Jour 1 002

Les plans ont été maintenus : je suis allée chez tantine en après-midi nettoyer ses plates-bandes, mais en matinée je n’ai pas travaillé sur le grand placard, c’est Denauzier qui s’en est chargé. Nous sommes loin d’avoir fini, tout traîne encore dans la salle à manger. Les parties de plâtre qui ont été sablées se sont mises à gonfler, comme si le papier sous le plâtre était mouillé. Nous allons décider demain de ce qu’il faut faire pour régler le problème. J’étais occupée à faire du pain et de la compote de pommes avec la récolte d’hier soir, c’est la raison pour laquelle mon mari s’est occupé du placard.
C’est toujours un plaisir d’aller voir ma tantine. Ce soir je sens le feu, parce que nous avons fait un feu. Nous avons commencé par enlever les grandes tiges sèches des hémérocalles et les feuilles mortes des vivaces tout autour.
– Je les mets dans un sac vert ?, m’a demandé tantine en parlant des tiges et des feuilles.
– On pourrait les brûler, ai-je répondu.
– Alors je vais chercher des allumettes et du papier pour démarrer le feu ?
– Bonne idée, ai-je encore répondu.
Tantine n’avait pas mis le pied à l’intérieur que son téléphone a sonné, elle a parlé quelques minutes. J’en ai profité pour enlever un tas de fougères et couper les branches mortes des rosiers sauvages. Ça paraît que tonton n’a pas eu la force d’entretenir ses plates-bandes cet été, elles sont envahies par les herbes et les fleurs sauvages. Quand tantine est ressortie, j’avais un petit bouquet à la main de fleurs très petites qui empruntent la forme des marguerites et qui sont dans les teintes de mauve rose.
– Tu m’as préparé un bouquet ?, s’est exclamée tantine, en tendant les mains vers les fleurs alors que je les destinais au feu.
Elle m’a donné les allumettes et des morceaux de papier, et elle est retournée à l’intérieur mettre le petit bouquet dans un verre d’eau. À son retour dehors, le feu commençait à prendre.
– Est-ce qu’on prend la collation à 3 heures ou à 3 heures et quart ?, m’a-t-elle demandé.
– On devrait la prendre maintenant, ai-je répondu, car je n’avais pas beaucoup dîné.
En fait, j’avais bien dîné, mais la fabrication du pain et des pommes le matin ayant exigé semble-t-il une quantité importante de mon énergie, j’avais encore faim.
– Dans ce cas, je vais aller chercher les Revell, m’a dit tantine.
Elle est ressortie avec deux friandises chocolatées, des Magnum de format miniature. Nous les avons mangées dans la balançoire, négligeant les chaises que nous avions mises devant le feu, car le vent nous envoyait la fumée dans la face.
– C’est bon, a dit tantine.
– Délicieux, ai-je renchéri.
– Il ne faudra pas oublier d’aller à la pharmacie, a dit tantine, vers quelle heure y allons-nous ?
– On pourrait y aller dans quinze minutes, ai-je suggéré.
– On n’aura pas eu le temps de beaucoup désherber, a conclu tantine.
– Je reviendrai, ce n’est pas grave, ai-je répondu.
– Quand ?, a demandé tantine.- La semaine prochaine, si tu veux.
C’est ainsi que s’est déroulée ma journée, je me suis laissée porter. C’est ma nouvelle manière de vivre, en cette deuxième année de retraite.

