Jour 1 072

J’imagine toutes sortes de scénarios pendant que je décape. Je ne suis pas endormie, je décape bel et bien. Dans le scénario de ce matin, une dame marâtre nous enseigne à décaper. J’imagine très bien le comportement de la dame marâtre car je m’inspire d’une collègue d’autrefois jadis –quand je travaillais à l’université il y a un an ! Nous sommes un groupe d’apprenties décapeuses assises par terre et nous suivons scrupuleusement les consignes. La marâtre nous dit de décaper d’un seul trait jusqu’à ce que le grattoir soit bloqué par la couche de peinture sèche qui n’a pas encore reçu de décapant.
– L’art du décapage, poursuit-elle sur un ton docte, réside dans la force avec laquelle on appuie sur la lame du grattoir. Il ne faut pas appuyer trop fort, car ça peut abîmer le bois et laisser des marques, ni trop mollement car la peinture ne décolle pas.
Nous nous appliquons et nous réussissons. Après nous avoir surveillées une à une, et constaté que nous maîtrisons la technique, elle s’en va vaquer à d’autres occupations en nous disant qu’elle sera de retour dans quelques minutes.
– Que je n’en voie pas une expérimenter une autre technique en mon absence, nous dit-elle.
À son retour, bien entendu, et bien que toutes les apprenties la craignent, mais certaines moins que d’autres, il en est une ou deux qu’elle surprend en train de gratter par petits bouts sans y aller d’un seul trait.
– Je n’en peux plus de devoir supporter tous ces égos !, s’exclame-t-elle en exagérant son exaspération. Il vous est impossible de me croire et d’obéir !
– C’est inhérent à la condition humaine que d’essayer et de tester, exprime une voix parmi nous, les apprenties. C’est bien beau de croire, mais c’est plus l’fun d’expérimenter !
– On se rappelle mieux qu’il faut y aller d’un trait, renchérit une autre voix, quand on constate par nous-mêmes que les petits traits ne donnent rien.
– Bonjour madame Lynda, m’interrompt alors Wilfrid, le peintre, qui vient d’arriver. Vous semblez absorbée par vos pensées !
– Bonjour Wilfrid !
– Vous êtes très courageuse de travailler autant, commence-t-il.
– Je pense que je suis plutôt un peu folle !, lui dis-je pour toute réponse, en référence à mes scénarios loufoques.
J’essaie ensuite de penser à des choses plus agréables. Je me remémore un texte récent dans lequel j’ai écrit que mon mari est tout un numéro. J’ai déjà écrit ça, dans mon mémoire de maîtrise en création littéraire, il y a plus de trente ans, à propos d’un personnage. Ce dernier se rend consulter un médecin et comme il sursaute à chaque auscultation, le médecin lui dit : « Vous êtes tout un numéro de loto sportive. » Pourquoi la loto sportive ? Je ne le sais pas moi-même. Mais ce retour dans mon passé à Aix-en-Provence, dans la chaleur terrible de l’été que je ne supportais pas bien, me plonge dans une période de ma vie pendant laquelle j’étais perdue, angoissée, déstabilisée. Autant dire que j’étais mieux, entre deux maux il faut choisir le moindre, avec la marâtre !
Cette nuit et ce matin j’ai dormi, pour me remettre de l’avant-dernière nuit pendant laquelle je n’ai presque pas fermé l’œil. Pourtant, je ne me sens pas aussi en forme qu’hier.
– Est-ce que ce serait exagéré qu’on joue au Rummy, ai-je demandé à Emma en buvant mon café, plutôt que de m’habiller pour aller décaper.
– Bien sûr que non !, s’est-elle exclamée.
Alors nous avons joué. Et elle a gagné. Elle n’est pas libre aujourd’hui pour m’aider, contrairement à ce que j’ai souhaité dans mon texte d’hier. N’écoutant que mon courage, et de ce pas, je retourne décaper.

