Jour 1 077

J’ai conduit dans le parc de la Vérendrye pendant que Denauzier faisait dodo à côté de moi, sa casquette sur ses cheveux bouclés, ses lunettes fumées sur le nez, par-dessus ses lunettes de vue, une petite doudou lui couvrant les cuisses.
– Je vais te laisser conduire une petite demi-heure, m’a-t-il dit comme nous entrions dans le parc.
– Très bien, ai-je répondu.
Au final, j’ai traversé le parc, j’ai donc conduit quelque deux heures. Voici certaines des choses que j’ai observées pendant que j’étais au volant.
Un homme mince aux cheveux poivre et sel, seul en vélo. De grosses sacoches étaient accrochées au cadre du vélo, qui semblaient contenir du matériel de camping. J’ai trouvé cet homme très courageux. Au moment où j’écris, il devrait être dans sa tente, dans le froid, dans la solitude du parc, dans la plus profonde noirceur.
Un jeune homme peut-être encore adolescent, amérindien. Il faisait de l’auto-stop. Notre voiture était pleine de choses sur la banquette arrière, alors je ne me suis pas arrêtée, d’autant que je ne voulais pas réveiller Denauzier. Le jeune homme portait sous le bras un canot de format miniature, long de peut-être quatre pieds et large d’un pied et demi, fait en écorce.
– Tu penses qu’il a pu s’en servir sur l’eau ?, ai-je demandé à mon mari plus tard, quand je lui ai fait le rapport de ce que j’avais vu pendant son sommeil.
– Non. Il s’en allait peut-être le porter comme décoration dans un restaurant, m’a dit Denauzier.
Trois fautes de français sur trois affiches, et pourtant il n’y a pas beaucoup d’affiches pour égayer le parc : air climatisée, menu du jours, nouriture pour chien.
Un chevreuil qui mangeait une branche de conifère. Il se tenait en hauteur d’une falaise  créée par le dynamitage du roc pour construire la route.
– Est-ce un bébé ?, ai-je demandé à mon mari qui était réveillé au moment où nous avons vu l’animal.
– Non, c’est un adulte.
– Et un chevreuil est toujours aussi pâle ? On aurait dit qu’il était d’un beige rosé.
– Oui, c’est leur couleur naturelle.
– Et dans le parc que nous traversons en ce moment, dirais-tu qu’il y a une centaine de chevreuils ?, ai-je demandé.
– Une centaine ? Chérie, tu veux rire ! Il y a des centaines de chevreuils dans le parc de la Vérendrye !
Denauzier a pris le volant à Grands-Remous et je me suis mise alors à regarder davantage autour de moi les arbres, les lacs, les rivières. Au détour d’une courbe prononcée, sur le talus incliné qui était à ma droite, dans l’herbe, dans un espace perdu au milieu de nulle part, j’ai vu un homme étendu, tout de noir vêtu, comme s’il se faisait bronzer. Sa tête n’était pas appuyée sur le sol, il se tenait le tronc à demi droit en s’appuyant sur ses avant-bras. C’est difficile à décrire. Il avait les cheveux longs, blonds. J’ai vu l’homme un quart de seconde seulement. C’est le genre de vision qui fait douter de soi, ai-je vu cet homme ou ai-je halluciné ?

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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