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Jour 1 003

Mais, d’une chose à l’autre, le rafraîchissement du fond du placard, en lui donnant une couche de blanc, devient l’occasion d’ajouter une tablette, d’enlever les appuis pour des tablettes qu’on ne veut plus, d’envisager un nouvel emplacement pour le long boyau de l’aspirateur et, par le fait même, le rangement, ailleurs, du bac de récupération.
– On devrait commencer par tout sortir pour nettoyer, classer et éliminer ce qui est en trop, ai-je proposé.
– Je devrais patcher les trous avant qu’on se lance dans la peinture, a répondu mon mari.
Le patchage a nécessité une quantité telle de plâtre que nous sommes en attente de poursuivre, le séchage n’étant pas terminé. La cuisine est donc encombrée d’objets, de casseroles, de pinces à linge, de bouteilles d’alcool, de tapettes à mouches.
Du coup, non seulement la visite chez tantine mais aussi le rafraîchissement du placard n’étaient plus au programme des activités de ma journée. Du coup, également, il s’est mis à faire beau soleil et chaud. Je me suis installée dehors sur la terrasse quelque temps pour lire une quarantaine de pages de mon cartable, couvant la 4e année du blogue. Je ne pourrais pas dire que j’ai trouvé l’exercice inintéressant. Vers midi nous avons mangé. J’avais faim, n’ayant pas déjeuné parce qu’il était trop tard quand je me suis levée. J’ai adoré notre menu : les restes de pommes de terre que Denauzier m’avait demandé hier d’ajouter dans la recette de porc à la mijoteuse, et ces pommes de terre venaient avec le restant des tomates du jardin, jaunes et rouges, de ma sœur Bibi. Des tomates chaudes, je veux dire, cuites avec le porc. Ça faisait un peu trop Weight Watcher aux yeux de mon mari, alors j’ai ajouté une petite poignée d’arachides non salées dans nos bols respectifs. Avec les herbes de Provence, c’était délicieux. J’ai poursuivi ma lecture, je suis allée m’occuper d’une petite chose et d’une autre, dehors. J’ai enlevé les vêtements qui avaient pris la pluie le matin sur la corde mais qui avaient eu le temps de sécher depuis. Vers la fin de l’après-midi, nous sommes montés en quatre-roues jusqu’aux pommiers, à l’autre bout de la terre de Denauzier, pour cueillir trois gros sacs de pommes. Des pommettes, des pommes rouges et aussi des blanches.
– Ce n’était pas brillant d’en acheter hier à Notre-Dame-de-Lourdes, a exprimé mon mari.
– Avec celles-ci, je voudrais faire des expériences, ai-je répondu. Je voudrais laver les pommes, même si elles n’ont reçu aucun pesticide, sélectionner celles qui ne sont pas piquées, et les cuire telles quelles en n’enlevant que la queue. Je voudrais les réduire ensuite en purée dans le mélangeur électrique, verser la purée dans des pots, et mettre ensuite dans chaque pot une épice, une herbe, une autre sorte de fruit, pour marier les saveurs…
– Des pommes aux feuilles de laurier, a suggéré mon mari.
– Avec du sucre et du jus de citron, ça pourrait être bon ?
Ainsi va donc ma nouvelle vie de retraitée, deuxième année. Je me laisse porter. Demain, il y a au menu, pour l’instant, la finition du placard, et les plates-bandes de tantinette. Jeudi, nous allons en ville, c’est-à-dire à Joliette, pour les courses qui requièrent un déplacement urbain. Vendredi nous attend une plus grande ville encore, Montréal, pour poursuivre les rénovations avec l’aide des pattes d’ours.

