Jour 1 128

Notre bel abri de bois cordé.

Notre bel abri de bois cordé.

J’avais commencé un texte ce matin que je viens de jeter à la poubelle. J’essayais de faire un parallèle entre ma nouvelle vie ici à la campagne, où je suis en retrouvailles avec la région de Lanaudière après quarante ans d’absence, et le conventum à venir dans quelques semaines, autre forme de retrouvailles. Je me suis réveillée avec un mal de tête qui ne semblait pas vouloir me quitter. Les mots ne venaient pas facilement. Alors j’ai changé d’activité et je suis allée dehors corder le bois qu’il restait à corder. J’ai participé à la construction de l’abri, participé seulement, mais je suis l’entière responsable du cordage, chaque bûche a été placée par moi. J’essaie de me secouer un peu le derrière car je trouve que je n’ai pas été assez active cet hiver. J’ai passé mes journées occupée certes à l’intérieur, mais je n’ai pas souvent mis le pied dehors, ou alors c’était pour aller faire des courses et ce genre de chose.
Donc le texte ne décollait pas, je m’embourbais plutôt que je ne progressais. Alors je suis allée m’habiller, dans la mesure où je ne m’habille pas de la même manière selon que j’écris en dedans ou que je corde dehors. Je n’ai pas besoin de dire comment je me suis habillée –en habitante– puisqu’on le voit sur la photo. L’air frais m’a fait du bien et j’ai pris plaisir à me dépenser physiquement. C’est moins évident qu’avant, me dépenser physiquement, parce qu’il faut que je fasse attention. Je ne peux pas juste me dépenser comme une bonne, il faut que je pense à la manière dont je me dépense. Je ne dois pas me mettre à ramasser le bois trop rapidement, sinon je risque d’avoir des courbatures le lendemain. Je dois me pencher trois quatre fois en guise de réchauffement, en ne tenant rien dans mes bras. Quand je me lance enfin, c’est une bûche à la fois et en alternant les bras, une bûche soulevée par la main droite, alors après ce sera la gauche. Quand la bûche est trop grosse, j’y vais de mes deux mains, en pliant les genoux et sans courber le dos !
Voyant que je photographiais de notre belle réussite, cet après-midi, Denauzier a proposé de me prendre en photos. J’ai accepté parce que j’étais habillée n’importe comment. C’est plus facile d’être prise en photo quand j’ai l’air d’une clown, ou d’une habitante, que lorsque j’essaie d’être à mon meilleur. Je constate que les mitaines me donnent un beau style et que ne pas les avoir portées le résultat aurait été plus terne, moins coloré. On ne voit pas sur la photo que je porte le bas de mes pantalons dans mes chaussettes. Pour faire des blagues, et me faire sourire au moment où il prenait la photo, j’ai demandé à mon mari s’il me suggérait d’aller au conventum ainsi attriquée.