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Jour 1 073

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Le hosta est le roi de l’ombre, est-il écrit dans l’article que je lis. Or, je veux les planter en plein soleil…

Après presque douze heures de décapage, je tente de faire le point. Je n’ai pas mal partout. Je ne me suis pas fait manger par les bibittes même si la fenêtre était grande ouverte sans moustiquaire. Je n’ai pas eu mal à la tête malgré les odeurs fortes dégagées par le produit décapant. Ce sont trois points positifs. Il me reste une bonne journée de travail à abattre demain. Avec un peu de chance, Emma devrait m’aider plus qu’aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui elle était en répétition pour un événement musical, une répétition qui a duré presque toute la journée. Je n’étais pas seule pour autant. Un peintre, Wilfrid, peignait le sous-sol, pendant que je grattais la plinthe du rez-de-chaussée. Quand nous ressentions le besoin d’un peu de compagnie, soit il montait me poser une question, soit je descendais lui en poser une aussi. Après une mini jasette, nous retournions à nos moutons.
Je  vais devoir acheter de la teinture –de couleur dite Coloniale— pour couvrir les plinthes décapées. Elles ne sont pas en assez bon état pour demeurer telles quelles, vernies d’une couche transparente qui laisserait voir l’état naturel. Je sais qu’il existe des pâtes à masquer de couleur, je vais en avoir besoin pour combler certains trous. Il faut combler les trous, laisser sécher, sabler, teindre ensuite. Dans le courant de la semaine prochaine, si possible, Denauzier et moi reviendrons pour installer des quarts de rond en utilisant pour ce faire la scie à onglet de Jacques-Yvan, si possible encore une fois.
Pourtant, nous nous étions dit, mon mari et moi, qu’après la fête des pères, ce dimanche, nous limiterions nos déplacements pour voir passer le temps. Nous avons mille choses à faire à la maison de St-Jean-de-Matha, à commencer en ce qui me concerne par une plate-bande qui va habiller tout le long de la galerie. J’adore jardiner. La plate-bande sera constituée de hostas, et les hostas me seront donnés par mon oncle qui était mon voisin du temps que je possédais une maison de campagne à St-Alphonse.
Pendant que je travaille comme une bonne sur l’embellissement d’un grand logement que je n’habiterai même pas, Denauzier est en vacances avec des amis aux États-Unis. Il est parti en moto. Je voulais profiter de son absence pour écrire ma nouvelle Clara. J’ai brièvement pensé à elle pendant que je décapais cet après-midi. Si elle doit, comme les deux héroïnes A et B, s’installer dans un contexte de première rencontre avec un homme, elle va se sentir à l’étroit. Il serait préférable que j’élargisse ma consigne de départ afin que les protagonistes puissent évoluer ailleurs qu’autour d’une table dans un endroit public. Alicia rencontre Hervé dans un bistro sombre, tandis que Barbara rencontre Hervé, le même ou un autre, sur une terrasse en plein soleil. J’aurais beau inventer vingt-six lieux différents, la monotonie serait vite au rendez-vous. Le lecteur découvrira donc Clara dans l’intimité de son foyer.

