J’imagine toutes sortes de scénarios pendant que je décape. Je ne suis pas endormie, je décape bel et bien. Dans le scénario de ce matin, une dame marâtre nous enseigne à décaper. J’imagine très bien le comportement de la dame marâtre car je m’inspire d’une collègue d’autrefois jadis –quand je travaillais à l’université il y a un an ! Nous sommes un groupe d’apprenties décapeuses assises par terre et nous suivons scrupuleusement les consignes. La marâtre nous dit de décaper d’un seul trait jusqu’à ce que le grattoir soit bloqué par la couche de peinture sèche qui n’a pas encore reçu de décapant.
– L’art du décapage, poursuit-elle sur un ton docte, réside dans la force avec laquelle on appuie sur la lame du grattoir. Il ne faut pas appuyer trop fort, car ça peut abîmer le bois et laisser des marques, ni trop mollement car la peinture ne décolle pas.
Nous nous appliquons et nous réussissons. Après nous avoir surveillées une à une, et constaté que nous maîtrisons la technique, elle s’en va vaquer à d’autres occupations en nous disant qu’elle sera de retour dans quelques minutes.
– Que je n’en voie pas une expérimenter une autre technique en mon absence, nous dit-elle.
À son retour, bien entendu, et bien que toutes les apprenties la craignent, mais certaines moins que d’autres, il en est une ou deux qu’elle surprend en train de gratter par petits bouts sans y aller d’un seul trait.
– Je n’en peux plus de devoir supporter tous ces égos !, s’exclame-t-elle en exagérant son exaspération. Il vous est impossible de me croire et d’obéir !
– C’est inhérent à la condition humaine que d’essayer et de tester, exprime une voix parmi nous, les apprenties. C’est bien beau de croire, mais c’est plus l’fun d’expérimenter !
– On se rappelle mieux qu’il faut y aller d’un trait, renchérit une autre voix, quand on constate par nous-mêmes que les petits traits ne donnent rien.
– Bonjour madame Lynda, m’interrompt alors Wilfrid, le peintre, qui vient d’arriver. Vous semblez absorbée par vos pensées !
– Bonjour Wilfrid !
– Vous êtes très courageuse de travailler autant, commence-t-il.
– Je pense que je suis plutôt un peu folle !, lui dis-je pour toute réponse, en référence à mes scénarios loufoques.
J’essaie ensuite de penser à des choses plus agréables. Je me remémore un texte récent dans lequel j’ai écrit que mon mari est tout un numéro. J’ai déjà écrit ça, dans mon mémoire de maîtrise en création littéraire, il y a plus de trente ans, à propos d’un personnage. Ce dernier se rend consulter un médecin et comme il sursaute à chaque auscultation, le médecin lui dit : « Vous êtes tout un numéro de loto sportive. » Pourquoi la loto sportive ? Je ne le sais pas moi-même. Mais ce retour dans mon passé à Aix-en-Provence, dans la chaleur terrible de l’été que je ne supportais pas bien, me plonge dans une période de ma vie pendant laquelle j’étais perdue, angoissée, déstabilisée. Autant dire que j’étais mieux, entre deux maux il faut choisir le moindre, avec la marâtre !
Cette nuit et ce matin j’ai dormi, pour me remettre de l’avant-dernière nuit pendant laquelle je n’ai presque pas fermé l’œil. Pourtant, je ne me sens pas aussi en forme qu’hier.
– Est-ce que ce serait exagéré qu’on joue au Rummy, ai-je demandé à Emma en buvant mon café, plutôt que de m’habiller pour aller décaper.
– Bien sûr que non !, s’est-elle exclamée.
Alors nous avons joué. Et elle a gagné. Elle n’est pas libre aujourd’hui pour m’aider, contrairement à ce que j’ai souhaité dans mon texte d’hier. N’écoutant que mon courage, et de ce pas, je retourne décaper.
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