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Jour 1 129

Restaurant Benny du carrefour giratoire. Samedi onze heures. Je sors de ma voiture et me rends saluer les nouveaux amis qui sortent de leur voiture aussi. Nous sommes dans le stationnement. Une dame s’approche et se dirige vers moi.
– Tu es Lynda Longpré, me dit-elle en me tendant la main.
Je suis incapable de la reconnaître et je m’apprête à lui demander pardon quand elle se tourne vers les autres amis pour les saluer tous. Nous échangeons quelques mots, les cinq ou six que nous sommes, en nous rendant à l’intérieur du restaurant où nous attendait une longue table rectangulaire dans ce que l’on pourrait appeler un salon privé.
Je me suis assise en face de notre chef d’équipe. Il portait un tee-shirt blanc décolleté en V sous un tricot gris et noir. Je portais un tee-shirt blanc à col rond sous un tricot à rayures noires et blanches. Autrement dit, les deux tee-shirt blancs, dont on ne voyait que les encolures, étaient assis l’un en face de l’autre.
– Est-ce qu’on porte des médaillons où seront imprimés nos noms ?, a demandé quelqu’un au bout d’un moment. C’est utile quand on ne reconnaît pas la personne.
La personne justement qui faisait cette proposition était celle que je n’avais pas reconnue moi-même dans le stationnement. J’ai ouvert la bouche, empressée de répondre que c’était une excellente idée, mais quelqu’un a ouvert la bouche juste un peu avant moi pour répondre que ça enlevait l’effet de surprise et le plaisir de se retrouver. Peu importe, disait cette personne, qu’on se reconnaisse ou pas.
– D’ailleurs, ça initie la conversation de se demander qui on est, ajoutait une troisième bouche en faveur d’une participation à l’aveugle sans les médaillons.
Je me suis dit qu’effectivement je n’avais pas à me sentir mal à l’aise de ce qui venait de m’arriver dans le stationnement, d’autant que la personne que je n’ai pas reconnue m’est apparue plus belle et plus en forme que le souvenir que j’avais conservé d’elle il y a quarante ans. Donc, et à l’unanimité, pas de médaillon.
Quand notre discussion pour l’organisation du conventum s’est terminée, au terme je dirais de deux heures deux heures et demie, je me suis levée pour aller saluer les amis éloignés à l’autre bout de la table auxquels je n’avais pas eu l’occasion de parler. Je n’étais pas assise auprès d’eux que celui immédiatement à ma droite, un p’tit vite !, a eu l’idée de profiter de la chaise que je venais de laisser vide. Il nous faudra donc attendre le conventum pour pouvoir nous parler davantage, lui et moi. J’ai conversé quelques minutes avec ces nouveaux amis du bout de la table, mais guère plus car les gens commençaient à se lever et à ramasser leurs affaires.
Fidèle à la personne que je peux être parfois, je suis sortie la dernière de notre salon privé, avec un autre nouvel ami. En mettant le pied dehors, j’ai eu besoin de quelques secondes pour me situer. Il y a deux portes de sortie, et, bien que situées l’une à côté de l’autre, c’est suffisant pour me désorienter. Un peu éblouie par la lumière du jour, j’ai fini par me rendre compte qu’il ne restait que deux véhicules dans le stationnement, le mien et celui de l’ami qui sortait en même temps que moi et avec lequel je conversais. Nos deux véhicules étaient côte à côte, à savoir ma petite Soniquette et un beau camion d’un noir bleuté. Un camion, en fait, identique à celui de mon mari !

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Jour 1 130

Échassier, un de deux

Échassier, un de deux.