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Jour 1 004

J’ai rêvé que ma table de travail n’était plus placée de la même manière, dans mon bureau. Au lieu d’être placée de manière à me faire profiter de la vue à travers les grandes fenêtres qui sont orientées plein sud, la table était orientée vers la porte, au nord, comme si j’étais la préposée à l’accueil dans un commerce, faisant face aux gens qui entreraient et se dirigeraient vers moi. Ce rêve était certes prégnant car depuis que je l’ai fait, je m’étonne de trouver ma table encore placée comme autrefois, dans mon bureau, quand j’y entre. Je pourrais changer ma table de place, je bénéficierais quand même d’une vue à travers les fenêtres, de biais, mais ce ne serait pas commode pour les fils, ils encombreraient le sol en raison de l’emplacement des prises électriques. Donc, et c’est rare qu’on écrit ça, je choisis de ne pas réaliser mon rêve. Cela étant, depuis ce rêve, j’ai changé ma manière de procéder. J’ai changé ma relation avec mon blogue. J’écris le soir, maintenant que l’automne est à nos portes.
Dans la première année de ma vie de retraitée, je me consacrais à l’écriture le matin. C’était l’aspect le plus important de ma journée, ma période d’écriture. Je ne me préoccupais pas tellement de la qualité du résultat obtenu, l’essentiel étant que je puisse écrire, que je puisse me sentir vivante ayant écrit, vivante et libre. Maintenant, je connais mieux mon mari et le cadre de ma nouvelle vie. Par conséquent, je ressens moins le besoin de m’accrocher coûte que coûte à une forme d’échappatoire. J’écris donc le soir, et je consacre ma journée à ce qui vient vers moi.
Ainsi, ce matin, je me suis réveillée tard, à 9h30, probablement parce qu’il faisait gris et que la lumière ne traversait pas les rideaux dans la chambre. Il faisait gris et très brumeux. C’est fou à quel point les paysages sont changeants, en fonction de l’heure et de la température. J’ai bu un café et admiré le brouillard qui s’élevait de quelque six pieds au-dessus des champs, comme des volutes de fantômes. C’était magnifique. J’ai ensuite réalisé que je n’irais pas voir tantine, tel qu’il était prévu pour nettoyer ses plates-bandes, car il avait plu des cordes. J’ai donc entrepris de vider un grand placard, adjacent à la cuisine, pour en peindre l’intérieur.
Peindre un placard, c’est comme envisager une mini-ingénierie informatique. Dans le projet informatique, on se rend vite compte que si on change le comportement de tel lien URL, à la demande d’un secteur qui a besoin que la modification soit apportée, ça va avoir un effet sur telle page web qui est, elle, gérée par un autre secteur. Or, cet autre secteur, connaissant la personne qui le dirige, n’acceptera jamais qu’une modification soit apportée qui pourrait avoir d’autres impacts imprévus. Au final, on s’en tient au strict minimum et, avec les années, on en vient à trouver que mettre un mot au pluriel, alors qu’il était au singulier, peut devenir source d’ennuis, voire de conflits. Heureusement, dans le cas du placard, la gestion du projet se fait avec seulement deux intervenants, mon mari et moi.

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Jour 1 005

Hier nous sommes allés cueillir des pommes à Notre-Dame-de-Lourdes et j'en ai profité pour me déguiser en joueuse de tennis.

Nous sommes allés cueillir des pommes à Notre-Dame-de-Lourdes et j’en ai profité pour me déguiser en joueuse de tennis. C’était en 2015.

J’ai pris un des cinq cartables qui dorment sur la tablette de ma bibliothèque. Je suis tombée sur les textes de ma quatrième année de blogue. Sachant que j’allais écrire aujourd’hui le texte du jour 1 005, j’ai parcouru le texte 1 505 pour savoir où est-ce que j’en étais à cette époque de ma vie il y a 500 textes. J’en étais à m’inventer un nouveau défi. J’ai à peine fait allusion à ce défi dans mes textes ultérieurs, or il y aurait eu matière à y revenir souvent : le défi consistait à tenter de ne plus dire Oui mais. À ne pas être sur le frein, autrement dit. Répondre oui quand c’est oui. Et non quand c’est non.
– Chérie, on devrait mettre des patates dans le mijoté, il reste deux heures de cuisson, elles vont avoir le temps de cuire, me dit mon mari.
– D’accord.
Je sors les patates, je les lave, je les coupe et je les ajoute.
– Chérie, viens-tu à St-Félix ? Je m’en vais faire des courses. On a besoin d’un nouveau moteur pour le ventilateur de la salle de bain, me dit encore mon mari.
– Tu pars quand ?
– Maintenant.
– D’accord. Est-ce qu’on peut en profiter pour aller acheter des pommes au verger de Notre-Dames-de-Lourdes ?
Ce n’était pas si facile de dire oui, autrefois. D’être d’accord et de ne rien vouloir modifier de la proposition initiale. Bien sûr je n’étais pas retraitée, respirant le bon air de la campagne dans un environnement calme au son du meuglement des vaches. J’étais plus stressée, mon niveau de fatigue était gigantesque et j’avais beaucoup de responsabilités. Mais quand même.
Avoir lâché prise, cette fois à laquelle je pense, m’avait demandé tout mon p’tit change. Emma n’était pas née, alors disons que l’événement s’est produit il y a vingt-deux ans. J’aidais le fils aîné de Jacques-Yvan à faire un devoir, nous faisions du formatage dans Word et ça n’en finissait plus. Arrive Jacques-Yvan qui se rend compte qu’un aspect du travail avait été omis, or l’ajout requis nécessitait de revoir toute la présentation. Ça y est, ça me revient : nous avions tapé le texte en mode portrait et inséré dans celui-ci un tableau qui se lisait sur un format 8½X11 en mode paysage, mais il avait fallu à la place insérer un tableau de format 8½X14. Rien de bien sorcier finalement ! Ç’avait été ardu d’insérer le premier tableau, pour un ensemble de raisons, mais je dirais que la raison principale était que je n’étais pas à l’aise avec le fils aîné, donc j’avais passé les dernières heures de notre travail commun sur le frein à me sentir insignifiante. Arrive Jacques-Yvan et sa remarque sur la colonne manquante dans le tableau et la nécessité d’ajuster toute la patente. Je m’étais levée, pour ne pas éclater, et rendue dans la cuisine. Debout dans la cuisine, ne sachant que faire, je m’étais installée devant l’évier et je m’étais mise à piger dans le plat qui était juste à côté, rempli de morceaux d’ananas. Je m’étais mise à en manger comme si je n’avais jamais mangé de ma vie !
On me demanderait aujourd’hui d’insérer un tableau 8½X14 en mode paysage dans mon document Word formaté en mode portrait que je répondrais simplement :
– Je vais essayer.
J’étais chanceuse, à l’époque de ma vie en famille recomposée, quand j’avais quelque trente ans, je mangeais tout ce que je voulais sans prendre une once d’engraissement.
Nous avons acheté, à Notre-Dame-de-Lourdes, deux sortes de pommes : Honeycrisp et Paulared. Divinement bonnes. Nous étions allés avec la fille de Denauzier, l’an dernier, au même verger. J’avais mis des pommes dans les poches de mon short pour me déguiser en joueuse de tennis. Je n’aurais pas pu faire ça aujourd’hui car je portais un short qui n’a pas de poches !