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Jour 1 074

Il est six heures et quart, du matin. Ça m’arrive rarement de dormir si mal. C’est la deuxième fois que je reviens de l’Abitibi malade. Comme je l’ai écrit précédemment, ces voyages de plusieurs heures de route, effectués en peu de jours, ont un effet non négligeable sur ma santé. Je suis enrhumée et j’ai mal à la tête. La première fois, c’était cet hiver, je suis revenue, idem, enrhumée avec un mal de tête. Ces petits ennuis se sont transformés en bronchite qui a nécessité une prise d’antibiotiques. J’espère ne pas me rendre jusque-là cette fois-ci.
Je suis chez Emma, qui était autrefois chez moi, à Montréal. Je suis venue aider au décapage de plinthes dans un contexte qui est explicité aux paragraphes ci-dessous. En plus du reniflage et du atchoumage, j’ai été victime cette nuit d’une attaque féline. Une Puce à clochette est arrivée sur mon lit à toute vitesse, est repartie, est revenue en m’accrochant quasiment une joue. Je ne la connais pas, la nouvelle colocataire animalière de ma fille, mais j’ai décrété que nous sommes en chicane.
Je suis donc en forme très moyenne mais au moins j’aurai écrit mon texte du jour –mes lamentations– avant même que ma fille soit levée !
Cela ne m’empêche pas, la forme moyenne, d’être aussi copropriétaire d’un duplex depuis bientôt vingt ans, duplex dont les locataires du rez-de-chaussée, qui viennent de quitter, ont habité treize ans le logement. Il est en bien mauvais état, il me semble, mais on dirait que je suis la seule, avec je dois le dire Denauzier, à le trouver dans un piètre état. Les fenêtres, très vieilles, laissent passer l’air froid l’hiver, à tel point que les anciens locataires les recouvraient de grandes feuilles de polythène. Je me répète, je sais, mais ça m’impressionne tellement, qu’on puisse vivre dans un tel environnement, que ça me fait radoter. Le plancher de la salle à manger était recouvert d’une moquette qui datait de l’époque de Mathusalem –nous sommes en voie de remettre le plancher sur le bois. Un certain nombre de planches des galeries sont pourries. Les fenêtres du sous-sol sont, toutes, de la taille d’un mouchoir de poche, le plafond y est bas et les planchers, à la grandeur, recouverts d’une moquette grise à poils ras de type commercial. Les plafonniers, aux deux étages, projettent une lumière crue de technologie LED qui donne envie de se cacher la tête sous un oreiller. Je ne critique pas les gens qui habitaient l’endroit auparavant, je dirais même, au contraire, que je les envie. Ils ne sont pas, comme le disait ma mère de moi, gesteux. J’ai donc accueilli l’annonce du départ des locataires avec un certain enthousiasme, au mois de mai dernier, en ce sens que nous allions enfin, me disais-je, améliorer un peu l’état des lieux.
Et bien non, améliorer n’est pas nécessaire, le logement s’est reloué sur un claquement de doigts ! Encore une fois, je me retrouve perplexe et la seule de mon bord à ne pas comprendre : comment ça se fait qu’on peut avoir envie d’habiter un lieu pareil et, en prime, de payer cher ? Tout le monde est content face à cette relocation facile, pas de problème de mensualités manquantes et de visites répétées à des heures qui ne conviennent pas tout le temps, tout le monde est content sauf moi ! J’aurais voulu demander à Bibi de venir nettoyer. J’aurais voulu changer les fenêtres du rez-de-chaussée. Refaire une galerie arrière en agrandissant sa surface car en ce moment elle est toute petite. Décaper les plinthes de la chambre à coucher principale –Emma, si travaillante, a commencé à le faire. Changer les luminaires. Installer des thermostats électroniques. Je me voyais même déposer une plante, sur le manteau de la cheminée, pour accueillir les nouveaux arrivants ! J’aurais voulu apporter mille embellissements.