Je n’ai pas écrit hier parce que je n’en ai pas eu le temps. J’ai travaillé une grande partie de la journée sur la toile à laquelle j’ai fait référence dans un texte précédent, le panneau de un pied par huit pieds sur lequel je pensais dessiner un totem. Quand j’ai réalisé que je n’avais pas le talent pour me lancer dans un totem, j’ai coupé le panneau en deux parties égales en vue d’obtenir un diptyque, dont voici le premier élément ci-contre, à savoir un bel échassier.
Je m’apprêtais à prendre une petite pause pour écrire mon texte du jour quand le téléphone a sonné, c’était chouchou.
– Que fais-tu maman ?, m’a-t-elle demandé sur son ton toujours enjoué.
– J’essaie de coller avec du polymère une grappe de raisins, ai-je commencé en me demandant si je devais continuer car je me doutais que je n’étais pas facile à suivre.
– Tu fais des arts plastiques ?, a tout de suite conclu chouchou.
– Oui. Je suis en train de travailler sur un bel échassier.
– Un quoi ?
– Un oiseau de la famille des flamands, par exemple, dont les longues pattes sont des échasses.
– Tu n’essaies quand même pas de coller une grappe en trois dimensions sur la toile ?
– Non. J’ai découpé la grappe à même une serviette de table en papier. Avec des ciseaux. Le motif imprimé sur la serviette de table était un mélange de raisins verts et mauves. J’ai découpé une grappe de verts et j’essaie de la coller sans la déchirer sur la tête de mon oiseau.
– Pour quoi faire ?
– Pour que ça devienne une aigrette de fantaisie. L’aigrette, ai-je enchaîné avant que ma fille me pose la question, c’est la partie décorative qu’on voit sur la tête de certains animaux volatiles. C’est une touffe de plumes, ni plus ni moins.
– Est-ce que ça donne l’effet que tu espérais ?, m’a demandé ma fille.
– Oui et non, je vais devoir la rehausser avec des touches de couleurs vives. Mais j’ai bien réussi la partie de la plante à la droite de l’échassier. C’est la patte de l’oiseau qui sert de tige, j’aime beaucoup l’effet.
– Tu m’enverras la photo, a conclu ma fille avant de passer à un autre sujet.
Nous avons parlé plus d’une demi-heure au téléphone, cela nous arrive rarement. J’ai ensuite poursuivi mon travail sur ma toile avec une certaine satisfaction. Puis, je suis allée montrer le résultat à Denauzier, en installant, comme je le fais souvent, mon morceau de toile pendouillante et frippée à la petite tige qui permet d’allumer l’ampoule de la lampe torchère.
– Wow !, m’a dit Denauzier qui a tout de suite aimé.
– Ouache !, me suis-je pour ma part exclamée, c’est bien trop foncé !
– Tu penses ? a répondu mon mari. Attends à demain, avec la lumière du jour, on verra mieux.
– Comment ça se fait que je ne me suis pas rendu compte que ça manquait de lumière à ce point-là ?
Je vais atténuer la couleur sombre du fond brun en ajoutant ça et là des touches de blanc crème mélangé à un peu de rose et à de l’eau. La partie sous l’échassier a besoin d’être éclaircie, près des pattes, au-dessus de la nappe d’eau. J’aime beaucoup la tête, sous l’aigrette. Le deuxième élément du diptyque sera un échassier lui aussi. À suivre.

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Jour 1 131

Finalement, je n’irai pas vers le repassage de mon panneau de toile, ou si jamais je le repasse ce sera plus tard, quand le projet sera terminé. J’ai plutôt choisi de couper le panneau de huit pieds de long en deux panneaux de quatre pieds de long. J’obtiens un diptyque. Je vais peut-être tâter l’idée de réunir les deux toiles au moyen d’une fermeture éclair installée dans le sens de la longueur de quatre pieds. Je demanderais pour cela l’aide de la couturière du village, qui a ajusté mes pantalons trop grands l’automne dernier et qui sont trop petits depuis ! Mais peut-être aussi que la fermeture éclair, grise ou noire, est une idée saugrenue et qu’elle ne tiendra plus la route dès demain.
Pour l’instant, je réfléchis quant à la couleur dont je désire couvrir mes échassiers. En versant de l’eau dans la cafetière ce matin, j’ai vu deux geais bleus se courir après, à travers la fenêtre. Leur couleur bleue était attrayante et ajoutait une touche de vie par rapport à la couleur terre de la terre et à la couleur gris des troncs dénudés qui poussent dans la terre. Donc, je vais peut-être me laisser tenter par le bleu, moi qui ai de la difficulté à travailler avec cette couleur, j’opte toujours pour les tons chauds orangé, brun, rouge, ocre…
À propos des oiseaux, hier j’ai entendu le mouvement des ailes de deux corneilles qui se couraient après elles aussi. Elles sont passées au-dessus de ma tête, assez proche pour que j’entende ledit mouvement. Il faut dire que mon environnement est assez tranquille et se prête bien à la captation de ce genre de son qui m’échapperait en ville, quoique la reprise des activités de la scierie, pas très loin d’ici, génère un bruit de fond qui se rend jusqu’à nous. On entend aussi la circulation automobile sur la route 343 parce qu’il y a peu d’arbres ou d’obstacles qui bloquent le vent, et le bruit que transporte le vent. J’étais assise hier, m’accordant un peu de repos après avoir cordé des bûches dans notre nouvel abri, lorsque les corneilles sont venues me distraire. J’étais assise au repos et merveilleusement bien au soleil. J’avais placé mes mitaines à mes pieds pour les faire sécher. La veille, j’avais cordé en utilisant des gants de travail de cuir qui s’étaient mouillés assez vite. Je sais depuis hier que les mitaines, de polar, ne se comportent guère mieux, mais elles sèchent plus vite ! Je suis donc retournée corder une fois mes mitaines séchées, en ayant l’intention de ne pas corder plus d’une demi-heure pour ne pas m’éreinter et avoir, aujourd’hui, du mal à marcher. Au terme de la demi-heure, Denauzier est venu me rejoindre, nous nous sommes assis et nous avons profité de la vie, toujours au soleil, en buvant à même la bouteille de l’eau gazéifiée Eska. Quand la bouteille s’est trouvée vide, nous avons décidé de continuer encore un peu, moi à corder, lui à fendre les morceaux de troncs qui jonchent le sol et qui proviennent d’arbres qu’il a lui-même coupés l’automne dernier. Nous avons continué tant et si bien que j’ai cordé tout ce qu’il y avait à corder. Les morceaux de tronc qui n’ont pas été fendus par Denauzier, quant à eux, sont encore prisonniers de la glace. Nous sommes donc en chômage technique aujourd’hui jeudi, mais, compte tenu de la température presque estivale qui prévaut en ce moment, nous pensons poursuivre notre activité demain.

