temps que la toile était suspendue dans la salle de bains. Ensuite, j’ai ajouté du jaune et du rouge, et en dernier lieu du vert que j’ai étendu avec un chiffon humide.
Plus tard, j’ai décidé que j’allais couvrir la surface de lignes noires. J’étais en train de nourrir papa quand j’ai pensé aux lignes noires. Après l’avoir promené une dizaine de fois dans le long corridor en poussant son fauteuil roulant, j’ai décidé que c’en était assez, je suis partie, j’ai conduit jusqu’à la maison, et sitôt arrivée je me suis lancée dans les lignes noires.
Ça donne ce que ça donne, ci-dessus. Au moins, je ne commence pas ma saison dans une méticulosité excessive.

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Jour 323

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Sue Montgomery, mairesse de l’arrondissement Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce.

J’aime le chiffre 23, il me fait penser à ma fille qui a 23 ans et qui est née le 23 août. C’est donc son année chanceuse, selon certaines superstitions, année qu’elle vit en France, à Strasbourg. C’est déjà pas si mal, ce lieu de résidence, pour favoriser l’épanouissement de la chance. Même s’il pleut pas mal là-bas en hiver, et même si le contexte pédagogique ne semble pas la stimuler autant que le contexte pédagogique qui était le sien à l’École Polytechnique.
– Il y a de nombreux cours théoriques, me dit-elle, qui sont incompréhensibles et qui n’en finissent plus, et qui ne sont d’aucun recours quand arrivent les rares plages de temps consacrées aux ateliers pratiques.
En outre, les examens se déclinent sous la forme d’exposés oraux dont elle n’a pas l’habitude. En outre, bis, il arrive qu’elle passe quatre ou cinq jours sans avoir de cours –les horaires changent chaque semaine– et cela crée une coupure dans l’esprit des études, ou alors il arrive qu’elle ait quatre cours incompréhensibles l’un à la suite de l’autre le même jour et que rendue au troisième –on taira ici ce qui se passe lors du quatrième–, elle ait plutôt tendance à dessiner des petits bonshommes sur ses feuilles de notes, qu’à écrire ce qu’elle comprend à peine.
Cela me rappelle les réunions que nous avions lorsque je travaillais à l’université, pendant lesquelles je dessinais non pas des bonshommes mais des espèces de feuillages dans la marge de mes feuilles lignées. Avoir le nez ainsi penché sur mon cahier de notes m’aidait à me concentrer. Lorsque je regarde une personne qui parle, en réunion ou ailleurs, je suis trop facilement happée par son langage non verbal. La même chose se produit à la télévision, lorsque l’écran diffuse l’image d’un commentateur en position statique qui explique quelque chose. Je vais remarquer tel mouvement imperceptible de l’épaule, tel froncement de sourcil droit, telle crispation de la mâchoire… autant de mouvements que je ne sais même pas interpréter mais auxquels, allez savoir pourquoi, je suis sensible.
Je me demande avec un certain effroi, en vieillissant, si cet intérêt chez moi pour des choses aussi simplissimes qu’un froncement ou une crispation, ne constitue pas un déplacement de mon attention qui trahirait mon inaptitude grandissante à comprendre : comprendre l’enjeu d’une situation X (abstrait), comprendre le fonctionnement d’un truc patente Y (concret) commencent à se résumer de plus en plus dans ma tête comme étant du pareil au même : trop compliqué !
Un peu dans le même ordre d’idées des feuillages, Sue Montgomery tricote pendant les réunions du Conseil municipal, elle aussi pour se concentrer plus facilement, dit-elle, et, par la bande, pour rendre compte du temps de parole en fonction du sexe. Elle tricote d’une couleur (bleu) quand c’est une femme qui a la parole, et d’une autre couleur (rouge) quand c’est un homme, et c’est la couleur de l’homme qui l’emporte. Pour ma part, je n’ai jamais attribué de deuxième sens à mes feuillages. Ils n’auront été que de l’encre gaspillée qui me tachait les mains.

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Jour 324

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Caisse de lait rigide

Une autre petite chose amusante, à propos des amis qui sont à l’aise chez moi et qui se servent comme s’ils étaient chez eux.
Je collectionne les bouteilles de verre pour les remplir d’eau sulfureuse une fois par semaine à la source de Joliette, près de l’école des Mélèzes. Qu’il soit dit ici, hors sujet, que j’ai honoré cette école de ma présence en sixième et septième années du niveau primaire, alors qu’elle venait d’ouvrir ses portes.
Je possède seize bouteilles, de toutes sortes de formats. Je préfère les petits aux gros formats. Une bouteille de 250 ml me plaît davantage qu’une grosse d’un litre. Cette préférence m’oblige à me compliquer l’existence : au lieu de boire directement l’eau d’une bouteille d’un litre, que je verserais dans un verre, je prends la peine de remplir ma petite bouteille à même la grosse d’un litre, et je bois à même la petite, sans utiliser de verre. Ces petites que j’aime sont des bouteilles de vin de la marque Cellier des dauphins.
Pour le confort de mes oreilles lors de mon trajet en voiture pour me rendre les remplir –et nourrir papa–, il serait approprié que j’ajoute deux ou trois petites bouteilles à ces seize, afin de les immobiliser davantage dans la caisse pour qu’elles tintent moins.
J’ai d’ailleurs rapporté des bouteilles vides dans mes bagages, de retour de mon séjour en France, deux en provenance de Strasbourg et une de Middleburg aux Pays-Bas. J’accumule les bouteilles dans une caisse de lait en plastique, comme on le voit ci-dessus, que j’ai expressément achetée dans une quincaillerie. Ce n’est pas écologique et tout le tralala autour du plastique et de l’extinction de l’espèce humaine, mais quand j’ai une idée en tête il est difficile de l’en déloger. Je pense que c’est une caractéristique de ma personne qui énerve mon père, parce qu’encore maintenant, alors qu’il est très avancé dans sa maladie de Parkinson, il lui arrive de me traiter, comme ce fut le cas ce soir, de tête de cochon.
J’en reviens aux amis. Ayant fait mon approvisionnement en eau sulfureuse pas longtemps avant notre party d’huîtres, j’ai déposé ma caisse dans le garage, pas très loin des quelques marches qui nous font accéder à la maison. Voilà les amis, à un moment donné, qui remarquent la présence de cette caisse de bouteilles et qui en prennent chacun une, pensant qu’il s’agissait d’eau gazeuse puisque les bouteilles portent l’étiquette Pellegrino. Je n’ai rien dit et je les ai laissés se servir. Ils n’ont rien dit, mais je ne sais pas s’ils ont bu l’eau, en ce sens que les verres sur la table en fin de soirée étaient vides, mais est-ce d’en avoir bu le contenu, ou de l’avoir jeté dans l’évier ? Encore ici, mystère et boule de gomme ! 

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