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Jour 1 006

Je suis retournée hier poursuivre les rénovations du logement que nous possédons, avenue Wilson. Pour rappel de mémoire, nous avons enlevé en avalant beaucoup de poussière un tapis gris usé à la corde, vieux comme Mathusalem et qui puait l’humidité, nous en avons fait poser un nouveau de couleur Maple Sugar qui est un mélange de marron avec des picots beiges et peut-être rouille. Notre déplacement d’hier avait pour but l’installation des plinthes. À trois personnes, à savoir les pattes d’ours, mon mari et moi, nous avons réussi, en neuf heures sans niaiser, en ne prenant qu’une vingtaine de minutes pour dîner, à installer les plinthes dans toutes les pièces du sous-sol. J’aime ce type de projet, je trouve que c’est à la hauteur de mes capacités. J’aime les maisons. J’aime entretenir des propriétés.
Nous avons d’abord cherché les plinthes Denauzier et moi dans les magasins des environs pour encourager le commerce local. Comme les plinthes précédentes du sous-sol étaient d’une hauteur de 3" 7/8, nous avons opté pour des plinthes un peu plus hautes, de manière à couvrir les traces de colle et autres démarcations laissées par les plinthes précédentes. Donc, nous étions à la recherche de plinthes de 4 « ¼. Pourquoi avoir misé si bas ? J’imagine que nous sommes arrivés à la conclusion que des plinthes plus hautes allaient coûter plus cher. Nous avons donc visité des quincailleries et des cours à bois à la recherche de plinthes très ordinaires en MDF, en n’ayant pas l’esprit tranquille puisque nous craignions qu’à certains endroits la hauteur de 4"¼ ne soit pas suffisante. On a trouvé des 4"¼ chez trois quincaillers, mais il y avait à chaque fois quelque chose qui accrochait : 1) les plinthes n’allaient pas habiller les murs car elles n’étaient ouvragées en aucune façon, 2) le lot disponible ne contenait pas assez de plinthes –nous avions besoin de 340 pieds linéaires–, 3) le prix dépassait de beaucoup notre capacité de payer. Au hasard d’un mouvement, nous étions dans un magasin RONA, je me suis trouvée pile devant des plinthes de 5"¾ ouvragées dont le prix était anormalement bas.
– Il y a une erreur, m’a dit Denauzier.
– Il doit y avoir une erreur, ai-je renchéri.
Je me suis rappelé que dans la famille de Jacques-Yvan, une personne m’avait raconté avoir acheté à New York deux caisses de Château d’Yquem dont chaque bouteille ne revenait qu’à 15$, alors qu’il faut normalement ajouter un 0 au 15. Forte de mon souvenir autour du Château d’Yquem, j’ai répété à mon mari qu’il y avait sûrement une erreur.
– Qu’est-ce qu’on fait à la caisse si le système informatique détecte l’erreur ?, m’a demandé Denauzier.
– On ne prend pas le lot, ai-je répondu.
– Ou on essaie de faire valoir que c’est le prix indiqué sur les tablettes qui prévaut ?, a voulu vérifier mon mari.
– On verra, ai-je répondu en n’ayant aucune envie de décider à l’avance comment il conviendrait d’agir.
– Tu as raison. On verra, a conclu Denauzier.
Nous avons payé notre lot au prix ridicule qui était affiché.
– Est-ce un lot à problème ?, ai-je demandé à mon mari alors que nous mettions les piles de plinthes dans la remorque.
– Normalement, il aurait été écrit que le lot comportait des erreurs de fabrication, a répondu mon mari.
Nous sommes montés dans la voiture qui tirait la remorque et nous avons passé les minutes suivantes à nous demander mentalement, tout en roulant, qu’est-ce qui clochait avec les plinthes. Maintenant qu’elles sont installées, j’ai tendance à penser qu’on ne le saura jamais.