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Jour 1 075

Je ressens chaque fois un petit pincement de déception à la relecture de textes que je découvre encore moins bons que je le pensais. Il m’arrive de publier des textes que je sais n’avoir que moyennement réussis. Puisque mon défi consiste à en publier un par jour, il suffit que j’aie emprunté une mauvaise pente, que je sois fatiguée, ou pas inspirée, ou coincée par le temps, pour me retrouver avec un texte plus ou moins efficace. Un texte qui ne va nulle part. Qui n’interpelle pas le lecteur. Il y a plusieurs faiblesses dans le texte d’hier. Entre autres choses, notre séjour en Abitibi est présenté par moments à l’imparfait, dans un passé lointain de longue durée, alors qu’il aurait dû être présenté du début à la fin au passé composé, dans un passé récent dont les actions nous semblent encore proches. Il y a plusieurs autres faiblesses dans ce texte sur lesquelles je ne m’étendrai pas.
– Étendez-vous et essayez de ne penser à rien, m’a dit la dame.
– À rien, ai-je répété pour m’encourager, car ce n’est pas facile, ne penser à rien.
– Aryen, comme dans la race aryenne, a repris la dame.
– Adrienne, ai-je enchaîné, sûre de moi.
– Adriatique ?, a tenté la dame, pas du tout sûre d’elle en matière géographique.
– À la claire fontaine, à ce moment-là, ai-je répliqué.
– Autant en emporte le vent, et un tien vaut mieux que deux tu l’auras, a-t-elle prononcé du même souffle.
– Si vous y tenez, fut ma réponse.
– Un vôtre vaut mieux que deux vous l’aurez, a rectifié la dame.
– Vous aurez affaire à moi ?, lui ai-je demandé.
– Si vous y tenez, fut sa réponse.
Je me suis sentie piégée.
– Il y a plusieurs faiblesses dans votre texte d’hier, a renchéri la dame, si vous continuez, vous allez perdre vos lecteurs.
– C’est une crainte que je porte en moi continuellement, ai-je répondu. Depuis cinq ans.
– Dans un passé récent dont les actions sont encore toutes proches, vous écriviez mieux, me dit la dame en revenant à la charge, en enfonçant le clou. Publier un texte par jour c’est bien, mais deux c’est mieux ! Qu’en pensez-vous ?
– J’en pense que je suis peut-être sur une mauvaise pente ? Bien sûr mes textes ne sont jamais parfaits…, ai-je commencé.
– Imparfait, le monde est imparfait !, comme dans la chanson de Daniel Bélanger, s’est-elle exclamée.
– Il l’a écrite au présent de l’indicatif, il ne voulait pas s’empêtrer dans les tournures du passé composé, ai-je constaté.
– Je ressens chaque fois un petit pincement…, a repris la dame.
– De déception, de défi raté, de circonvolution éclectique, de maudit bâtard !, me suis-je exclamée, criant presque.
– Ne vous éloignez pas trop des paroles de base, me corrige la dame.
– Toi dans ta ville et moi transsibérien, qui t’aime et qui t’adore, si vous préférez.
– Je préfère et c’est mieux, m’encourage la dame.
– Étendons-nous et, ensemble, ne pensons à rien, ai-je conclu en attirant la dame vers moi.
Elle s’est étendue contre mon flanc et nous nous sommes endormies. De repos nous  avions, je pense, grand besoin.

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Jour 1 076

Denauzier n’a plus la même allure. Pendant que je dormais ce matin jusqu’à 10h15 –je me suis forcée pour me lever, c’est quand même assez fatigant les séjours en Abitibi–, il est allé se faire couper les cheveux. Quand j’ai décrit hier soir sur mon blogue que Denauzier faisait dodo dans la voiture, ses bouclettes dépassant de sa casquette, je ne me doutais pas que les bouclettes n’allaient plus être là aujourd’hui mardi matin.
Mon mari est tout un numéro, je le lui dis souvent. Pour notre voyage de cinq jours en Abitibi, par exemple, il n’avait apporté qu’une seule paire de chaussettes. Il a toujours des sacs de voyage de plus ou moins prêts dans son garde-robe car il voyage régulièrement. Dans ces sacs il y a des t-shirts, des jeans, des sous-vêtements, des canifs, des lampes de poche de format miniature, des tourne-vis, des savons Irish Spring plus ou moins émiettés à force de voyager. Il lance quelques vêtements supplémentaires dans ce sac quand vient le temps d’aller quelque part quelques jours et hop ! il pitche son sac dans le coffre arrière de la voiture.
Cette fois-ci, il est évident qu’il a oublié de faire le plein de chaussettes.
Ça faisait deux soirs de suite que je remarquais deux trous sous une chaussette, assez gros, dans la portion qui couvre la plante des pieds, juste sous les orteils. Ces deux soirs-là, mon mari était assis sur un canapé, chez son fils aîné. Il avait les jambes étendues et les pieds appuyés sur un pouf. De l’endroit où j’étais assise, dans une chaise berçante, je voyais la plante des pieds de mon mari pointés à la verticale, recouverts chacun d’une chaussette, dont une exhibant deux trous. Je me suis fait la réflexion que cette chaussette avait fait son temps.
Une autre particularité de mon mari, c’est qu’il lance ses affaires par terre. Ses vêtements sales, plus souvent qu’autrement, traînent sur le plancher dans notre chambre à coucher, et non dans le panier. En fait, ses vêtements sales traînent à proximité du panier, sur le plancher. C’est donc sans surprise que je ramasse ses affaires, quand vient le temps de partir, je les ramasse et je les mets dans le sac de voyage. Quand est venu le temps de ramasser nos affaires pour revenir à St-Jean-de-Matha, je suis tombée sur la chaussette à trous, par terre, près du lit, dans notre chambre d’invités. J’ai trouvé tout naturel de la jeter. Je suis donc allée la déposer dans la corbeille de la salle de bains, juste à côté de notre chambre, avec l’intention d’avertir nos hôtes de ne pas s’étonner de trouver dans la corbeille de la salle de bains une chaussette, trouée.
– Chérie, as-tu vu mes chaussettes ?, m’a demandé mon mari au moment où je refermais le sac en me battant avec la fermeture éclair.
– J’en ai vu une trouée, que j’ai jetée, ai-je répondu en parlant fort parce que notre chambre est au sous-sol alors que mon mari était au rez-de-chaussée.
– C’est ma seule paire !, s’est exclamé mon mari.
– Ah bon ?, me suis-je étonnée.
Je suis donc allée récupérer la chaussette trouée dans la corbeille, je l’ai secouée parce qu’elle avait reçu quelques cheveux en provenance de ma brosse à cheveux.
– Je n’aurai pas besoin d’avertir nos hôtes par rapport à la chaussette dans la corbeille, me suis-je dit en monter l’escalier.