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Jour 1 132

J’ai rêvé que je décidais de vivre en couple avec Jacques-Yvan. J’imagine que j’ai rêvé ça en partie parce que les gens que je côtoie pour l’organisation du conventum sont encore en couple après trente, trente-cinq ans, pour la majorité d’entre eux. Je les envie et je me rends compte à quel point mon parcours a été pour le moins plus complexe.
– Tu ne devrais pas les envier, me dit pour sa part Denauzier, en ayant raison, tu es faite autrement.
J’étais en train de nettoyer une vitre ou une surface quelconque, dans mon rêve, et, maniant le chiffon, je me disais qu’au lieu de quitter le père de ma fille, je devrais faire le choix de rester avec lui. L’histoire ne dit pas si nous étions déjà séparés. Je faisais ce choix pour valoriser la stabilité et continuer de m’investir dans mon projet de vie initial auprès des gens que j’aime, à savoir mes deux beaux-fils, ma chère fille, Jacques-Yvan, et une bonne partie des relations qui gravitent autour de sa famille. Je faisais ce choix aussi, et fidèle à la personne que je suis et à la manière dont je pense, pour fonctionner à rebrousse-poil du sens commun. Je me disais presque, dans ma tête :
– Ça ne marche pas entre nous deux ? J’ai tout essayé ? Ce n’est pas une raison pour nous séparer ! J’opte pour l’approche contraire, je reste !
Un peu comme quelqu’un qui, sur le bord de la faillite, décide de s’acheter un véhicule neuf. Ou quelqu’un qui, n’en pouvant plus, se fait dire par une liseuse de bonne aventure que sa vie va changer dans huit mois, et qui décide d’y croire. Le véhicule neuf peut changer le regard d’autrui sur soi et influencer le regard de soi sur soi-même. Si on sait utiliser positivement ce changement de point de vue, je pense qu’il peut être le point de départ d’une transformation qui peut nous sortir du pétrin. Je pense aussi que la liseuse peut donner espoir à la personne découragée, l’inciter à moduler ses perceptions, qui auront l’effet d’ouvrir ses horizons et d’amener la personne découragée à une transformation réelle, effectuée par elle !
Je rêve à l’occasion à Jacques-Yvan, et comme nous nous sommes vus récemment, je ne suis pas surprise d’avoir rêvé à lui. Nous étions assis tous les trois un à côté de l’autre à St-Lambert dimanche dernier, Denauzier, Jacques-Yvan et moi, pour entendre Emma jouer ses solos dans Sheherazade à la flûte et au piccolo. Comme nous sommes arrivés un peu en avance, Denauzier et moi, nous avons acheté nos billets parmi les premiers. Jacques-Yvan, lui, est arrivé en dernier. Quand il s’est présenté à la jeune fille qui vendait les billets, il n’y en avait plus ! Dans son trouble, il est venu nous voir, pour nous demander si nous avions des billets. Finalement, les choses se sont arrangées, il a suffi d’ajouter des chaises dans le fond de la salle, ce qui fut fait en deux temps trois mouvements.
– Est-ce que je devrais lui offrir la place vide à côté de moi ?, ai-je demandé à Denauzier, constatant qu’il y avait une place vide alors qu’à peu près tout le monde était entré.
Au moment où je formulais ma question, Jacques-Yvan est arrivé dans la salle, il a vu à quel point les chaises ajoutées étaient mal placées, il a interprété mon regard vers Denauzier comme un regard tourné vers lui, il a hésité, pour finalement s’asseoir avec nous.
Au final, c’est Emma, qui nous faisait face, qui en a profité :
– C’était chouette maman, m’a-t-elle dit, de vous voir assis ensemble tous les trois ! Je vais vous inviter cet été pour Led Zeppelin.
– Led Zeppelin ?, ai-je demandé.
– Oui, je vais jouer de la flûte dans un orchestre qui recrée la musique du groupe. Je viens d’apprendre que j’ai le contrat et que, même, je serai payée ! Vous viendrez tous les trois.