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Jour 1 007

Autre photo clovissienne.

Autre photo clovissienne.

Quand même. Dans huit textes, en incluant celui-ci, je serai rendue au jour 999, je ne traînerai plus l’unité de mille, et j’aurai accumulé 1 221 textes. Ils sont imprimés pour la plupart et dorment dans mes cartables. Mes cartables sont sagement rangés sur la tablette de ma bibliothèque, derrière mon bureau. Il m’arrive de les ouvrir et de découvrir avec une certaine stupéfaction que j’ai écrit tel texte dont je n’avais plus aucun souvenir. Écrit cet autre dont le rythme rebondit juste comme il faut, juste comme j’aime. Écrit cet autre qui est abracadabrant et qu’aucun lecteur ne comprendra jamais. Écrit celui-ci encore qui relate le décès de maman. Suis-je fière de moi ? Un peu. Ces dernières semaines, j’ai pas mal remis mon projet en question. Je trouvais que j’en avais fait le tour. Qu’il était difficile de me renouveler. Qu’écrire pour écrire sans y prendre goût serait un non sens. Or je craignais d’être rendue là, écrire pour écrire, sans plaisir. Mais il a suffi que je tombe sur une photo prise par Clovis pour retrouver de l’élan, pour aligner les mots rapidement, pour me sentir avoir du souffle à nouveau. Clovis est un drôle de personnage –un drôle de ouistiti comme l’a dit Nathalie Baye à propos de Xavier Dolan– mais tout drôle qu’il est je trouve qu’il a, je l’ai écrit hier, l’œil d’un photographe. La photo ci-contre est floue mais je la verrais bien, telle quelle, publiée dans un magazine.
Une journée qu’il a fait beau et doux, Clovis et moi nous sommes amusés à suivre un couple de personnes âgées. Nous étions dans le quartier de la Place de l’étoile. L’homme portait une écharpe de laine jaune pâle sur un imper beige, et marchait trois ou quatre pas devant sa femme. Elle portait un chignon dans lequel elle avait inséré des papillons qu’on aurait dit faits en origami. Aux feux, l’homme attendait sa femme avant de traverser. Il n’avait même pas besoin de se tourner, il la sentait qui arrivait, alors dès que le feu passait au vert il traversait, elle le suivait. À l’occasion, ils se rejoignaient et observaient sans parler les marchandises à travers la vitrine d’une boutique. L’homme alors profitait du reflet que lui renvoyait la vitre pour ajuster son écharpe de laine et sa casquette, j’ai oublié de mentionner qu’il portait une casquette anglaise. Au bout d’un moment, j’ai commencé à craindre que le couple ne se sente suivi car plus ça allait plus Clovis photographiait de près. Je me suis mise à traîner de la patte pour le ralentir, sans succès. Comme je le craignais, le couple a remarqué que Clovis s’emballait, et clic par ci et clic clic par là. Je me suis sentie petite dans mes souliers et je suis passée à deux doigts de m’enfuir. Un cinéma de répertoire se trouvant juste à ma hauteur, je m’y suis engouffrée pour en étudier les affiches, comme si chaque film m’intéressait au plus haut point. Je me plaçais devant une affiche et je comptais jusqu’à soixante. Puis une autre affiche et soixante encore. Au terme de six affiches, j’ai retrouvé dehors Clovis souriant, mais je me suis quand même dit qu’il n’y a pas de mal à pratiquer la poltronnerie des fois de temps en temps.