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Jour 1 077

J’ai conduit dans le parc de la Vérendrye pendant que Denauzier faisait dodo à côté de moi, sa casquette sur ses cheveux bouclés, ses lunettes fumées sur le nez, par-dessus ses lunettes de vue, une petite doudou lui couvrant les cuisses.
– Je vais te laisser conduire une petite demi-heure, m’a-t-il dit comme nous entrions dans le parc.
– Très bien, ai-je répondu.
Au final, j’ai traversé le parc, j’ai donc conduit quelque deux heures. Voici certaines des choses que j’ai observées pendant que j’étais au volant.
Un homme mince aux cheveux poivre et sel, seul en vélo. De grosses sacoches étaient accrochées au cadre du vélo, qui semblaient contenir du matériel de camping. J’ai trouvé cet homme très courageux. Au moment où j’écris, il devrait être dans sa tente, dans le froid, dans la solitude du parc, dans la plus profonde noirceur.
Un jeune homme peut-être encore adolescent, amérindien. Il faisait de l’auto-stop. Notre voiture était pleine de choses sur la banquette arrière, alors je ne me suis pas arrêtée, d’autant que je ne voulais pas réveiller Denauzier. Le jeune homme portait sous le bras un canot de format miniature, long de peut-être quatre pieds et large d’un pied et demi, fait en écorce.
– Tu penses qu’il a pu s’en servir sur l’eau ?, ai-je demandé à mon mari plus tard, quand je lui ai fait le rapport de ce que j’avais vu pendant son sommeil.
– Non. Il s’en allait peut-être le porter comme décoration dans un restaurant, m’a dit Denauzier.
Trois fautes de français sur trois affiches, et pourtant il n’y a pas beaucoup d’affiches pour égayer le parc : air climatisée, menu du jours, nouriture pour chien.
Un chevreuil qui mangeait une branche de conifère. Il se tenait en hauteur d’une falaise  créée par le dynamitage du roc pour construire la route.
– Est-ce un bébé ?, ai-je demandé à mon mari qui était réveillé au moment où nous avons vu l’animal.
– Non, c’est un adulte.
– Et un chevreuil est toujours aussi pâle ? On aurait dit qu’il était d’un beige rosé.
– Oui, c’est leur couleur naturelle.
– Et dans le parc que nous traversons en ce moment, dirais-tu qu’il y a une centaine de chevreuils ?, ai-je demandé.
– Une centaine ? Chérie, tu veux rire ! Il y a des centaines de chevreuils dans le parc de la Vérendrye !
Denauzier a pris le volant à Grands-Remous et je me suis mise alors à regarder davantage autour de moi les arbres, les lacs, les rivières. Au détour d’une courbe prononcée, sur le talus incliné qui était à ma droite, dans l’herbe, dans un espace perdu au milieu de nulle part, j’ai vu un homme étendu, tout de noir vêtu, comme s’il se faisait bronzer. Sa tête n’était pas appuyée sur le sol, il se tenait le tronc à demi droit en s’appuyant sur ses avant-bras. C’est difficile à décrire. Il avait les cheveux longs, blonds. J’ai vu l’homme un quart de seconde seulement. C’est le genre de vision qui fait douter de soi, ai-je vu cet homme ou ai-je halluciné ?