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Jour 1 133

Un totem de la Côte ouest canadienne.

Un totem de la Côte ouest canadienne.

Je vais laisser Suzanne Meloche tranquille et essayer d’explorer un autre champ thématique pendant que le poulet cuit au four.
Je voulais faire dans mes derniers textes un exercice de thème et variation sur le résumé du livre La femme qui fuit. J’ai peut-être plutôt fait le procès des agissements de Suzanne en essayant de comprendre comment on peut abandonner ses enfants. Ma mère a eu beaucoup de difficulté à nous endurer, ses quatre enfants, donc ça existe, des femmes qui n’ont pas l’instinct maternel. D’ailleurs, peut-être que Suzanne l’avait.
Je vais tenter une petite expérience artistique. J’ai étendu il y a quelques jours sur un panneau de toile des restants d’acrylique, comme je le fais tout le temps quand je veux me débarrasser de mes anciennes couleurs avant de passer à une nouvelle œuvre. J’ai utilisé un gros pinceau aux poils rêches et obtenu un résultat sans finesse, un résultat on dira à l’état brut. Le format du panneau de toile est très étroit, il fait à peine un pied, mais très long, il fait huit pieds.
J’ai dit à Denauzier que je comptais dessiner un totem sur ce panneau étroit et je me suis mise à regarder un livre que nous avons acheté à Victoria l’automne dernier, qui reproduit justement le Native Art de la West Coast. Parmi les masques, nombreux, qui apparaissent dans le livre, il y a quelques totems. Laissant faire les totems, cependant, c’est bien trop difficile à dessiner, je me suis plutôt orientée vers des flamands de forme épurée. J’ai utilisé un pinceau très fin et de l’acrylique noire pour tracer les contours de deux longs échassiers au cou incliné et au bec pointant à la verticale. Je me suis bien sûr inspirée d’une photo qui était reproduite dans une revue. Je regardais la revue, puis je traçais un pouce de flamand, puis je revenais à la revue, puis je retournais à ma toile, sans aucun laisser aller, sans aucun élan gestuel. J’ai même utilisé une règle pour tracer des lignes le moindrement droites, qui représentent les pattes.
Ce matin, je me suis réveillée un peu barbouillée, non pas pour avoir bu du vin ou trop mangé, mais parce que je suis tendue par différents événements et même mon sommeil s’en ressent. Quand je suis dans cet état un peu instable et électrique, je sais que je ne dois pas prendre de décision parce qu’alors je vais les regretter. Or, j’ai pris la décision de couvrir de couleur dorée tout l’espace sur le panneau de toile qui n’est pas occupé par les échassiers. Une fois que j’ai eu fini, je me suis presque précipitée vers l’évier pour tout enlever en frottant la toile avec un chiffon sous le jet d’eau. J’ai réussi à enlever le gros de la couleur dorée. Comme il faisait beau dehors, j’ai ensuite fait sécher la toile sur la rambarde de la terrasse, espérant que la chaleur allait redonner au canevas son aspect plat, mais il n’en est rien, la toile est chiffonnée comme si je l’avais tordue avec force des deux mains. Donc, j’envisage de faire la petite expérience suivante : comme il me reste d’autres panneaux de toile de même format, je vais repasser ma toile avec un fer à repasser, en espérant que la couleur, sous l’effet de la chaleur, voudra bien se transférer sur la toile vierge que je vais placer en-dessous. À suivre.