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Jour 1 008

Un bel effet d'accumulation.

Un bel effet d’accumulation.

Quand même, je m’achemine assez rapidement vers un jour, en titre de texte, qui ne traînera plus les unités de mille, vers un jour qui ne comportera que trois chiffres. Suis-je fière de moi ? Bien sûr que non ! Je n’aurai été que disciplinée, constante, rigoureuse. Je n’aurai pas été particulièrement inspirée. Je n’aurai fait qu’obéir à une consigne, pour me sentir vivante, sans me préoccuper de construire une structure narrative quelconque. Ma production de textes me fait penser à celle d’un professeur d’arts plastiques qui nous avait invités à souper, il y a de cela des lustres, je vivais encore avec Jacques-Yvan. Dans sa maison, il y avait partout, sur tous les murs, sur les poutres et les colonnes, des feuilles blanches de format 8½X11 sur lesquelles il avait dessiné des gribouillis pâles avec des crayons de couleur Prismacolor.
– Il y a beaucoup de dessins sur les murs, avait dit Jacques-Yvan à notre arrivée, pour inciter notre hôte à nous expliquer son projet.
– C’est ma thérapie, avait répondu l’hôte, sans expliciter davantage.
– Les dessins changent à l’occasion ?, avait osé Jacques-Yvan. Tu en enlèves pour en mettre d’autres ?
– Non, je ne fais que les accumuler.
– Et lorsqu’il n’y aura plus de place ?, avais-je demandé pour prendre part à la conversation.
– Je verrai, avait-il répondu.
Pour ma part, j’ai maintenant plus de 1 000 textes d’écrits et je ne sais pas, moi non plus, si j’en ferai quelque chose d’autre un jour.
Je me sens comme un artiste qui reproduirait toujours le même sujet, qui ne changerait pas de thème, qui n’évoluerait pas. Un artiste stagnant. Je me sens comme cet artiste dont les toiles étaient visibles partout dans les galeries de Charlevoix lorsque j’y suis allée il y a deux ans avec Denauzier, et encore visibles les toiles dans les galeries du Vieux-Québec, et qui représentaient les mêmes paysages d’automne ! Les toiles se ressemblaient toutes mais le peintre, pas fou, faisait probablement de l’argent en les vendant !
J’aurais honte de dire à un écrivain que j’ai écrit un texte par jour pendant cinq ans maintenant.
– Et qu’est-ce que vous avez fait avec ?, me demanderait aussitôt l’écrivain.
– Rien, j’ai imprimé mes textes sur des feuilles, j’ai perforé les feuilles et je les ai rangées dans un cartable et j’ai maintenant cinq cartables.
Je me sens encore comme mon père, quand il avait la force de pelleter. Il pelletait avec minutie, au centimètre près, en prenant son temps. Il formait des bordures, le long de son entrée, qui étaient parfaitement perpendiculaires avec l’allée. Il repassait avec sa pelle pour enlever encore un peu de neige ici et là. Il frappait régulièrement sur le sol avec la pelle, trois ou quatre petits coups de suite, pour que la neige se décolle de la pelle. J’adorais, du coup, emprunter son entrée. Je me sentais bien accueillie.
– C’est drôlement bien pelleté !, s’était exclamé Jacques-Yvan, la première fois qu’il lui fut donné de découvrir comment papa pelletait ses entrées.
– C’est beau, n’est-ce pas ?, avais-je répondu, mitigée entre le sentiment de fierté que m’inspirait la minutie de papa, et le sentiment d’inutilité et d’énergie gaspillée qu’inspirait à Jacques-Yvan, je le sentais, la minutie de papa.
Fidèle à lui-même, Jacques-Yvan n’avait rien répondu. Avec le sac qu’il transportait, il avait en outre accroché une des bordures, sans s’en rendre compte, faisant tomber de la neige là où elle avait été parfaitement enlevée.

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