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Jour 1 078

Encore un livre à lire.

Encore un livre à lire.

Ça fait trois paragraphes que j’efface pour en revenir à un écran blanc. Les trois sujets que j’ai tenté d’aborder n’ont pas tenu la route. Le premier sujet était le conventum : après avoir rêvé à Claude la veille de l’événement, que s’est-il passé lorsque nous nous sommes rencontrés ? Il ne s’est pas passé grand-chose, en fait, parce qu’au moment où j’ai voulu lui raconter mon rêve, Claude s’apprêtait à présenter le diaporama de nous tous dans nos jeunes années et il se demandait comment fonctionnait le logiciel dans lequel le diaporama avait été monté. Nous nous sommes parlé plus tard au cours de la soirée, trop brièvement à mon goût. Il y a trop de gens, d’ailleurs, auxquels je n’ai pas parlé. Le temps nous a manqué.
Le deuxième sujet que j’ai tenté d’aborder était le brunch qui se tenait le lendemain du conventum, mais je me suis mise à faire l’énumération de tout ce que j’avais mangé et cela n’était pas intéressant pour les lecteurs. J’ai donc effacé.
Le troisième sujet avait trait à une corvée que nous avons effectuée récemment, Denauzier et moi, dans notre logement à Montréal. Pour dire les choses telles qu’elles se sont passées, j’ai regardé mon écran blanc en essayant de composer dans ma tête la première phrase qui introduirait ce sujet, et j’ai senti que j’étais trop fatiguée pour écrire ce texte qui appelle des subtilités.
La quatrième idée qui s’est présentée à mon esprit est la rencontre que nous avons eue hier avec des représentants en portes et fenêtres, pour des rénovations qui doivent être apportées audit logement de Montréal, mais j’ai senti que si j’entamais ce sujet il allait finir comme les trois premiers.
Il faut dire que je suis à Val d’Or chez le fils de mon mari. Cela perturbe un peu mes habitudes d’écriture.
J’ai marché seule une petite heure cet après-midi pendant que Denauzier travaillait à ses transactions d’hélicoptères. Je suis tombée au détour d’une rue sur une chapelle orthodoxe qui constitue un élément du patrimoine de la ville. Sur une affiche qui décrit l’histoire de cette chapelle, on peut lire une citation de Gabrielle Roy qui fait référence à l’aspect multiculturel de la ville. À l’époque, au début du siècle, des gens de tous les pays venaient tenter leur chance dans les mines d’or.
– Si Gabrielle commente la ville, je pourrais la commenter aussi, me suis-je dit, poursuivant ma promenade en mode découverte pour avoir quelque chose à écrire à mon retour.
Je suis tombée sur une boîte installée au coin d’une rue absolument pas commerciale, une boîte de bois à la devanture vitrée qui se veut un point de dépôt de livres selon l’échange suivant : on donne un livre à la place de celui qu’on prend. J’ai vu sur la tablette le livre de Peter Mayle et j’ai déploré ne pas avoir de livre avec moi pour faire l’échange et partir avec Une année en Provence.
– Ne lis pas ça, m’a dit une amie, une fois. On ne trouve dans ce livre que des clichés sur les provençaux qui boivent du pastis et jouent à la pétanque !
C’est en plein ce que j’avais besoin d’entendre pour avoir envie de le lire. J’ai l’impression de n’avoir pas assez vécu les clichés de la Provence, quand j’y ai vécu pendant deux ans. J’étais trop souvent enfermée dans ma chambre, en résidence universitaire, occupée à taper les travaux des étudiants pour me faire un peu d’argent. Je vais donc essayer de vivre les clichés à rebours, mais il faut d’abord que je trouve d’ici demain un livre me permettant d’effectuer l’échange…

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