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Jour 1 134

C’est l’histoire d’une femme qui sacre son camp. Quitter le mari n’est pas suffisant. Elle quitte homme et enfants. Il y en a deux, un garçon et une fille.
Je n’ai pas été mère d’un garçon, mais, même si cela ne se compare pas, j’ai été plusieurs années belle-mère de deux garçons. Le plus vieux m’effrayait, tellement il affichait une confiance en lui-même. Le plus jeune a coloré ma vie, tellement j’ai pris plaisir à le côtoyer. Le plus vieux m’a fait endurer, chaque jour que j’ai été en son contact, mon incapacité à surmonter mon épouvantable complexe d’infériorité. Autrement dit, chaque fois que j’étais mal dans ma peau en sa présence, il n’y était pour rien. Au moins je le savais et j’essayais d’en tenir compte. Ce fut un effort de tous les instants !
J’ai été mère d’une fille cependant, la belle flûtiste qui était stressée hier par ses solos dans Sheherazade et qui va l’être encore ce soir, en concert cette fois à la cinquième salle à la  PDA. Quand elle était naissante d’à peine deux mois, je suis allée visiter des amis à Beauport. Il s’agit justement de l’amie de Genève qui ne se mourait pas d’envie, un soir, d’aller au cinéma (pour ceux qui s’en rappellent). Mes amis avaient eu leur deuxième enfant dans l’année, un garçon de neuf mois où moment où je les ai visités, un bébé tout rond qui ne marchait pas encore et ne prononçait que des onomatopées indistinctes en bavant. Très beau, cela dit. Constatant que j’en aurais pour des mois avant qu’Emmanuelle ne soit plus avancée dans son développement, et craignant qu’elle ne se mette à baver autant, j’ai eu un coup de cafard terrible et presque l’envie de m’enfuir pour aller pleurer quelque part, seule dans mon coin. Je me rappelle avoir demandé à mes amis, un sanglot étouffé dans la voix :
– Il ne parle pas encore ?
D’où il m’est possible de penser que Suzanne Meloche était en dépression, qu’elle n’a pas été traversée par l’idée que la dépression allait se terminer un jour et que, femme d’excès, elle a agi dans l’instant, sans attendre, sans réfléchir, elle a sacré son camp.
Mille autres raisons pourraient aussi expliquer son geste. La révolte en serait une, face au rôle contraignant qui était attribué aux femmes, à l’époque des années fin 40 début 50. Je n’ai aucune idée, pour ne l’avoir pas senti dans mon propre corps, et vu de mes yeux vu, de ce que cette vie pouvait représenter pour une femme le moindrement encline à s’émanciper. Mais je sais que le problème a existé et subsiste encore.
Elle peut aussi avoir découvert, et découvert du jour au lendemain, qu’elle n’aimait pas le père de ses enfants. Elle peut s’être mise à ne plus l’aimer, tout d’un coup. A-t-elle quitté l’homme pour le punir de s’être trompée, elle, ayant pensé et senti par erreur qu’elle l’aimait ? A-t-elle ressenti le besoin de le punir ? Une chose me semble certaine, elle a passé sa vie à se punir elle-même, ou du moins à se traiter durement, allant jusqu’à vivre  dans des conditions de confort plus que minimales, quand elles n’étaient pas dangereuses pour sa santé et même sa vie.
Mais une fois les crises excessives derrière elle, elle semble s’être installée confortablement à Ottawa –avec quel argent ?– dans la solitude d’une zen bouddhiste enfin calmée.
J’essaie juste d’essayer de comprendre, un peu, comment on peut être capable de quitter son enfant…

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